Perméable au monde

Javier était maintenant un bon ami. Et son auberge, que je réservai par avance à mon arrivée à Mendoza, devait devenir mon nid pour deux bons mois. Ici, je découvris un homme semblant lutter à la seule force de ses bras pour tenir son univers à flots. Sa combativité face aux écueils de la vie qu’il affronta en ma présence – de son oncle à la santé chancelante au décès du frère d’Aldana, sa fiancée –, ses coups de sang lorsque quiconque portait atteinte à sa vision du bien, que l’on s’attaque à ses proches ou que de parfaits inconnus se trouvent dans la nécessité. Javier s’arrêtait pour vous aider à faire repartir votre voiture, réaliser les démarches administratives pour votre fille blessée au bras par un conducteur de bus négligeant, rendre visite à son autre oncle qui dorénavant vivrait seul au Chili, loin de sa famille. Javier était là, vous pouviez compter sur lui.

Chad séjourna aussi chez lui. Il fut mon compagnon malheureux lors de ce vol qui nous marqua. Cet ancien trader californien m’inspira finalement une grande sympathie. Soucieux de son hygiène de vie, il se prépara avec constance pendant un mois pour participer au semi-marathon de la ville. Il m’entretint longuement des bienfaits de la musculation sur l’esprit et d’une diète adaptée pour accompagner vos progrès. A tel point que, pour la première fois, je mis les pieds dans une salle de gym. Il fut rafraîchissant pour moi d’explorer un peu ses points de vue, que je doutais initialement de pouvoir partager. Parti faire les vendanges dans les environs, je garde le rythme des entraînements avec Javier, qui me conduit à la salle un jour sur deux en voiture.

Rendre compte de ce que je vis, des personnes que je rencontre, n’a en fait rien de naturel pour moi. Focaliser mon attention sur mon environnement, les êtres qui le composent, les enjeux de leur vie est un défi permanent. Tenter d’entrer véritablement en compréhension avec eux. Et partager leurs préoccupations, en particulier lorsqu’elles ne sont pas les miennes.

Mais s’intéresser aux autres n’est peut-être naturel pour personne. Peut-être cela réclame-t-il systématiquement un effort.

Lorsque je fis mon entrée chez Attac, je me souviens que les militants les plus anciens étaient prompts à vous assurer que la question de savoir pourquoi vous vous impliquiez, si vous le faisiez pour les bonnes raisons ou, pour le dire clairement, pour flatter votre égo, n’avait pas grand intérêt. Tout le monde a un égo et préfère le soigner. De même, personne n’est parfait dans sa propre manière d’exister, dans l’application des principes qu’il souhaiterait voir exister chez les autres. L’important, disait-on chez Attac, est d’être là. Et d’agir.

Je fais aussi partie de cette génération qui court après le temps, et ne parvient guère à concentrer son attention bien longtemps sur un même objet. A fortiori, sur une même personne.

Ce rapport au temps fut l’un des grands motifs de mon voyage. Faute de m’être trouvé l’occupation professionnelle dont nous faisons si grand cas dans notre société, je devais me sentir toujours si délaissé. Derrière la réponse tardive d’un ami à qui vous proposez d’aller prendre un verre, derrière le report poli du rendez-vous galant à quelque jour prochain qui n’advient pas, derrière les impératifs qui servent aussi d’excuses pour ne pas avouer le désintérêt, il y a, en germe, l’indifférence que vous renvoyez à votre tour. Et ce message implicite, trame de toutes les conversations obsédées par ce temps qui manque : « j’ai mieux à faire ».

Pour remédier à cette indifférence, notre culture, pourtant si diserte sur l’importance de vivre au temps présent, ne nous enseigne visiblement pas à être présent à l’autre. Pour nombre de gens, vivre au présent signifie vouloir tout, ici et maintenant. S’octroyer impérieusement, tels des enfants capricieux, ce que le monde offre, sans prendre le temps de l’apprécier. Consommer les gens et le temps. Mais l’empressement à vivre, c’est l’absence permanente.

Et l’on s’empresse de vous demander si vous travaillez, quels objectifs vous vous fixez. Et l’on veut savoir ce que vous avez retiré de votre expérience. Et l’on voudrait de chaque récit ne retenir que la fin, comme si tout n’était qu’affaire de conclusions. Et l’on compare, soupèse, pour mieux conforter ses propres croyances.

Dans de rares cas, on essaie de comprendre. On écoute la parole. On accepte la différence.

Je suis encore bien loin d’incarner ces belles paroles. S’intéresser aux autres – à plus forte raison, le leur prouver – réclame pour moi aussi un effort. Et bien sûr, je n’exclus jamais que tout cela n’illustre que ma propre difficulté à accepter le monde en l’état, à prendre mes responsabilités, à grandir et « m’endurcir ». Car le monde n’est pas ce merveilleux espace de tolérance et de compréhension taillé sur-mesure pour ma fragilité.

Je ne suis certes pas un modèle d’altruisme ou d’empathie et je crois que, de toute façon, la vraie générosité s’ignore ou doute toujours d’elle-même. Je ne connais pas les raisons de Javier pour agir comme il le fait. L’univers de Chad m’était, de prime abord, indifférent voire antipathique à certains égards. Je nourris encore nombre d’a priori sur le monde qui m’entoure. Le geste même de mon voyage et l’honnêteté m’obligent à reconnaître mon caractère individualiste.

Mais une autre disposition m’invite à aller au-delà. Et, si je le souhaite, à ne pas m’en satisfaire.

« Tu es perméable au monde » m’avait dit Loïc.

Alors non, je ne crois pas m’intéresser autant aux autres qu’à moi-même. Mais les autres sont là. Souvent, leur différence me dérange. Ils enfreignent mes précautions, pataugent dans mon pré carré, font irruption dans mon imaginaire solitaire, bousculent les représentations trop faciles que je voudrais rendre de moi-même. Et si le fait que les autres vous dérangent ne fait certainement pas de vous quelqu’un de bien, sans doute est-ce une opportunité, une invitation à l’être. Tout dépend de ce que vous en faites.

Deux chemins s’offrent à vous.

 Je pourrais, de l’intrusion des autres, vouloir fuir. Me réfugier dans mes certitudes réconfortantes et ne plus refaire surface. Adopter l’attitude de l’égoïste décomplexé, et vous affirmer que la nature humaine ne peut être changée.

« Fais-en une force » ajouta-t-il.

L’autre option est d’accepter d’être atteint, d’être perméable et de saluer ce qui vous est apporté. Car ce que les autres atteignent en vous, ce que les autres dérangent en vous, ils le changent. La perméabilité, c’est également la capacité à percevoir les changements qu’opèrent les gens chez vous. Et être capable d’évoluer est, en soi, une force.

Mais il y a aussi ce pas supplémentaire, qui consiste à leur rendre la pareille, rendre ce qui vous est donné. Un premier pas, je le crois, vers la générosité. Et comme rares sont ceux qui vous l’inculquent, il en va souvent d’une seule chose : votre volonté. Etre là. Agir. Au final, l’acte est seul capable de signifier l’intérêt que vous portez aux gens.

Au tango, l’apprentissage de base consiste à maintenir entre vous et votre partenaire un espace constant. Lorsque l’un avance d’un pas, l’autre recule en conséquence. L’important n’est pas tant ces deux individualités qui se font face – davantage concernées par la position de leurs pieds, l’élégance de leur posture ou la moiteur de leur main – que cet espace entre elles à préserver, où se construit quelque chose.

Mendoza, avril 2019.

Aujourd’hui, mon combat est de m’aimer davantage
Aujourd’hui, mon cri est silence
Aujourd’hui, je te demande pardon si j’ai blessé ton cœur
Aujourd’hui, je n’aime pas ce qui me fait mal
L’obscurité du jeu
Aujourd’hui, il est temps de soigner les blessures du temps

PS : Ecrire ce blog est, pour moi, une manière d’exprimer ma gratitude pour un certain nombre de choses et de faire acte d’un don. Par ailleurs, l’intégralité des musiques diffusées ici sera dorénavant en langue espagnole. Elles illustrent aussi mon cheminement musical dans les différents pays d’Amérique Latine et j’espère qu’elles piqueront ici ou là ta curiosité.

Musique : Cuatro Pesos de Propina Mi Revolución

Réalité

Nous sommes en guerre. Quelle est la mienne ? Celle du réel contre le rêve.

Au cours des dernières semaines, la réalité s’est rappelée à moi assez brutalement, de deux manières.

La première, une crise d’angoisse déclenchée semble-t-il par mon vagabondage au long cours. Sept mois depuis mon départ, des milliers de kilomètres en bus puis en stop, des lieux dont j’ignore presque tout au premier abord. Me poster des heures durant au bord d’une route perdue, en espérant que quelqu’un m’emmènera plus loin, sans toujours connaître ma propre destination, puis faire halte en quelque auberge où je passerai une nuit ou deux, reconstruire un semblant de relationnel avec de nouveaux inconnus que je quitterai le lendemain…

Non, ce mode de vie n’a rien de normal. Pourtant, il fait bel et bien écho à mon caractère, instable, toujours en quête d’un point de fuite. Cette instabilité, parfois, se retourne contre moi, et m’envoie dans quelque hôpital où l’on ne me trouve rien de concordant.

Nul besoin d’examens pour comprendre ce qu’il se passe. Je fuis. Vers le rêve.

La seconde, un vol à main armée près de Mendoza. Ironie du sort, l’endroit qui me charma au premier regard et où j’espérai enfin poser mon sac pour quelques semaines devait aussi me révéler la dure réalité de l’Argentine. Fort heureusement, je m’étais déjà préparé à cette éventualité, je n’ignorais pas que cela pouvait arriver. « Cela devait arriver », lâchai-je même au policier chargé d’enregistrer ma plainte. Du reste, il n’y eut pas de violence et j’en sors sans autre accroc qu’à l’esprit.

Ce qui « devait » arriver, c’était la réalité. Ce à quoi j’étais déjà préparé, c’était, en fait, à ne rien posséder. Car ai-je déjà eu le sentiment que quelque chose m’appartenait ? Les appartements successifs où je ne restai jamais plus d’un ou deux ans, et n’apposai pas la moindre décoration ? Les personnes que j’aimai, mais quittai par anticipation de peur qu’elles ne fassent de même ?

J’ai, bien souvent, la sensation de n’être qu’une poussière dans le vent, d’être « traversé » par les gens, par les lieux, comme je traverse la vie. De n’être qu’un miroir pour le réel, jamais de l’autre côté.

Il n’est sans doute pas de mots plus galvaudés que la réalité et le rêve. Mais il en est au moins un qui restera mien.

D’un échange récent avec ma petite sœur, une remarque de sa part modifia l’image que j’avais de moi-même. Elle qui m’a toujours impressionné par son indépendance, sa maturité et sa capacité à affronter le réel me faisait un aveu : j’étais, pour elle, un exemple à un autre niveau.

J’étais celui qui rêve.

Je suis celui qui rêve. Ni un martyr, ni un solitaire. Un rêveur.

Mon rapport à la réalité est, comme chez tout bon rêveur, mêlé de rejet et d’attraction. Je ne la méprise, ni ne l’ignore. Je m’en tiens à bonne distance, car en aucun cas elle ne me suffit à vivre. Car, entre la route que je laissai derrière moi et celle qui m’attend, ces haltes plus ou moins prolongées pour reprendre mon souffle, un fait incontestable se dégage : je suis heureux.

De ce fait, certains ont pu se demander où était passée la véhémence de mes premiers articles, mon esprit critique et mon ressentiment lorsque j’accusais le monde que je croyais quitter de violences superbes. Que mes observateurs se rassurent, je garde tout cela à vue.

Je reste atterré par la violence qui nous gouverne, celle qui causa en moi tant de frustration, d’impuissance et, au final, de détresse. Certes, je comprends mieux quelle fut ma responsabilité, ce qui relevait de mes propres démons. Je me sens d’ailleurs plus apaisé par rapport à cela, plus en phase avec ce que cette souffrance disait de moi. Mais il est des choses que je ne pardonne toujours pas.

J’ai déserté une guerre, mais elle ne m’a pas déserté.

Un rêveur se doit de connaître la réalité et de s’en préoccuper. Il n’est de rêve sans réalité. Que l’on m’accorde également l’inverse : il n’est de réalité sans rêve.

La réalité ne se présente à nous qu’au prisme de nos croyances et de nos rêves. Du reste, si « se confronter à la réalité » est une formule qui n’a de cesse de me terrifier – autant qu’elle m’indigne – le plus dur est-il vraiment d’affronter la réalité ? Ou de continuer, malgré la réalité, à rêver ?

Le plus dur est de se lever, et de vouloir. Le plus dur n’est pas la fille de Córdoba, que je regrettais de ne pas avoir abordée, ni ma difficulté à l’aborder. Le plus dur était que je la voulais. De même, le plus dur n’est pas de vivre dans une réalité qui tente parfois de vous soumettre. Le plus dur est de la refuser.

Sans la faculté de rêver, aucun réalisme est-il possible ?

Je me méfie de l’échappatoire consistant à vouloir vivre hors du réel. Mais dans mon aventure qui, pour certains, s’apparente à un rêve, à un retrait du réel, je vois aussi ma réalité. Je refuse de percevoir mon voyage comme une simple passade dans mon existence, dont il me faudrait déjà songer à l’issue, encore moins comme un moment hors du temps, hors du réel.

C’est mon présent. C’est aussi le réel.

Quant à cette réalité que je voulus abandonner, les critiques que je formulais à son endroit demeurent quasi intactes. J’en dressai, en prévision de cet article, des listes entières. Pour le moment, je préfère me concentrer sur la mienne, qui est aussi mon rêve. Mais n’aies crainte, je reviendrai sûrement vers toi, décocher mes plus belles flèches. Pour que tu n’oublies pas les rêves qui t’autorisent.

Je resterai à Mendoza, havre de paix qui m’attendait. Dès les premiers pas en ville, j’ai senti que nous étions faits pour nous entendre. De grandes allées à l’ombre des arbres, un rythme de vie tranquille, accordé à une culture où la fête et le vin tiennent une place centrale. J’y défais mes valises le temps de mieux en respirer l’air, de nouer de nouveaux contacts, de trouver quelque travail dans une auberge, de donner des cours de français et d’en prendre de dessin ou de tango…

Je ne me laisserai happer par aucune réalité qui voudrait m’aspirer vers le bas. Je suis plus fort que cela.

Lorsque je me retrouve sur une route inconnue, sac dans le dos, qu’un soleil de plomb me tombe sur la casquette, que j’ignore encore où je vais et comment j’y parviendrai… Lorsque j’y arrive et que je me change en un instant en convive d’une soirée inattendue, verre de vin à la main au milieu d’un concert de rue… Alors, je comprends pourquoi j’ai sauté ce pas, et pourquoi il n’y avait rien d’accidentel ou d’artificiel dans ce choix. Cet espoir sans cesse renouvelé, cet enthousiasme dans la journée qui commence, cette seconde naissance : là où, pour l’heure, mon bonheur se trouve.

On me dit que ce que l’on nomme « la réalité » m’attend…

Qu’elle attende.

Mendoza, mars 2019.

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Musique : Camila MorenoDe que

On trahit bien

J’ai longuement hésité quant à la teneur de ce post. Les derniers jours ont été pour le moins mouvementés, j’en ferai probablement le récit dans un prochain billet.

Celui-ci s’est imposé en premier.

Hormis tout ce que je m’évertue à reprocher à ma vie et au monde, à ceux qui auraient le tort de « ne pas me comprendre », il est des rencontres qui vous réconcilient avec l’humanité. Ayant traversé la Patagonie en stop, je m’en suis remis à tant de gens, qui n’avaient que peu d’intérêt en soi à m’aider, mais qui le firent, jusqu’à mon arrivée à bon port. Certains me payèrent même le café, d’autres me proposèrent de m’héberger chez eux, de me faire visiter leur lieu de vie, de partager un dîner ou un barbecue en famille, de rester en contact « au cas où, si tu as le moindre problème ». Cela aussi, il me faudra en faire le récit…

Mais il est une personne qui n’attendit pas de me trouver au bord d’une route, au fin-fond du désert argentin, pour me tendre une main amicale. Il est une rencontre que j’ai sous-estimée bien trop longtemps. Qui me forgea elle aussi et à laquelle je ne saurais repenser sans nostalgie. Quelqu’un avec qui je me trouvai une résonance particulière dans le domaine de la musique. Qui fut mon double un temps, puis mon protecteur. Qui, peut-être plus qu’aucun autre, me fit pleinement confiance et tenta de me comprendre. Par-dessus tout, me donna les moyens de mes rêves.

Avec le recul, l’histoire de mon amitié avec Thibaut m’apparaît comme une autre vie dans ma vie. Nous avons, ensemble, vécu une aventure inoubliable. Une école de la vie pour nous deux.

La musique.

Nous nous étions connus sur internet, un de ces « sites de rencontres » pour musiciens, et le contact prit rapidement.

Nos débuts furent, bien sûr, tâtonnants. Je me souviens de ces séances de répétition, cherchant un juste équilibre entre nos inspirations musicales, mon envie de prendre mes compétences plus au sérieux, et son jeu de guitare qui me scotcha dès les premières notes. « Alors comme ça, tu es autodidacte ? ». Il était clair qu’une harmonie se dégageait et il ne fallut guère de temps pour nous retrouver dans le premier bar qui se présentait pour tester nos reprises « guitare-voix ».

Cette harmonie ne se limitait pas à l’aspect musical. On s’est vraiment bien marrés.

Puis, chacun commença à mettre son grain de sel créatif. Thibaut venait régulièrement avec de nouvelles propositions de musiques, et je compris que mon endroit serait l’écriture.

« WOTS » était né.

Avec un respect mutuel pour ce que l’autre apportait, Thibaut une énergie et un plaisir visible d’être sur scène, moi un univers un peu torturé mais une sincérité à toute épreuve.

Thibaut était là tout le long, tandis que j’essayais de m’affirmer sur scène. Il m’a toujours soutenu. Je crois toutefois que nous nous sommes donnés mutuellement du courage. Et il en fallait, pour affronter des moments de doute, de peur, de solitude.

Ces années me manquent aujourd’hui. J’aimerais, encore, prendre ma guitare sur l’épaule et rejoindre Thibaut à la porte du Café Rubis ou de la Maizon Bar, pour pousser la chanson, une bière pas loin du pied de micro, nous jetant des coups d’œil pour se donner le départ. Trois, quatre. Une transition un peu bancale, mais « c’est pas grave » me fait Thibaut de la tête. On enchaîne, on se détend. Et au final, on s’éclate. Fin du set, « qui va faire passer le chapeau cette fois ? »

WOTS s’est ensuite élargi, avec François et Nico, puis Neill, à la basse et aux percussions. Là encore, époque très tendre dans ma mémoire.

Un premier CD de compositions… mais, déjà, la fin. François avait fait part de son souhait de se professionnaliser et de faire rentrer de l’argent. Nous n’y parvenions pas des masses, il faut avouer. Moi aussi, je voulais passer à autre chose. Un son plus « brut », du rock. Décision fut prise de dissoudre le groupe, chacun reprenant sa route.

Je m’en allais du côté de Léo, autre acolyte du premier jour. J’insistais auprès de lui pour que notre nouveau groupe se nomme « L’Enfant Modèle ». Et, jusqu’à son départ en Asie, je fis une belle part de chemin avec lui. Peut-être le sujet d’un autre billet ?

Quand Thibaut revint vers moi – certes, nous n’avions jamais vraiment rompu le lien –, je songeais à monter un projet plus professionnel, en formation guitare-basse-batterie.

« Humbolt ».

Thibaut allait me faire une proposition unique : il financerait l’enregistrement de notre premier album. Pas un enregistrement à la maison, comme nous le faisions jusqu’alors. Un enregistrement en studio, avec un professionnel aux commandes. Pas n’importe quel studio, pas n’importe quel professionnel. Puis un shooting photo soigné, une édition en mille exemplaires, une sortie en fanfare. Thibaut voulait le meilleur.

Je ne me rappelle plus précisément ce que je lui ai répondu ce jour-là. Juste, « oui ».

Mais qui d’autre pour me faire une telle offre ? Qui ?

Thibaut se muait ainsi en producteur financier, manager et conseiller artistique, je serais au pilotage pour monter le groupe et m’assurer de l’enregistrement.

Nous enregistrâmes au Studio Gang, qui accueillit entre autres Daft Punk, sous la direction artistique de Ken Stringfellow, ancien membre de REM. Avec Lorenzo à la guitare, Antonin et Romain en duo basse-batterie. Matthieu Gibson s’occupa du shooting photo. Nous réservâmes la péniche La Dame de Canton, sur les quais de Seine, pour le lancement.

Que retenir de cette expérience ? Qu’elle fut une véritable poussée d’adrénaline pour moi, autant qu’elle m’inspira un sentiment de fierté comme j’en ressentis peu dans ma vie.

Tout cela grâce à une personne.

Je militais ensuite pour un changement de section basse-batterie, et nous recrutions définitivement Gabriella et Léo. Tout était en place pour porter l’album et enchaîner les scènes. Ce que nous fîmes, pendant deux ans.

Je ne cacherai rien de la suite. Non, il n’est pas aisé de « percer » dans ce domaine qu’est la musique. Thibaut le savait, je le savais. Nous nous sommes, disons-le, cassé les dents. Ne parvenant pas à trouver notre public, quand bien-même Thibaut déployait des trésors de patience à contacter les salles et booker des dates. J’espère, quant à moi, avoir démontré autant d’efforts que son engagement m’y appelait. Je croyais énormément dans cette nouvelle formation : des personnes uniques tant humainement qu’artistiquement.

Pourtant, à l’aube d’un nouvel enregistrement, gagné lors d’un tremplin, je lâchais ces mots : « ce sera probablement mon dernier essai, guys, je ne crois pas pouvoir continuer encore longtemps ». Léo m’en voulut beaucoup. « Comment porter un album dans ces conditions ? » De fait, je ne l’ai pas porté.

Je porte en revanche une grosse part de responsabilité dans toute cette histoire. Et si se flageller ne fait aucune différence, je n’oublie rien.

Je retombe parfois sur d’anciennes conversations que j’eus avec Thibaut par mail. Et je me vois d’une sévérité impressionnante à son égard, d’une sécheresse inexcusable pour quelqu’un qui fit autant pour moi. Qui fut autant pour moi. Je ne sais pas de qui viennent ces mails, mais j’espère que cette personne est partie loin. À l’étranger.

Thibaut, je m’excuse pour t’avoir parlé mal lors de nos échanges. Et je m’excuse si je t’ai jamais trahi. Ce que tu as fait pour moi, personne ne l’a jamais fait. Tu m’as fait confiance et tu as cru en moi sans l’ombre d’une réserve. Je songe à l’idée que certains n’auront peut-être jamais cette chance. Tu es et tu resteras un ami des plus chers en mon cœur.

Melipeuco – Zapala, février 2019.

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Musique : Thibaut Lamy / Florian Lopez – On trahit bien

Paso Virginia

Ce billet entamé après une pinte de bière à 10 degrés à Comodoro Rivadavia, Argentine. Porqué no ?

Le trek des « Dientes de Navarino », au sud du Chili, est un circuit de trois à cinq jours, donnant d’un côté sur la Terre de Feu versant argentin, de l’autre sur le Cap Horn et les derniers archipels avant l’Antarctique. Du rêve.

Les deux premiers jours ? Une balade enjouée à flancs de montagnes – lesdites Dientes –, ponctuée de lacs d’altitude, vallons rocheux et forêts à moitié dévorées par les castors. Moi, appareil photo au poing, plantant fièrement mes bâtons entre cailloux et plaques de neige, puis posant ma tente et me préparant mes 400g de pâtes, riant bêtement dans mon sac de couchage lequel se zippe jusqu’en haut – si si –, et vous fait tirer sur des ficelles pour couvrir la tête, ne laissant dépasser que le nez.

« Ce n’était pas si compliqué, haha », pensais-je emmitouflé dans mon super duvet. Un peu froid au nez, quand-même…

Troisième jour. Neige et vent tombent sans discontinuer depuis le matin. Après une sortie de tente ardue, le parcours, bien tracé jusqu’à présent, cesse d’exister. Je m’écharpe peu à peu avec Eduardo, mon compagnon de marche rencontré sur le chemin. Lui, tête baissée sur son GPS et marchant à vive allure, nous fait prendre des voies toujours plus improbables pour poursuivre. Je lui dis qu’il faudrait peut-être lever les yeux, chico !

Dans des circonstances qui me ressemblent, on se sépare.

Quelques heures après, j’entame seul la dernière ascension du parcours. Au sommet, le Paso Virginia. Un col tombant à pic sur 300 mètres, avec un vent violent dans votre dos qui vous empêche de vous maintenir debout et menace à tout moment de vous projeter dans le vide. Le passage est difficile à identifier et, à moins de vous approcher davantage du bord, vous ignorez exactement ce qui se trouve de l’autre côté.

Ce qui me traverse l’esprit à cet instant restera à jamais au Paso Virginia.

« Je t’ai vu marcher : tu poses bien le pied », m’avait dit un autre camarade de randonnée, dans les Pyrénées.

Je pose le pied avec toute la concentration possible. Pendant ce temps, dans mes oreilles, un groupe reprend bêtement « Everyday » au ukulélé. Le décalage avec la rigueur du passage et les sueurs froides qui me traversent est total. Mais je passe. Putain, je passe. Grâce à ce mélange d’appréhension, de gravité, et de parfaite insouciance, je passe.

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La fille aux tatouages de Cordoba

Une semaine plus tard, dans un residencial au sud de l’Argentine… Mon ventre me fait des misères, comme d’habitude. Je sors de ma chambre en fin d’après-midi, dans un demi-sommeil. Dans la cuisine, une fille se prépare un maté. Elle a la tenue des randonneurs, legging et chaussures de sport. Des tatouages dépassent de chaque manche de son t-shirt et de l’encolure.

Piercing entre les narines.

Elle me jette des coups d’œil, me prenant sans doute pour un animal un peu curieux. Je m’attable pour manger face à elle, qui lit distraitement un livre sur l’anarchisme. Je n’essaie pas de lui parler. J’essaie de ne pas lui parler.

Dîner mal avalé, je retourne dans ma chambre pour me préparer à sortir prendre l’air. Je la retrouve au même endroit. Inès, la propriétaire de l’auberge me salue, et lui fait savoir : « el señor es frances ». Puis à moi : « ella es de Cordoba ». La fille de Cordoba me regarde en plein dans les yeux.

Qu’est-ce que t’es belle, merde.

Je salue. Et je sors. Je me plante les écouteurs et mets James Blake en boucle. Quel con. Après une heure d’errance, je me prends une bière dans une épicerie et décide enfin de retourner voir si elle est encore là. Je me promets de ne pas attendre une seconde de plus pour lui adresser la parole.

Personne. J’appris plus tard qu’elle était elle-même sortie avec une amie pour boire un verre en ville. Et repartie dans la nuit pour Cordoba…

Paso Virginia, tu étais plus facile à passer.

Malgré tout, ma façon de voyager a sensiblement évolué. J’ai notamment délaissé les bus et avance en stop. Je me plante à la sortie d’une ville quelconque, et je lève le pouce. Je cherche les stations-service pour demander aux conducteurs qui font leur pause sandwich s’ils vont au nord. J’ai oublié par mégarde la section « Argentine » du Lonely Planet dans ma sacoche de guitare, et m’efforce de ne plus me référer à Booking avant d’arriver dans un endroit, pour y trouver où dormir. J’entre dans une librairie, un café, j’alpague un passant pour connaître un « residencial bastante barato » à proximité.

Donne-moi encore six mois et je chasse le castor pieds nus sur l’Ile Navarino avec un arc et des flèches.

Qu’est-ce que le courage ? Une autre question qui me suit ici, comme elle me hantait en France. Etre courageux réclame peut-être autant de sérieux que d’insouciance. D’être conscient de l’enjeu et de son importance, pour finalement l’aborder avec un maximum de légèreté et de spontanéité. A grands renforts de ukulélé.

Il y a, aussi, ce vent qui vous pousse. En Patagonie, il dicte sa loi à la Terre et aux Hommes. Vous ne pouvez pas lui résister : le seul passage, c’est en avant. Il vous dit : « il va bien falloir que tu te jettes » et vous savez que c’est vrai. Au Paso Virginia, j’avais beau lui résister, je savais qu’il aurait le dernier mot.

Depuis, j’essaie de lui faire confiance. J’embarque dans le camion d’Alberto, qui me donne l’adresse de son frère plus au nord, dans la voiture de Joaquin, qui me propose une fellation, avant de me conseiller des endroits où sortir, puis dans la fourgonnette de Carmen, catholique radicale qui m’explique à quel point les homosexuels mènent l’humanité à sa perte. Je garde mon sourire, je réponds gentiment que oui, que non. J’essaie d’en savoir davantage.

Chose étrange : je n’ai jamais été si dépendant des autres, pourtant, je me sens indépendant comme jamais. De mes propres certitudes. Et je ne me sens obligé de rien. J’accueille ce que le vent me porte, avec l’esprit clair, et bras ouverts. Je me mettrais volontiers des claques parfois, comme lorsque je choisis de ne pas répondre aux appels d’Eduardo dans la montagne. J’avais promis de ne plus vous inquiéter.

Mais ici, résister aux éléments, c’est un peu lutter contre soi-même. Alors j’étends les bras et je me lance. Avec un vent pas possible dans le dos.

Puerto Madryn, janvier 2019.

Chaque jour se rapproche,
Plus vite que des montagnes russes,
Un amour comme le tien…
Lalalala.

PS : J’ai finalement découvert que l’amie de la fille de Cordoba travaillait dans une bibliothèque à La Plata, près de Buenos Aires… Tiens, c’est sur mon chemin.

Musique : La Familia de Ukeleles – Everyday

Le fil

Une page se tourne. Inévitablement.

Courir après le sud du monde, pour quoi au juste ? Qu’y a-t-il ici qui ne soit déjà le même, déjà parcouru, déjà vécu ? Le mystère auquel j’aspirais se heurte à une réalité des plus crues. La plus difficile à admettre peut-être pour moi : je ne suis pas seul.

Ce que j’imaginais être un encouragement, un réconfort, une promesse n’est-il pas ce que je redoute finalement le plus ? Ne pas être seul, ma tragédie ? Certainement, mon plus redoutable défi.

Sur l’Isla Navarino, toutes les nationalités se croisent. L’anglais, l’allemand et le français y sont davantage parlés que l’espagnol. L’auberge est ce foyer imaginaire pour voyageurs en quête d’une rencontre qu’ils ne feront probablement jamais : les gens d’ici, la vie d’ici. Mais que vivent les gens d’ici au juste ? Qu’ont-ils de si différent ?

Rien ?

Peut-être est-ce là la beauté de l’Histoire. Mais là réside aussi le confort qui m’aspire, celui qui me fait trop souvent préférer le connu à l’inconnu, le saisissable à l’inaccessible.

J’ai apprécié rencontrer des voyageurs, comme moi. Pourtant ces derniers, comme ces « locaux » fantasmés, entraperçus et trop vite abandonnés, me laissent avec ce terrible pressentiment : personne n’est un étranger.

Le romantisme du voyageur s’accommode mal du quotidien par trop décevant – car familier – de « ceux d’ici », qui s’échinent à vivre. Ses rêves de conquête se brisent sur les plans méticuleux d’autres comme lui, des guides touristiques, des expatriés qui connaissent les environs jusqu’au moindre bosquet. Tous les sentiers sont balisés. Tous les gens souffrent, aiment, veulent, refusent. Et leurs motivations se recroisent.

Après quelle révélation me suis-je lancé ?

De ces quelques mois de voyage, il me reste l’impression d’avoir couru. Qui ai-je vraiment rencontré ? Qu’ai-je vraiment compris ? Puis-je dire désormais que je connais tel endroit ou telle personne ?

Non, je n’ai couru qu’après mes démons. Après une certaine idée romantique du voyage. Surtout, après la solitude.

« Tu es ici pour chercher l’union » m’avait dit Martine, à la suite d’un tirage de tarots. Jusqu’à ce jour, j’ai le plus souvent cherché le contraire.

J’ai passé ma vie à tirer sur le fil de la solitude, jusqu’à la rupture. Le fil de la compassion, ou de l’apitoiement. Sur la menace tacite d’une chute, d’une fin. Que tu t’inquiètes pour moi, voilà ce que je voulais. Je voulais que tu me cries : « ne pars pas », que tu me retiennes de force s’il le fallait. Pour partir tout de même.

J’étais ce martyr, cet incompris. Je passais ma vie à chercher la solitude, l’unicité en moi, quelque chose d’irréductible, de beau, de pur. Me tenir face à l’immensité, enfin, seul.

Me voici, au bout d’un monde qui n’a aucun bout en soi. Aucun nord et aucun sud. J’ai mis entre toi et moi toute la distance que je pouvais. Pour mieux démontrer ma solitude, carte à l’appui.

Je cherchais la solitude. Et voici que la solitude n’existe pas.

Une poignée d’êtres humains s’exilent bien du monde, vivent au fond de forêts ou au sommet de montagnes, courent des étendues désertiques, défient la nature, leur nature. Mais reviennent, toujours, au monde. Et ne pourront jamais faire comme si rien n’existait.

De même, dans ce monde comme dans un autre, il me semble que je chercherai toujours un exil. Un exil que je suis pourtant incapable d’assumer.

Car tout ce que je fais vous est lié.

Pourquoi ce besoin de solitude ?

J’ai pris conscience d’un certain fait sur moi, qui m’empêche de gérer le conflit – voire la différence – avec sincérité et sérénité. Qui me fait naturellement préférer l’approbation, même avec ce qui ne me ressemble pas. Cette sensibilité, que j’invoque régulièrement. Mais aussi un certain manque de courage. Dès lors, la solitude n’est pas qu’une fantaisie égoïste et narcissique : elle est un refuge.

Là, lorsque je n’ai plus de comptes à rendre, plus à contenter les regards trop familiers, plus à nourrir l’image que je voudrais renvoyer, je me sens, un peu, vrai.

De là ma difficulté à être avec l’autre, quand bien-même je le voudrais. Combien de mes relations en ont pâti ? Prenant conscience que j’avais déformé à tel point ce que j’étais, faute de ne savoir gérer la différence en préservant la mienne. « Je ne me reconnais plus, je dois me retrouver ».

L’enfant en moi se croit encore seul au monde. L’adulte se sait sensible. Tous deux ont du chemin à parcourir.

Dans l’avion pour Puerto Williams, je terminais un livre débusqué dans la bibliothèque d’une auberge. Le « Voyage au centre de la Terre » de Jules Verne. A l’intérieur, quelqu’un avait laissé ce mot :

« J’espère que tu apprécieras la lecture, rappelle-toi que tu peux toujours compter sur moi. Je te demande pardon pour ces larmes que tu as versées par ma faute et peut-être pour ne pas t’offrir une relation normale. Souviens-toi que tu seras toujours dans mon cœur ».

Je continue moi-même de marcher sur cette ligne. De tirer sur le fil.

En attendant, je me prive d’une véritable rencontre. Et je déduis bien vite que rien ne saurait plus me surprendre. Que je n’aurais rien de plus à apprendre. Que rien n’est différent, car la différence m’encombre.

« Je vais prendre le temps » avais-je dit à Juliette. L’ai-je vraiment fait jusqu’ici ? Il est temps de le prendre, et d’arrêter de courir. D’arrêter de jouer les conquérants solitaires, car la vérité est que j’ai traversé la Bolivie et le Chili : mais je n’ai rien compris. J’ai foulé des sols et serré des mains, sans en connaître rien. J’ai couru jusqu’au point où je ne peux plus courir. Il est l’heure de rencontrer et d’apprendre, avant de parler.

Dans le fond, je me moque bien de parcourir l’Amérique Latine de long en large. Autant traverser la rue, voir si l’on ne cherche pas de l’aide au restaurant, et tenter de coucher autre part que dans un hostal. Tâchons de faire les choses différemment.

En attendant, rassure-toi. Sois sûr que je prends soin de moi. J’aimerais que mon besoin de solitude ne m’empêche pas d’être près de toi. Je t’imagine parfois à mes côtés, profitant avec moi d’un paysage éblouissant, je te donne un coup de coude et je te vois, sourire en coin. Certes, j’ai peur d’être condamné à être loin. Toujours loin. Mais je m’efforcerai de chercher l’union.

Je ne coupe pas le lien, je te retiens.

« Bout du monde », janvier 2019.

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Musique : Gustavo Santaolalla – Secreto en la montaña

Forward / Get inside / Back paddle

Faire halte à Puerto Cisnes ou pousser jusqu’à Coyhaique ? Visiter l’Ile Magdalena ou récupérer la Carretera Austral en stop ? Engager la conversation dès le petit-déjeuner ou attendre le soir pour lui proposer de boire un verre ? Ecrire un article avant ou après ma semaine de travail ? Camping ou auberge, bus ou ferry, rando ou repos, chemise ou t-shirt, empanada ou casuela ?

Aussi ténues soient-elles, le voyage a cet énorme avantage de me placer constamment face à des décisions nouvelles, et de me rappeler que j’en suis le principal affecté. Rester à un même endroit, avancer ou revenir sur mes pas ? Quelle importance, si ce n’est pour moi ? Trouver son rythme, savoir se fier à ses intuitions ou ses envies, mais aussi mesurer chaque jour les conséquences de ses choix, autant d’enseignements cruciaux – et de nœuds au cerveau – pour un indécis comme moi !

Dès le début, je compris qu’il y aurait là un sujet. Les backpackers que vous croisez ont toujours des plans en tête, qui vous feront pâlir de jalousie ou rougir de honte : « alors, dois-je les accompagner pour l’ascension du volcan Tartempion, ou assumer de lézarder en ville ? » Cependant, ne vous y trompez pas : les mêmes qui grimpent seront, demain, sur les rotules, tandis que ceux qui sirotent leur café auront des fourmis dans les jambes. Au bout du compte, chacun suit son rythme.

A Castro, une voyageuse en vadrouille depuis plus de quatre ans éclaira mon esprit d’une réflexion inédite : « si tu peux continuer à voyager sans limite de temps, ne t’empêche pas de le faire ». Elle ne se voyait certainement pas rentrer à la maison, ni rentrer dans aucun rythme. A ce propos, la plupart des voyageurs solitaires que je croise sont des voyageuses. Si l’envie te prend de partir en solo, je n’aurais qu’un conseil : ne t’empêche pas de le faire.

Le fait d’être confronté au rythme de l’autre – ou ce que j’imagine être son rythme – m’inspire encore injustement frustration, culpabilité ou jalousie. Et le problème dépasse de loin le seul cadre du voyage. Parvenir à trouver son propre rythme et ne pas en rougir, voilà bien une conquête à laquelle j’aspire.

– Eux : « On a visité Puerto Cisnes, en 2 heures c’était plié ».
– Moi : « Ok, je vais m’y installer pour la semaine ».

Esprit de contradiction, quand tu me tiens. Mais s’opposer, c’est encore réfléchir à travers l’autre, non à travers soi.

J’avance.

J’ai récemment enfreint deux règles. La première : faire du rafting. Je ne m’appesantirai pas ici sur les débats qui m’animèrent avant ou après cette expérience, proposée par une des innombrables agences de la région, au regard de pratiques du tourisme que je déplore par ailleurs. Ceux qui me lisent les connaissent ou les pressentent sans doute. Et du reste, ce n’était pas la première fois.

La seconde : faire du rafting. Et enfreindre cette règle-là était finalement le plus important à mes yeux : repousser mes limites. Avant d’embarquer dans le radeau, Freddy, notre moniteur, nous enseigna les trois conduites à appliquer durant la descente : « forward », « get inside », « back paddle » (« en avant », « à l’intérieur / à couvert » et « en arrière »). Muni de ma pagaie, j’y mis tout mon cœur. Dans un cadre absolument idyllique, rivière turquoise et volcan en arrière-plan, je savourai chaque instant avec un mélange d’appréhension et d’excitation, une sensation de liberté et de puissance uniques. Et beaucoup d’eau dans la gueule.

Mon rythme n’est-il pas celui d’un radeau en plein Río Petrohué ? Il faut, pour vous dégager du rivage, quelques coups de pagaie en arrière. Passé. La plupart du temps, vous n’avez presque aucun effort à fournir, le río se charge de vous porter. Vous êtes à l’intérieur, vous vous préservez d’une vague ou deux. Présent. Puis, vous plongez la pagaie profondément et poussez de toutes vos forces pour avancer. Futur.

De même, souvent accroché à la rive, à la station immobile et rassurante. De même, en rythme de croisière, le nez à l’air et l’œil sur le volcan, appréciant le voyage. De même, m’imposant aussi des coups d’accélération, parfois violents, rageux, désespérés. Mon propre visage se reflète dans ces eaux.

Je pense être quelqu’un qui aime son confort, qui évite autant que possible le conflit, majoritairement calme et appréciant le calme. Raison pour laquelle, je dois, quand les fourmis me montent aux jambes, partir. Enfreindre mes propres règles, pour ne pas m’enliser et m’assurer du bois dont je suis fait. Car il se peut toujours que je me trompe sur ce point.

Ces coups d’accélération restent désordonnés, imprécis. Bien perspicace celui qui pourra me dire où je vais. Quand la perspective de l’arrivée me fait peur, je repense à cette expression, lue sur quelque mur tagué : « caminar sin la necesidad de llegar ». Je relis également volontiers un passage de ce livre : « Partir n’a d’autre but que de se livrer à l’inconnu, à l’imprévu, à l’infinité des possibles, voire même à l’impossible. Partir consiste à perdre ses repères, la maîtrise, l’illusion de savoir et à creuser en soi une disposition hospitalière qui permet à l’exceptionnel de surgir. Le véritable voyageur reste sans bagage et sans but ».

Je me suis, malgré tout, construit une destination de fortune – le bout du monde – et je m’y rends maintenant. Je profite une dernière fois d’une cheminée réconfortante, de fruits de mer rehaussés d’herbes et de baies mystérieuses, d’un vin revigorant. Je dis à une dame que sa cuisine me fait penser à ce Noël en famille que je vais manquer. J’ai les yeux braqués sur des fjords verdoyants baignés par les nuages, des ponts de bois qui enjambent torrents et plantes majestueuses, des chevaux perdus dans les dunes, des barques qui vous disent « viens ».

Rien ne pourra plus m’en empêcher désormais.

Je viens.

Puerto Cisnes, décembre 2018.

Je viens avec le monde, avec les oiseaux
Avec les fleurs, les arbres et leurs chants
Avec le ciel et ses constellations
Avec le monde et toutes ses saisons
Je viens reconnaissante au point de départ
Avec le bois, la montagne, la vie
Avec l’air, l’eau, la terre et le feu
Je viens regarder le monde à nouveau

Musique : Ana Tijoux – Vengo

Preciosa

Celui qui écrit ces lignes est un homme perdu. Plongé dans des pensées sans fin, questionnant mes sentiments et mes convictions où que mes pieds me mènent. Fières convictions, où êtes-vous ? Je n’ai certes jamais cessé de me chercher. Plus récemment, j’ai ressenti assez fortement l’absence de modèle, d’un mentor. Dès lors, je fais comme d’autres : j’essaie d’être à moi-même mon propre modèle. Mais si je vous ai donné l’impression de vouloir me poser en exemple, je m’en excuse.

Il n’en est rien, je suis perdu.

J’ai minimisé l’ampleur des chamboulements qui se sont produits en moi ces dernières années. Et présumé de la solidité de mes croyances. Or, deux de mes plus fermes piliers se sont effondrés. L’un, le militantisme, m’apparaît dorénavant comme un écran de fumée pour cacher mon insécurité. L’hyper-information, le profond désarroi qui m’a saisi lorsque je me mis à douter de tous mes combats, et la blessure narcissique, réalisant qu’à un certain point de mon engagement je m’en allais remettre en cause jusqu’à la moindre de mes caractéristiques, ne laissèrent que des traces. L’autre, la musique, a semble-t-il plié bagages, comme en atteste ma tentative d’y reprendre goût en voyage : la guitare achetée en Bolivie ne dut me servir que quatre ou cinq fois, avant de l’abandonner derrière moi, dans un gîte chilien.

Pourquoi raconter tout cela ? Il n’est pas dans mes habitudes d’être désinvolte avec l’intime et de livrer en pâture chaque secret que je protégeais jusqu’alors furieusement. Du reste, je n’aurai jamais terminé de tout livrer. Comme le fait que mon implication chez Attac a aussi pris fin des suites d’une déception amoureuse, venant parfaire le portrait d’un engagement de circonstance. Comme mon inénarrable peur de décevoir, et ma fuite devant les responsabilités. Comme mon refus de grandir, signe des temps, adulte-enfant incapable de se projeter dans l’avenir. Comme ce mot de Jonathan, qui m’avait heurté de plein fouet et hante encore mes nuits : « tu sais quel est le problème… ton inertie ». Comme le fait de me payer de mots.

Ai-je fait le tour ?

Mais le plan brillant qui me conduit à tout verbaliser est, inutile de le nier, voué à l’échec. Telle en est la trame : tout dire, pour ne rien garder et repartir de zéro. Rayer ma vie d’un trait de craie, seul salut à portée de vue. Comme j’aimerais parfois ne plus être cette personne et rebâtir un monde intérieur neuf, où croire, rêver, aimer me serait à nouveau possible. Pourrai-je alors enfin vivre avec moi-même ?

Je ne tire pas grand plaisir à m’exhiber ainsi, ni à m’imaginer que tu t’y reconnaisses. Mais si je laisse filer mon intimité, c’est aussi pour te dire combien j’y ai cru, combien je veux y croire de nouveau. Et combien il te faut chérir ton monde intérieur.

Il y a un mot qui s’utilise ici communément pour définir tant les lieux que les personnes. Ainsi de Maria-Isolda s’adressant à sa fille, ainsi de Sebastian parlant de sa ville natale.

« Preciosa ».

Je viens de parcourir une région qui porte le nom d’un arbre et j’eus beau essayer, je ne pus saisir le millième de ce qu’elle dégageait. Ici, nulle nature brute et sauvage, rien qui n’inspire la stupeur, mais seulement une douceur extrême du paysage et des gens. Ici, tout n’est que prés et forêts, lacs et rivières, montagnes et volcans. Fermes, chalets et bungalows améliorent la vue plus qu’ils ne la distraient. Le cadre verdoyant, les pâturages immenses abandonnés aux vaches, moutons, chevaux me firent inévitablement penser à notre campagne française. Celle d’un Vieil-Baugé, ou d’un Saint-Mihiel.

A Mélipeuco, mes hôtes ne furent qu’attention à mon égard. Durant trois jours de pluie continue, ma frustration de ne pouvoir visiter le parc Conguillio, tout proche, fut bien vite effacée par la sensation d’être chouchouté. Tout y passa : du feu de bois aux crêpes à la crème de marrons, de la visite des alentours aux discussions enjouées à la tombée de la nuit, le moindre service exaucé sans même en avoir esquissé la demande. Le tout, toujours, en me priant de ne pas me faire prier.

A Villarrica, Maria-Isolda m’entretint à loisir de psychopédagogie et du fonctionnement du cerveau, tandis qu’affluait chaque jour chez elle une nouvelle voisine ou un garçon travaillant au garage d’en face, venant prendre le déjeuner. De mon côté, mon penchant pour les âneries ne manqua pas de déconcerter – puis de faire éclater de rire – la petite Francisca, me voyant entrer dans le salon avec une feuille de salade sur la tête. Après une semaine où l’on finit par m’appeler « niño », j’étais, une fois encore, à la maison.

Assis dans la Chevrolet bleu ciel de Nicolas, me faisant visiter la région où son père s’installa avec sa famille, vous comprendrez sans peine d’où vient sa fierté. Dieu que cette région est précieuse, l’un des plus beaux endroits du Chili.

N’est pas seulement précieux ce qui a un prix, mais ce qui est rare, fragile, délicat. Il m’a fallu deux ans de thérapie pour en venir à une idée. En la formulant pour la première fois, je tremblai presque devant mon audace, et la vérité profonde qu’elle faisait résonner en moi :

– « Qu’est-ce que vous voudriez crier, Florian ? »
– « On a le droit d’être fragile ».

Il est une réalité que j’ai peu restituée, ici-même ou par ce que je photographie.

Saviez-vous que, tout près de Caldera, s’étendent de gigantesques dépotoirs à ciel ouvert ? Que la Bolivie connaît un colossal problème de déchets ? Qu’à La Paz, les trufis relâchent leurs gaz d’échappement à hauteur de visage ? Qu’à Viña del Mar ou La Serena, le front de mer est saturé de barres d’immeubles, de casinos et d’hôtels à moitié vides les trois quarts de l’année ? Que Coca-Cola et Nestlé sont partout, derrière chaque bouteille d’eau, chaque yaourt, chaque jus de fruit ? Que le lac Titicaca est cerné de bars à touristes pour lesquels sont donnés de faux spectacles folkloriques, venus louer un des innombrables pédalos à tête de canard ou faire de la bouée tractée ? Combien de « villes » ne sont plus que des parcs d’attraction, quand leurs abords sont laissés à la misère ? J’aurais pu, touriste parmi les touristes, en remplir mes albums photos.

Là où je me trouve, un jeune Mapuche – l’une des communautés indigènes les plus importantes et les plus anciennes du Chili, qui réclame régulièrement la reconnaissance de ses droits et la restitution de terres ancestrales – a été tué par la police, soulevant une vague d’indignation. La fragilité, c’est aussi cela.

Face à ce qui s’appelle la violence, il n’est qu’une seule attitude possible : protéger ce qui est précieux. Cela implique parfois de se battre, même si je préfèrerais qu’il n’en soit pas ainsi. Tant que certains ne baisseront pas les armes, il en faudra d’autres pour ne pas baisser la garde. Quittant l’Araucania, je retiens que la douceur aussi peut être une arme.

Quant à moi, ai-je rendu les armes ? Vais-je continuer à baisser les yeux ? J’ignore encore comment, avec quelles armes, mais je dois défendre ce qu’il reste de précieux en moi. Sans quoi je ne serai plus bon à rien.

« Il y a quelque chose de magique dans ce que tu fais », m’avait dit Théo. Cette phrase m’accompagne depuis comme un talisman. La magie n’est pas une chose à traiter à la légère. Elle nous entoure et nous emplit. Elle se défend farouchement et réapparait de plus belle quand elle est agressée.

Celui qui écrit ces lignes est perdu. Toutefois, si quelques-uns de mes mots t’atteignent, puissent-ils être ceux-là. Il n’est pas sûr que je la comprenne. Il y a même fort à parier que je ne la comprenne pas. Mais ne déserte aucune quête, aucun rêve, aucun combat qui soit important pour toi. Protège ton monde intérieur. Protège ce qui est précieux.

Villarrica – Valdivia, novembre 2018.

Plonge dans ta poche et sauve le soleil
Ne leur dis pas que t’as le soleil
Cours, je te couvre, voleur de soleil
Plonge dans ta poche et sauve le soleil

Musique : Chris – Voleur de soleil

Nouvelles erreurs

Valparaiso m’a laissé le goût d’un faux-pas dans ce voyage. Ayant opté pour un volontariat d’un mois consistant à rénover une grande propriété, je n’ai découvert la ville que tardivement et fait peu de rencontres. Un peu de ciment, de peinture, de planches de bois à découper et… beaucoup de ménage ! Le travail en solitaire et l’isolement du fait d’être perché dans les hauteurs, légèrement compensé par la belle vue que nous avons de la côte, ont semble-t-il ravivé un mode de vie par trop familier, et nombre de questionnements.

« Je suis parti pour me reconstruire », disais-je. Aider à reconstruire une maison me paraissait une idée pertinente. Je m’imaginais déjà vous rendre compte de mes exploits de bâtisseur ! « Flo, en Amérique latine, qui retape une maison ? ». Le portrait était trop inédit. Au final, cette maison me plongea dans mes interrogations sur ma capacité à faire et ce sentiment d’inutilité, déjà évoqué.

Je leur cède ce billet.

Je m’étonne parfois de ce qu’après avoir coché toutes les cases en termes d’études et de formation, dans des domaines variés et avec succès, je puisse tout de même me sentir à ce point inutile dans notre société. Hormis ce parcours, n’ai-je pas à tout le moins deux bras, deux jambes et une tête ? Comment peut-on donner à quelqu’un ce sentiment qu’il ne « sert à rien », malgré l’évidence de sa capacité à faire, si petite la chose soit-elle à accomplir, et si imparfaite ?

M’engageant dans ce volontariat, je fus estampillé dès le premier jour « mauvais travailleur » et, de ce fait, confiné à des tâches sporadiques et peu aiguillé dans un quelconque apprentissage. En vérité, j’admets sans discuter ne pas être un bon usager de mes mains. Et si une forme de compétence plus avancée était attendue, mieux vaut en effet la réserver à des spécialistes. S’agissant de bénévolat, j’imaginais a minima pouvoir me rendre utile.

Dans une société hyperspécialisée, où les notions de mérite, d’excellence et d’efficacité l’emportent sur toute autre considération, il n’est pas d’utilité pour ceux qui se satisferaient de prendre leur temps pour réaliser un but ou une œuvre, même imparfaite, mais à leur échelle. Si j’agis toujours avec application, il m’importe peu de « faire parfaitement ». En revanche, laissez-moi le temps, accordez-moi l’imperfection, acceptez qu’elle n’ait qu’un rez-de-chaussée, et je vous construis une maison.

N’est-ce pas ce qu’il nous faudrait croire ?

Maintenus dans l’illusion de notre incapacité, car trop dépendants de ce qui nous est proposé sur un plateau, nous mettons en doute jusqu’à notre corps ou notre habileté à penser. « Suis-je capable de me construire une étagère ? De faire pousser une tomate ? De peindre, écrire, chanter, danser ? » se demande l’homme moderne (si tant est qu’il se pose encore la question). Oubliant qu’il a souvent tous les outils pour le faire et qu’il restera, en dernière instance, seul juge d’un résultat probablement gratifiant au-delà de toute espérance.

Je ne réclame aucun passe-droit en raison de mes études, mais constate qu’elles ne vous allouent aucune utilité. Je me fais souvent la réflexion que savoir réparer un vélo ou cultiver un jardin serait le bagage minimum à fournir à chaque petit être humain. Nous en sommes loin. D’un autre côté, la scolarité ne devrait en aucun cas se réduire à l’apprentissage d’une compétence ou d’un métier. Entre réduire une personne à son utilité formelle ou la condamner à la dépendance, faut-il donc choisir… ou changer de regard sur l’utilité ? Ne devrait vous paraître utile que ce que l’expérience vous dicte comme tel. Et avec l’âge, la vie se charge de mettre l’éclairage au bon endroit.

Pour ce qui est de la vie collective, se sentir utile dans une communauté me paraît chose plus aisée qu’à l’échelle d’une société, où les symboles l’emportent sur le vécu. Afin de reprendre contact avec le concret, je m’impliquai en France dans diverses associations. L’enseignement m’apporta quelques grandes satisfactions, en dépit de ma présumée incompétence. Et je n’apportai, je le crois, pas seulement une compétence. Je prêtai ensuite main forte à des initiatives visant à soutenir l’agriculture locale, lutter contre le gaspillage alimentaire, sensibiliser au changement climatique, à l’écologie, aux inégalités sociales et économiques…

Je me heurtai toutefois à un nouvel écueil : je ne le faisais pas comme il fallait. Le caractère militant de certaines actions et associations n’était pas du goût de tous, tandis que je commençais à percevoir moi-même un problème avec le militantisme.

Pourquoi certains proches se sont-ils ainsi escrimés à porter des jugements hâtifs sur mon engagement ? Quelle était ma faute ? Dresser un lien explicite entre ces problématiques et un système économique et politique les causant ou les creusant. J’ai pris part à diverses actions visant sans ambages le capitalisme, le productivisme, les inégalités de richesses, et les responsables politiques que je jugeais certes durement pour ne pas s’y attaquer. Des autres actions auxquelles je participai, on ne fit pas grand cas. De l’idée de sensibiliser à ces thématiques, on me notifia le caractère plutôt symbolique, voire l’inutilité. Sur la foi de représentations tronquées du militantisme, on me reprocha l’extrémisme aveugle et outrancier d’une minorité. On s’inquiéta pour moi.

J’en veux peut-être moins aujourd’hui à ces proches de m’avoir, au final, peu fait confiance. Pourquoi ? Les outrances dont certains se rendent capables dans le cadre du militantisme vous apparaissent plus clairement lorsque vous en êtes la cible. Et j’ai pu percevoir combien l’entre-soi du militantisme peut conduire aux généralisations abusives, à une certaine négation de la personne humaine, combien la nuance et le respect se perdent parfois dans les tréfonds de la « cause » militante.

Dès lors, que faut-il faire ? Je ne peux m’empêcher de penser qu’entre ceux qui vous reprochent votre radicalisme, plaident volontiers pour davantage de retenue et d’adaptation au réel, et ceux qui se radicalisent pour vous nier, comme ils voudraient que le monde se conforme sur l’heure à leurs désirs, nous allons tous dans le mur. Radicaux et modérés.

Le changement climatique est de longue date une problématique qui m’obsède. Mais à mes yeux, la réponse essentielle à lui apporter ne tient pas aux technologies et nouveaux modes de production à inventer. Elle se situe dans l’angle mort de notre société. Là où se cache aussi notre besoin de donner un sens à notre vie, notre angoisse de la mort. Ce besoin de s’agiter, de faire, qui nous empêche d’entendre la réponse : ne rien faire.

En réalité, nous connaissons parfaitement la solution, il n’y a pas à l’inventer : il faut moins consommer, moins produire. Changer de modèle économique et de comportements, ce qui implique à la fois le niveau global et individuel. Mais si chacun faisait les choses à son échelle et à son véritable rythme, je crois que personne ne se sentirait freiné dans son épanouissement et ses potentialités. Si chacun décidait d’explorer toutes les facettes de son être, il aurait déjà fort à expérimenter et s’y adonner sans crainte de l’imperfection lui fournirait sans doute bien des satisfactions.

Alors voilà : en effet, je ne « sers » à rien. Ce qui tombe bien, car je ne suis pas un outil. Je n’ai vocation à être utile qu’au bénéfice de ce et ceux qui m’importent, non à celui d’une culture et de ses tenants qui me rabâchent mon ignorance. J’ai bien davantage de compétences en tant qu’être humain que la seule à laquelle on voudrait me réduire. Ce qui tombe bien, car je suis curieux. Je reste révolté par nombre de choses et convaincu que les réponses à apporter sont parfois radicales, sans exclure pour autant le respect de l’individu. Mais qu’elles résident en grande partie dans une prise de conscience de nos capacités, de toute l’étendue de nos capacités, et que celles-ci sont aussi synonymes de liberté. Ce qui tombe bien.

Valparaiso, novembre 2018.

Musique : Moderat – A new error

Volando

Je ne veux pas m’enfermer dans l’écriture automatique. Pire, dans l’affabulation. La tentation de romancer le sentiment pour lui donner plus de consistance, de signification voire de réalisme qu’il n’en avait. Rien n’est plus fidèle à l’émotion que son ressenti.

Je me suis fait, autant qu’à vous, un vœu de sincérité. Je ne me/vous vendrai pas de fausse catharsis, je refuse de triturer le sens au prétexte de vouloir à tout prix aboutir à quelques révélations, ou prétendre avoir atteint au bonheur si facilement quand, en ce qui me concerne, rien n’est résolu.

Ou presque.

Je ne veux me contraindre à écrire pour écrire, quand bien des fois je n’ai simplement rien à dire. Et récemment, je me suis senti bien impuissant à exprimer quoi que ce soit. Tant j’étais occupé à vivre ? Grand bien m’en fasse.

Sur ces bases – ne pas travestir, ne pas pérorer, rester proche du sens même s’il est propriété privée –, il me faut toutefois vous dire quels beaux moments et belles pensées me sont passés au travers ces derniers temps.

Le premier d’entre eux fut mon arrivée près des côtes chiliennes, et mon premier regard sur l’océan. J’ai, tout d’abord, eu du mal à comprendre la sensation de bien-être et d’apaisement qui m’a saisi. Et cette pensée, s’imposant à moi : « tu es à la maison ».

Il me faut vous dire combien j’aime la mer, et combien cet instant m’aida à m’en souvenir. Cette grande déambulation dans l’inconnu qu’est devenue ma vie manquait d’un point de repère et l’air familier de l’océan a immédiatement placé un sourire sur mes lèvres. Je me rappelle qu’il fut ma source d’inspiration première. « La mer est la patrie de tous les rêveurs » peut-on lire sur une stèle, quelque part entre Valparaiso et Viña del Mar.

Néanmoins, la mer prit à ce moment-là une autre signification. « Tu es à la maison ». La signification, que je compris plus tard, était qu’elle me rapprochait en pensée de vous. Bien qu’à l’autre bout de l’océan, vous n’étiez plus si lointains, ma maison, ma famille n’était plus si lointaine. En songe, je faisais pour ainsi dire le trajet. Il me suffirait après tout de sauter dans un bateau et, avec un peu de patience, je serais près de vous !

Dans ces instants où tout me paraît étranger, où la solitude me taraude, où je ressens l’incertitude derrière mon voyage, la mer est ce lien palpable, immuable – et si cher à mon cœur – vers le connu.

L’autre de ces moments fut cette soirée sur la plage de Bahia Loreto, à quelques kilomètres de Caldera. Dans une échoppe plantée sur le bord de mer, avec sa décoration de bric et de broc, filets de pêche et portraits de requins, ses canapés déglingués, sa musique reggae en fond sonore, ses fruits de mer à déguster, un verre de vin blanc à la main et le soleil déclinant… je comprenais que vous me manquiez. Et que j’aurais donné cher pour que vous soyez avec moi.

Pas une personne en particulier. Tous. Famille, amis, même ceux à qui je n’adresse plus la parole, jusqu’à chacun de mes neveux et nièces, frère, sœur et demi-frères, cousins et cousines, mes ex, toi aussi Audrey (car tu comptes pour moi), Loïc à qui je pense souvent, Geoffrey qui fut ma plus belle rencontre de voyage à ce jour, Thew et Tom bien sûr, Julien et Pierre, Veronica et Raph, mes potes de théâtre, de fac, de musique, de voyage, ma mère, mon beau-père et mon père s’il pouvait être là. Ceux qui n’auraient sans doute rien à se dire, d’autres qui se découvriraient des atomes crochus, mais chacun apportant sa touche personnelle, sa façon d’être. On se ferait un putain de barbecue jusqu’au petit matin sur cette plage. Et la vie serait cette fête éternelle sur la plage de Bahia Loreto.

Partons d’un constat simple : je veux seulement vivre. Telle est la raison fondamentale de mon voyage. J’ai saisi la seule option, la seule issue qui me paraissait envisageable, à savoir partir. Depuis, j’expérimente, je vis. Et je me sens parfois comme sur un nuage. D’où vient cette sensation ?

De la mer,
De vous,
De quatre Cochabambinos,
Du sourire en coin de Limber dans le rétroviseur,
De la détermination dans le regard d’Aurélie,
Du Campos de Solana 2016 Tannat – Malbec – Petit Verdot,
De la voix mal assurée de Geoffrey lorsqu’il vous parle de convivialité,
De vos premiers pas sur le Salar,
De l’entrain contagieux de Giuseppe au pied d’un volcan,
Du calme malicieux et attentif de Lola,
Des vertus de l’eau de mer selon Julian,
Du risotto de quinoa aux champignons,
De la table de pique-nique dressée par Julia au bord d’un lac à flamants roses,
D’un musicien de rue qui vous met une claque,
De Francisco qui pleure de joie en sortant d’une piscine d’altitude,
D’une rivière qui coule la nuit près de votre tente,
De Sebastian qui vous réveille en chantant (faux),
D’un bon massage,
D’Eléonore qui n’en peut plus des présentations,
D’une descente à vélo qui vous fait crier « alleeeez »,
D’une grande bâtisse à retaper,
De Javier, Ruben, Audrey, Cami, Edy, Lay, Pablo, Vicente, Matteo, Giulia, Abner, José, Sandy, Grover… De Cocha, Tarija, Samaipata, Caldera, Valpo… De Tres Patas, le chien et de Mil Amores, le cheval,
De rire sans raison, souvent.

Je veux seulement vivre. Voyager n’est pas que l’unique décision que je pouvais prendre : elle est aussi la meilleure. Je suis parti pour me reconstruire. Pourtant, je me sens proche de vous, proche de tout. Et cette sensation de flotter dans l’air, je ne la cherche pas, elle vient me trouver quand j’ouvre. Je vais continuer ainsi.

Valparaiso, octobre 2018.

Je veux seulement vivre
En saisissant l’arbre au vol
En apprenant de toi
Et en dansant dans la rivière

Musique : Rodrigo Carazo – Oír e ir

 

Hit me

Je suis témoin de spectacles parmi les plus beaux du monde. Et enfin, quelque chose s’est réveillé en moi.

Je pourrais m’arrêter ici et ne plus rien en dire. En l’espace d’une semaine, j’ai vu davantage de merveilles qu’en plusieurs années. Je me suis pris à rire tout seul au milieu d’un désert de sel, à vouloir enlacer mes compagnons de route au pied d’un volcan, à engager la conversation avec n’importe qui – dans un refuge d’altitude, à dos de cheval, dans une source d’eau chaude, près d’une île couverte de cactus ou de geysers bouillonnants –, quel que soit mon interlocuteur, convaincu qu’il me comprendrait. Mais finalement, à me trouver à court de mots pour remercier, puis à pleurer dans la jeep de retour.

Tout est parti, en même temps, du monde et de moi. Tout s’est enflammé.

Le soir avant mon départ pour Tupiza, j’ai ressenti une première inflexion. J’ignore encore si ce stade dans lequel je me trouve marque un temporaire manque de discernement, une irrationalité béante, ou s’il y a ici une base suffisamment ferme pour m’y appuyer. Sans parler de réalité ou de vérité, voici le constat qui m’a animé ce soir-là, jusque tard : ce que j’estime être un défaut, à savoir mon incertitude, ma « conscience permanente de pouvoir être dans l’erreur », pourrait bien être une de mes plus grandes forces.

Trois raisons à cela :

  • Tout d’abord, cette incertitude relève principalement de mon propre regard, ce que j’interprète comme étant le jugement de l’autre – davantage que son véritable jugement, voire sa parfaite indifférence – et, dès lors, rien ne m’empêche d’en changer sinon moi ;
  • Surtout, le fait de m’approprier constamment le regard de l’autre – ou que j’interprète comme tel – fait de moi mon plus sévère juge et devrait, par là-même, m’aider à relativiser les dévaluations venant de l’extérieur ;
  • Enfin, mon incertitude ou mon ignorance quant à la vie est une magnifique opportunité pour aller à la rencontre de l’autre et de l’inconnu, en particulier lorsque je lui accorde le même « bénéfice du doute ».

Lâchons les mots : vous vous êtes trompés sur mon compte. Démons ou humains, vous vous trompez. Je ne crains pas d’être dans l’erreur, ou pris au dépourvu, car j’emprunte aussi votre regard. Les jugements les plus durs, que l’on me porte ou que je prête aux autres, je les fais miens. Dès lors, rien ne peut véritablement m’atteindre. Car rien ne peut me faire peur de ce que je suis, pense ou ressens.

Lâchons la bride : ni ma frustration de ressasser au lieu de m’accomplir, ni ma jalousie vis-à-vis de ceux qui réussissent, ni ma difficulté à vivre au présent, ni mon immaturité sentimentale, ni la complaisance dans la victimisation, le fait de m’aimer en prétendant me détester, ni l’angoisse ou l’excitation narcissique de recueillir l’approbation, ni l’égoïsme, ni la misère affective, ni les regrets, ni les échecs.

Mais également : ni les réussites, ni la finesse d’analyse, ni la sensibilité, ni la tendresse, ni les talents artistiques, ni l’intégrité, ni l’indépendance, ni le sens de l’humour, ni les qualités d’écoute, d’amant, d’ami. Ni les morceaux de musique dont je suis fier, car ils sont encore ce que je pense avoir fait de mieux de ma vie.

J’emmerde la modestie et j’emmerde la prétention.

Je ne redoute, surtout pas, l’humiliation d’être dans l’erreur. Et l’erreur elle-même. Ne dit-on pas que l’erreur est l’incontournable chemin vers la réussite ? Je préfère vivre d’erreurs et mourir moins con. Je suis plus fort que tout cela.

J’en ai assez d’inventorier les réactions potentielles à mes propos, mes idées ou mes actes. Elles sont miennes, libre à moi de leur accorder du crédit et du temps. Ou de tout envoyer au feu.

« La liberté, c’est choisir ses contraintes » me disait Léo. En effet, outre les contraintes que nous ne choisissons pas, ou que nous méconnaissons, celles que nous choisissons définissent en pratique notre degré de liberté. Je connais, en partie, mes contraintes. Je ne nie pas que la liberté s’accompagne de contraintes, ni les droits de devoirs. Et qu’accepter certaines contraintes vous donne certainement accès à un autre niveau de liberté. Je ne me prétends pas plus libre qu’un autre – chacun est seul juge quant à l’être, et à quel point –, ni qu’acter certains compromis ne me permettrait pas de l’être davantage.

Je croyais avoir un problème avec les contraintes. Existentiel. La question se résumant ainsi : suis-je prêt à accepter les contraintes qui conditionnent mes désirs d’accomplissement ? Soyons honnête, en l’état actuel des choses, les contraintes associées à l’accomplissement de soi me repoussent davantage que ne m’attire cet accomplissement lui-même. Cependant, en y réfléchissant, la contrainte n’est pas le facteur dissuasif. Mais l’autorité.

L’autorité, c’est la contrainte avec un visage et un langage. Et bien souvent, ce langage est celui de la supériorité, de la condescendance et du paternalisme. L’autorité est cette manière de vider la relation humaine de son imprévisibilité et de son altérité, au prétexte de l’efficacité ou de l’apprentissage. Mais si vous pensez que la connaissance, la pratique, l’effort ou l’âge vous donne un quelconque droit à l’autorité, vous faites erreur. Ce n’est que votre choix. Si vous pratiquez l’autorité, sans la percevoir comme une contrainte, c’est que vous aimez cela.

Je n’ai pas de problème avec les contraintes. Je consacre la majeure partie de mon temps à mon travail et je m’astreins, comme dans tous mes actes, à la plus grande application possible. Comme j’ai consacré d’innombrables heures à la musique, en solitaire, à me triturer le cerveau pour produire un texte ou une ligne de chant. Je fais ma cuisine et mon ménage, lave ma vaisselle et mon linge. Je paye mon loyer, mes impôts. Le voyage, tel que je l’expérimente, comporte aussi ses contraintes, me met à l’épreuve.

Je ne suis ni un couard, ni un paresseux, ni un irresponsable, ni un faible. Je suis : sensible. Et cette sensibilité non seulement me caractérise, mais je la revendique. Et vous aurez beau faire, vous ne l’aurez pas.

Quant à rencontrer l’autre, la chose me semble effectivement plus aisée lorsque j’accepte d’être dans l’ignorance ou dans l’erreur. Alors, je redeviens quelqu’un d’agréable, car avant tout curieux. Mais je n’attends, ni ne demande rien de spécial. De l’autre, je n’attends aucune connaissance parfaite. Je ne suis plus avide de vérités ultimes sur l’existence, ou de sermons. Je vais à la rencontre d’un être imparfait, comme moi. J’en appelle à sa sincérité, sa fragilité, sa liberté aussi. De cette façon, je peux croire en lui, croire en notre humanité commune, croire en des sentiments de joie irrationnels et aussi croire en moi.

Je ne sais rien. Par conséquent, je peux tout croire.

Il y a beaucoup de solitude et de tristesse au fond de moi. Tout près de la racine. Mais je sens aussi une propension inextinguible à la joie. Un rougeoiement intact sous la cendre, hautement incendiaire, qui n’attend qu’un souffle pour tout emporter. Je m’en vais lui faire prendre l’air.

¿ Sabes qué ? Voici ce que nous allons faire, monde :

Frappe. Frappe fort. Et vise le cœur. Fais ce que tu sais faire le mieux. Je te choisis comme contrainte, toi, ta beauté comme ta violence, qui ne requiert aucune autorité. Tu me remets à ma place, témoin émerveillé, qui s’efforce de te penser.

J’entre au Chili et ma destination est ce bout de monde dont j’ignore encore tout, bien-nommé « Terre de Feu ». Pour y parvenir, je vais mettre une goutte de violence dans mon moteur. Je n’ai plus besoin de conseils, je n’ai plus besoin de certitudes. Je n’ai plus besoin de mots, et plus besoin d’actes. Il me faut : le feu.

Tupiza – Sud Lipez Salar d’Uyuni, septembre 2018.

Feu sur les collines
Lève tes pieds, allons-y
Nous avons fait notre travail, accélère, allons-y
Les arbres ne peuvent grandir sans faire face au soleil
Et nous ne pouvons vivre si nous avons trop peur de mourir

Musique : The Black Angels – Young Men Dead

Vin sacré

Je m’étais promis ce texte et ne sais plus si je le veux. Il n’y a pas deux mois que je voyage, mais les regards en arrière ne m’ont jamais paru si incongrus. Déjà, visages et voix s’estompent. Les douleurs perdent leur substance. Ville de vins, Tarija achève d’embuer mon esprit, de l’envelopper d’une douceur mystérieuse, tandis que demain réserve toutes les incertitudes. Je ne sais plus dans quel moment de ma vie je me trouve. Si la route derrière moi est plus longue que celle devant, si des réponses m’attendent un peu plus loin ou si je m’y trouverai, encore et toujours, identique. Si ce voyage rime à quelque chose. Que serai-je dans un an ? Deux ? Dix ?

« Quelque part mon vrai visage m’attend ».

Je me souviens d’avoir aimé. Loin d’être une chose naturelle, il me fallut tout d’abord apprendre à le faire. Je n’étais pas prêt à rencontrer, encore moins à aimer celle par qui cet apprentissage débuta. Avec le recul, je dus presque me faire violence, nourri d’une image du couple qui devait me poursuivre jusqu’aujourd’hui. S’agissait-il d’une erreur ou d’un passage obligé ? Sans moyen de le savoir, que faire sinon l’accepter ? Je crains néanmoins que l’affection n’ait pas été à la hauteur de la souffrance. Je te dois, je crois, des excuses.

Puis, Marine bouscula tout, pris mes préventions, mon orgueil, mes peurs et les envoya valdinguer d’un rire toujours vivace dans ma tête, et qui résonne probablement encore rue Claude Bernard. Eveil à la sensualité, à ma sexualité, mais à nouveau, je n’étais pas prêt. Prétendre qu’il n’y eut pas de larmes serait mentir, mais les bons moments surent dépasser les autres et je n’en regrette rien.

De la longue traversée qui s’ensuivit, et qui entrecoupe généralement chacune de mes relations, je n’invoquerai nul souvenir précis. De belles rencontres, au mauvais instant. De plus hasardeuses, vite écourtées. Toutefois, je n’ai que tendresse pour chacune d’elles. Je ne saurai dire ce qu’il serait advenu de certaines de ces histoires, dans d’autres circonstances.

Florie. Et tout de suite, une avalanche d’images et de mots heureux. J’étais prêt, pleinement moi et pleinement amoureux. Tu m’as façonné de tant de manières, m’as donné tant de force – que tu avais à revendre –, des rires à n’en plus finir. Ta spontanéité qui m’a toujours manqué, ta façon d’être chez toi partout, quitte à couvrir la voix de tout le monde – refuge pour la mienne –, ta fragilité aussi, m’offrant l’occasion de te réconforter. Comme on voudrait parfois faire comprendre à quelqu’un toute la beauté qu’il incarne à nos yeux, sans jamais trouver le mot qui frappera son imaginaire. J’espère t’avoir apporté un peu de cette confiance en soi dont tu me gratifias.

Nous nous sommes éloignés imperceptiblement, progressivement, enfermés je le crois dans nos propres angoisses et une méfiance croissante vis-à-vis de l’autre. Jusqu’à ce jour où la rupture devint mon évidence, que je pensais tienne. Si je continue de croire en cette évidence, je retiens que le temps fut généreux.

Ce à quoi je n’étais pas préparé est ce qui allait suivre. Pour être sincère, mon amitié avec Marie-Albane avait surtout consisté à fréquenter les mêmes personnes et les mêmes lieux depuis l’enfance. Mais nous savions nous apprécier et les petites provocations que nous nous lancions en faisaient toute la saveur. Malgré tout, cette pensée que quelque chose devait se passer un jour n’était pas seulement la mienne, elle l’avait formulée avant moi quelques années plus tôt. L’idée avait germé et, nous penchant pour la cueillir, notre amitié ne devait pas s’en remettre. Je ne devais pas m’en remettre. Comme une malédiction, je me surprends à sentir ton regard derrière mes actes les plus anodins, jusqu’à mes décisions les plus intimes. Je me suis comporté en parfait idiot à ton égard. Ce voyage est en partie le tien.

Depuis, quelque chose s’est brisé en moi. Est-ce d’avoir frôlé de trop près le gouffre de mon immaturité ? En effet, si j’ai appris l’amour, j’ai passé ma vie à fuir le rejet. Et ton refus, il m’a fallu aller le chercher, demander à l’entendre distinctement, par respect pour une amitié ancienne. Suis-je en train de payer le prix de mes renoncements amoureux ? Une chose est sûre : je ne me sens plus capable d’aimer. Cette maturité, cette lucidité, je la paye de mon temps, de mon sang. J’appelle mon enfance, mon innocence à corps et à cris. Sans réponse. Ton nom écorche encore mes lèvres. Tu ne mérites probablement pas cette chanson, mais c’est malheureusement la seule que je mérite.

Je n’ai donc d’alternative que d’accepter et d’espérer que cette nouvelle façon d’appréhender l’amour ne me privera pas d’autres émerveillements. S’agissant de la rencontre, il est clair que je n’ai pas pris les risques qu’il fallait, si ce n’était pour atteindre la personne elle-même, a minima pour m’octroyer quelques convictions. J’ai vu passer sans l’esquisse d’un geste tant de femmes qu’il m’aurait plu de connaître, ou à qui je ne parvins à formuler qu’une infime partie de l’affection que je leur vouais. Mais ne compte pas sur moi pour te faire passer ce message ici. Je ne m’en sortirai pas si facilement.

D’autres déceptions m’attendaient en voyage, et il n’y a plus à nier qu’elles sont mon œuvre. D’autres noms s’ajoutent, au compte-gouttes, dans cette carafe qui n’en finit plus de déborder de n’être bue. Et, me faufilant entre les gouttes, je ne hais rien tant que moi quand je fuis de vouloir. Mais aussi quand je rejoue les mêmes scènes du passé, croyant me défendre contre le présent.

« Tu es insaisissable » me disait Marie-Albane. « Tu ferais un père formidable » me disait Florie.

J’aimerais, si tu le permets, laisser un peu de tout cela derrière moi. Je dépose ce bagage un peu lourd et le reprendrai quand j’aurai le sentiment, si possible sans me trahir tout à fait, d’avoir grandi.

***

Mon sang est ce vin fier et nerveux qui, de Coimata et Marquiri, dévale en cascades vers San Lorenzo et jusqu’à la Place Luís de Fuentes, comme aspiré dans le siphon des villes. Là, il prête sa teinte uniforme au monde et m’empêche de distinguer. Il me trempe et je reste hagard quand une fille munie d’un violon ou de quelque charango emprunte le trottoir parallèle. D’abord, je marche à sa hauteur, mais mes pas sont trop gauches. Pour m’équilibrer, je presse le mien et la dépasse. Tandis qu’elle traverse dans mon dos et croise la Plazuela Sucre, ma tête tourne vers elle. A mesure qu’elle accélère son rythme, je recouvre une douloureuse sobriété. Je ne saurai jamais ses intentions. Elle évoluera toujours à contresens sur mon torrent. Je ne saurai jamais ce qu’elle voulait me dire. Si parler fut nécessaire. Ni le contenu de son étui.

Tarija, septembre 2018.

Tu es dans mon sang, tu es mon vin sacré
Ton goût est si amer et si doux
Oh je pourrais boire une caisse de toi, chérie
Et je serais encore sur mes pieds

Musique : James Blake – A Case of You

Démons

« Parfois, il faut plus de courage pour rester que pour partir ». L’histoire de cette londonienne quittant brusquement mari et enfants pour s’offrir un bref instant de liberté et de vérité à Paris devait se conclure par cette morale. Le film avançant, il devenait en effet clair que, si certaines choses se peuvent fuir, l’« héroïne » du récit ne pourrait fuir son passé, ses propres choix, elle-même.

Il faut sûrement davantage de courage pour affronter la réalité, s’efforcer de la changer ou changer de regard sur elle, que pour la fuir. J’ai toujours été plus prompt à prêter ce courage à d’autres qu’à moi-même, tant des choix certes radicaux et non-conformistes ne suffisent pas, selon moi, à le caractériser. Tourner le dos à ses études et à une carrière déjà tracée pour embrasser la musique, contredire cette décision pour finalement quitter tout et partir courir d’autres cieux, autant de nouveaux départs ne réclamant pas tant d’héroïsme qu’ils ne répondaient à la nécessité – vitale – du moment. Et ne marquaient, aussi, un échec.

Cette manière de privilégier les chemins moins fréquentés et les « périls » de l’inconnu au motif d’une vérité intérieure que je continue pourtant de méconnaître me pousse toutefois à une autre identification : celle du martyr. Sur l’air de l’artiste maudit, de l’incompris, du « je vous l’avais bien dit », peut-être mon idée est-elle d’attirer la bienveillance d’un dieu quelconque, de m’offrir une place parmi ses anges ? « Arrête de faire ton marginal », me disait mon frère. Mon martyr, oui.

Tandis que d’autres n’hésitent pas à se parer eux-mêmes de courage et de mérite, je m’efforce vainement de bannir ces mots de mon vocabulaire. Mais aussi : risque et réussite, échec et succès et, le plus épineux d’entre tous, travail. Non qu’ils soient pourtant inutiles ou insignifiants, mais précisément du fait d’en avoir mutilé le signifié. Vicié.

Mettons les pieds dans le plat. Travailler n’était pas un problème… jusqu’à ce que le travail ne devienne ce critère de jugement universel, la mesure de l’appréciation sociale qui vous est adressée à l’âge adulte. Ainsi, votre occupation professionnelle témoigne-t-elle de votre contribution à la société – votre « utilité » – et, partant, de votre volonté d’y contribuer, sans quoi demeurerez-vous tacitement suspect de lâcheté, de paresse et de mépris pour le travail des autres.

Les classifications auxquelles je me prêtais volontiers enfant, n’y voyant sans doute qu’un jeu parmi d’autres, ont cédé place aux hiérarchies, inégalités, dominations et exclusions. Le travail conditionne votre prétention à la liberté et la dignité, votre appartenance-même à la société. Mais associer le travail à la liberté ou à la dignité, n’est-ce pas autoriser que l’on vous refuse les deux ? Et, sous le couperet permanent de l’exclusion et de la disqualification sociale, de quelle liberté se targuent ceux qui y échappent ?

Mon père fut considéré comme un lâche de n’avoir su remplir les critères d’une réalisation de soi bien achevée, et opté pour un travail soi-disant indigne de ses compétences. Avec bien peu de considération pour ses qualités humaines, mais aussi pour la maladie qui, finalement, l’emporta. Ma mère m’inculqua la recherche de l’excellence, me dota avec bienveillance d’armes de préservation et de compétition sociale et rêvait pour moi d’horizons professionnels sans cesse repoussés. Il est évident que cette ambivalence s’est imprégnée en moi et que je lutte encore pour tirer le meilleur de l’un comme de l’autre.

A cette sainte horreur du « travail » et de ses classifications s’ajoute, de façon plus préoccupante, une satanée peur de l’engagement et de l’action. Chose qui m’était étrangère et est désormais là. Trop méfiant quant aux mérites du modèle méritocratique et autres progrès permis par la concurrence, aux impérieux discours sur l’action, la valorisation constante des moyens au détriment des fins. Surtout, trop rétif à l’autorité, à me voir sans cesse jugé, évalué, catalogué. Je garde un souvenir médiocre de mes expériences en entreprise, où d’incroyables violences s’impriment sur vous dans une parfaite normalité, au nom d’objectifs qui ont parfois bien peu à voir avec vous. Je ne comprends rien au jeu de rôles auquel nous nous prêtons dans le cadre professionnel, et dont nous semblons perdre de vue le caractère artificiel. Les statuts ou statues, récompenses et reconnaissances que nous recevons dans ce cadre lui sont largement rattachés, et ce qu’elles disent de nous n’est que ce que nous voulons bien y voir. Des costumes et des masques, qui ne sont sans doute ni la fiction, ni la réalité, mais un mélange entre les deux.

Je me prête à rêver d’une société où les qualités réelles de chaque individu seront reconnues à leur juste valeur. Je me retrouve en voyage des qualités que je croyais égarées, à commencer par la capacité d’être quelqu’un d’agréable. Je peux être la personne la plus agréable au monde. Mais être quelqu’un d’agréable est-il d’aucune valeur ? Convivialité, générosité, sensibilité, camaraderie, solidarité, fraternité… Est-ce d’une quelconque valeur ? Ou bien le mieux serait-il de bannir critères et jugements de valeur, pour que dignité et liberté deviennent réellement des principes et non juste des titres.

L’honnêteté me pousse à reconnaître que mes choix n’ont pas été simples, que m’appliquer à creuser mon besoin et mon désir, ma définition du bien et du mal, et ainsi devoir supporter l’opposition perpétuelle avec mon environnement et les valeurs souvent prônées par la société, n’est pas une mince affaire. Inévitablement, la question se pose – Thomas, entre autres, ne s’empêcha légitimement pas de me la poser – de savoir si vous n’aimez pas en réalité la confrontation pour elle-même et non tant ce qu’elle vous permettrait d’atteindre. L’épanouissement dans la marginalité, l’enfermement dans la lutte ou la souffrance rédemptrice sont les écueils que rencontrera malheureusement quiconque aspire d’abord à se rencontrer lui-même, hors du sentier de l’uniformité.

Dans la tradition bolivienne, la figure du diable est moins univoque que chez nous. Avant l’évangélisation chrétienne, le « Tío » n’était pas tant une divinité crainte que respectée. Les mineurs de la région de Potosi cherchent aujourd’hui encore à s’attirer la bienveillance et la protection du Tío Supay – dieu des montagnes, des morts et de l’inframonde – afin de parcourir sans heurts les galeries et accéder aux richesses souterraines. Fruit du syncrétisme religieux, cette image s’est vue assimilée à celle du diable que nous connaissons. Le Tío est aussi celui qui expose à la tentation et peut, en cas de manquements aux rituels, manifester toute sa fureur. Durant le carnaval d’Oruro, figures du Tío Supay et de la Vierge se répondent, tandis que costumes et masques représentant diables et démons inspirent autant la fascination et la sympathie, que la terreur.

Peut-être ai-je mal jugé mes démons. Peut-être veillent-ils sur moi, à la manière de dieux bienveillants mais capricieux. Je ne désespère pas de me réconcilier avec ma faculté de m’engager, d’agir sans arrière-pensées. Mais, après tout, peut-être y a-t-il aussi une paix à trouver avec ce démon du doute, qui me martyrise. Ce qu’il prélève de moi n’est-il pas la nécessaire offrande que nous concédons tous pour nos défauts ? Pour le droit d’atteindre à un bonheur éphémère, dans une vie qui ne saurait être simple pour quiconque ? Aussi terrifiant soit-il, peut-être veille-t-il à ce que, de ce tortueux chemin qui est le mien, je ne m’écarte pas.

Sucre, septembre 2018.

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Musique : Carpenter Brut – 347 Midnight Demons

À tes côtés

Une quête de sens commence sans doute par le sens des mots et il me semble que les mots que nous utilisons masquent de plus en plus ce que nous voulons dire. Tant de mots pour ne rien dire, évacuer le sens, de formules convenues et convenables, qui me paraissent taillées dans un seul dessein : nous débarrasser de l’émotion. De conversations écrites comme à l’avance, si prévisibles et sitôt oubliées.

–  Salut, ça va ?
–  Ça va. Tu fais quoi dans la vie ?
–  Avant, j’étais chargé de mission dans le marketing, mais je me suis lancé en auto-entrepreneur. J’écris des comptes-rendus de réunions pour différentes entreprises.
–  Ça doit être intéressant. C’est bien payé ?
–  J’ai des clients réguliers. Et toi ?
–  Je pars voyager un an en Amérique Latine.
–  C’est cool. Profite bien !

L’angoisse de n’être pas heureux ou d’avoir à affronter la sensibilité de l’autre nous paralyse. Profiter, vite et bien, pour mieux retourner à une vie (la « vraie ») qui ne s’y prête pas ? Etre heureux – ici, maintenant, sans demander son reste – pour oublier, nier, taire ? Pour soi ou l’autre ? Une existence amputée de sa part d’ombre – de doute, de déception, de tristesse, de colère – peut-elle seulement être heureuse ?

Nous ne posons pas les bonnes questions et ne donnons pas les bonnes réponses. Une langue étrangère peut constituer une opportunité de recouvrer un sens pour exprimer l’inexprimable. Je redoute cependant que chaque langue soit aujourd’hui empreinte des mêmes raccourcis de pensée et des mêmes interdits, des mêmes mots pour un même indicible.

L’enthousiasme et le « vivons l’instant présent » ne sont pas, à mes yeux, des choses qui se puissent toujours commander, pour autant qu’elles soient toujours possibles et souhaitables. Et qu’une personne ne puisse s’y conformer signe peut-être moins son manque de volonté ou de courage, que sa réticence ou son impuissance à céder sa part de contraste, son affectivité – qui, réduite à l’invariable enthousiasme, n’en est plus une –, ou seulement sa capacité à prendre du recul. Son espace intérieur, où sur aucune porte ne devrait figurer « Défense d’entrer ». Les gens tristes sont chiants, mais dans un monde où le bonheur est aussi une norme, soyons sûrs qu’ils prennent déjà sur eux.

Accepter la tristesse ou la souffrance n’est pas mépriser le bonheur, mais peut-être l’autoriser plus tard à survenir. L’apprécier quand il se présente et, de nouveau, s’émerveiller. De ce premier mois en Bolivie, un moment mérite que je le décrive.

Cette rencontre, au pied du Parc Tunari de Cochabamba, avec de jeunes « Cochalos ». Ces quatre citadins venaient de lancer leur propre agence de voyages et passaient en revue le circuit qu’ils proposeraient quelques jours plus tard à des touristes boliviens. Je m’y étais aventuré sans franche conviction, à une heure de la matinée déjà avancée et sans idée du type de marche et de paysage qui m’attendaient. Me voyant seul, quelque peu déconcerté à l’entrée du sentier, ils m’invitèrent à monter en voiture pour accéder au lac Wara Wara (« l’étoile », en quechua), situé mille mètres plus haut.

De cette montée et des discussions qui s’engagèrent durant le trajet, une curiosité et une sympathie mutuelles commençaient à se dégager. Sandy plus que méritante au volant sur une route particulièrement escarpée, Abner et José prirent ensuite l’initiative aux abords du lac et nous envisageâmes une ascension du sommet environnant. Nous y renonçâmes finalement de bon cœur quelques dizaines de mètres plus haut, pour nous prêter au jeu des photographies. De retour à la voiture, luttant avec mon espagnol, je parvins toutefois progressivement à m’immiscer dans leurs conversations. La redescente ne fut qu’un franc moment de partage, José s’enquérant inlassablement des conditions de vie en France, Abner ne ratant pas une occasion de dériver vers une blague.

N’ayant pu découvrir proprement la nourriture locale – mais en revanche testé un restaurant mexicain, ce qui les fit bien rire et les indigna tout autant –, l’équipe se fit un devoir de m’emmener manger à Las Islas, cantine à ciel ouvert du nord de la ville, pour goûter – enfin – aux anticuchos, trancapechos et pique macho, le tout accompagné d’un mocochinchi. Devant l’insistance d’Abner, je n’en perdis pas une miette.

Assis avec mes quatre compagnons, la nuit largement tombée sur nos têtes, à croquer dans tout ce qui m’était présenté, j’ai ressenti cette plénitude qui ne trompe pas. Comme si toute la félicité du monde descendait sur vous, comme si vos yeux n’étaient pas assez grands pour voir. Ce sentiment, venu m’étreindre après avoir entrepris ce voyage en solitaire, à l’autre bout du globe, parmi des inconnus m’acceptant soudain si facilement. Loin de tout, mais retenu par de nouveaux fils. Avec cette sensation d’infinies possibilités. Comme à l’aurore d’une première nuit avec une femme, promesses à travers la fenêtre. Epuisé, apaisé, repu.

Après l’inévitable glace dans un restaurant de la ville, nous échangeâmes contacts et promesses de se revoir. Il est peu de choses que je sais, mais Cochabamba, nous n’en resterons pas là.

Je crois qu’un ami n’est pas tant quelqu’un avec qui vous pouvez être vous-même, que quelqu’un avec qui vous pourriez être différent. Ce n’est pas tant le fait d’être accepté, mais la possibilité de l’être quoiqu’il arrive, qui transporte mon cœur et le rend sûr.

En parlant de mots, en voici certains trop rarement prononcés et qui font davantage pour me remettre sur les rails de la vie que bien d’autres censés vous motiver. Ils n’ont pourtant rien de compliqué : j’ai foi en toi, je serai là pour toi, tu n’es pas seul. A ceux qui se trouvent dans ce moment de solitude ou d’inquiétude quant au présent, au passé ou à l’avenir, j’aimerais leur dire qu’ils ne sont pas seuls. J’aimerais vous dire que vous n’êtes pas seuls. J’aimerais te dire que tu n’es pas seul.e. Que je suis à tes côtés et que nous allons traverser cette épreuve, comme nous avons déjà su le faire. Que les choix que tu fais sont le reflet de qui tu es, que cela est suffisant et que nul n’a à en juger. Que tu trouveras les réponses, en temps et en heure, et qu’il y aura toujours quelqu’un pour te rattraper, si tu demandes avec tes mots. Que ce que tu vis et ressens, d’autres le vivent et le ressentent en ce moment.

« ¿ Por qué siempre solo ? » me demandait cette fille dans le téléphérique à La Paz. Nous ne sommes pas seuls. Mais il nous manque probablement d’entendre davantage ce que Jonathan me laissa jadis à entendre : « si tu as besoin de moi, c’est simple, tu prends, tu te sers ». Une invitation que je ne sus saisir et je réalise à présent que, non content de le décevoir, je déclinai là l’une des offres les plus précieuses qu’un être puisse soumettre à un autre.

Laissons-nous l’opportunité de saisir ce que les autres veulent nous offrir, et d’offrir ce que nous savons pouvoir apporter. Et tout se passera bien.

Santa Cruz – Samaipata, août 2018.

Je remercie tes bras
De m’avoir atteint
Il a fallu que je m’éloigne
Pour arriver à tes côtés

Musique : Lhasa de Sela – Pa Llegar a tu Lado

 

Seconde naissance

Bien sûr, j’étais un enfant heureux. Toujours enclin à faire rire, des spectacles que je donnais dans la cour de récréation aux repas de famille, apprenant sketches par cœur et imitations pour les rejouer avec un goût de la scène dont je ne me suis jamais départi. Je continue encore à chercher – plus particulièrement dans les situations gênantes – l’angle me permettant de les désamorcer, souvent en portant le ridicule en pleine lumière. L’une de mes plus grandes satisfactions demeure de parvenir à décrocher le rire complice d’un ami par un bon mot.

Salpêtre.

Observateur et tout aussi sensible au regard de l’autre, je n’ai pas tout à fait perdu ce tempérament profondément facétieux et lunaire. La musique étant l’autre grande alliée de mes divagations, point de fuite de mon imaginaire. Dans le domaine du concret, je me suis longtemps borné à répondre aux attentes formulées à mon endroit, pour peu que le reste me soit accordé, mais aussi avec le sens de la récompense et du travail bien fait.

Le fait d’être si tributaire de l’autre, dans le réel comme dans la fantaisie, cette sensibilité et cet esprit vogueur, résultent en une vaste incertitude quant aux arbitrages de ma vie et une tendance à la remise en question incessante. Véritables plaies quand il s’agit de savoir qui vous êtes et de le mettre en pratique.

Une nécessaire introduction pour m’adresser ici à ceux qui seraient légitimement sceptiques ou agacés par la tournure de ce blog. Qu’ils se rassurent de nouveau : je les garde à l’esprit. En fait, il n’est aucune de ces lignes qui ne soupèse leur potentielle désapprobation. Je ne me contente pas, dans ma vie de tous les jours, de confronter le pour et le contre d’une décision. Je décortique chaque choix, chaque propos ou geste affectant ou m’ayant affecté d’une quelconque manière, dont je suis parfois l’auteur, et que je peux continuer d’analyser dix mois plus tard, tandis que mon interlocuteur du moment vaque à ses projets. Je convoque l’intégralité de mon passé et, avant tout, ces jugements désapprobateurs pour savoir si mon occupation présente est bien ce que j’ai de mieux à faire et si le sandwich thon-crudités ne fera pas redite avec la salade d’hier. De là à arbitrer des grandes décisions, comme celles concernant le travail ou ma vie sentimentale…

Je suis au fait du narcissisme de ce blog. De sa tonalité parfois dramatique et péremptoire. Mais, davantage, de l’obscénité que certains pourraient voir dans l’idée de se plaindre de déboires somme toute communs et d’une société plus que favorisée par rapport à un pays tel que celui où je me trouve. De l’obscénité qu’il y a dans la comparaison et de l’évidence de la pauvreté matérielle en Bolivie. Conscient de cela, j’ai préféré dissocier ce blog des photographies que je prends, où cette pauvreté pourra éventuellement transparaître, même si je ne me revendique nullement photojournaliste et n’ai nulle intention spécifique de la rapporter.

Je suis au fait que l’occidental cherchant du sens à l’autre bout du monde, dans un pays dont il ne sait quasiment rien et où son appareil photo vaut davantage que le salaire moyen, est un cliché qui s’applique désormais à moi. Seulement, la question n’est-elle pas aussi : comment des individus – notamment des jeunes, et j’en croise, loin de me paraître naïfs ou capricieux mais conscients de l’état du monde et soucieux d’y jouer un rôle utile, porteur de sens et conforme à leur nature –, comment donc des individus bénéficiant de privilèges que le monde leur envie (et qui, ironiquement, autorisent aussi leur mobilité) en viennent-ils, par le biais du stress, de l’anxiété, du sentiment d’inutilité ou d’impuissance qu’entretient leur société, à quitter travail, famille, amis pour aller voir si l’herbe est d’un autre vert ailleurs ? Et précisément, compte-tenu de ce qu’elle offre déjà, n’est-ce pas un véritable gâchis que de n’avoir su créer le cadre, à proprement parler politique, nécessaire à leur épanouissement, en particulier au déploiement de leur sociabilité, originalité et créativité ?

Lorsque le quotidien est trop étroit pour le désir, tous les exils deviennent désirables.

Cette conscience permanente de pouvoir être dans l’erreur et l’omniprésence du regard de l’autre ne sont pas sans lien avec ce qui m’a déjà été reproché : « tu es trop en colère, Flo » me disait Mathilde, ou « tu ne te rends pas compte à quel point tu es exigeant avec les autres, tout le monde n’est pas parfait ! » comme me disait Audrey, pointant aussi ma susceptibilité. Comment ne pas l’être ? Les remarques, même bienveillantes, me sont parfois difficiles à recevoir au vu de la quantité de contre-arguments qui m’emplissent déjà le crâne et des attendus que je ne parviens plus à satisfaire pour me sentir – encore – intégré. Je sais pouvoir être dur, souvent involontairement. Certaines saillies visent davantage, maladroitement, à mieux connaître mon interlocuteur, à le pousser à se dévoiler et ce faisant à mieux me comprendre moi-même.

Mais la colère systématique, l’auto-flagellation constante, la susceptibilité sourde à la bienveillance de l’autre pour conduire, au final, à l’intolérance, ce n’est pas moi. Il y a malheureusement toujours des raisons d’être en colère, où que l’on vive. Le reste est un voile que je mets sur mon caractère, fondamentalement joyeux, rêveur, volontiers mélancolique mais, oui, bon-vivant. De même, je refuse que ce journal tourne à la complainte récurrente. En exprimant tout ceci, je souhaite avant tout parvenir à exorciser deux ou trois démons et je ne doute pas non plus qu’il s’enrichira de mes découvertes.

Chérir la part d’enfance en moi, que je ne cèderai jamais, établir un rapport plus simple à moi-même et aux autres, cesser de faire les questions et les réponses, être plus consistant et persévérant dans mes engagements, mais ne pas me juger trop durement pour ne pas le faire subir aux autres, ma seconde naissance, c’est elle.

Copacabana – Cochabamba, août 2018.

Rester serait mourir un peu
Comme une sorte de désaveu
Mais partir
C’est recouvrer ses sens, c’est comme
Une seconde naissance

Musique : Tété – Me ressourcer

 

Déserteur

Nous sommes en guerre. Une guerre que nous menons les uns envers les autres, mais aussi au sein-même de nos consciences. Nous luttons contre nous-mêmes, obnubilés par une idée de la réussite qui nous pousse au mépris de soi et des autres. Nous nous tenons nous-mêmes en si faible estime et, pour compenser, nous nous observons de haut, toujours prêts à juger, disqualifier et nous sauter à la gorge. Nos vies sont faites de crainte, nous les passons à faire nos preuves pour obtenir grâce d’une société qui nous rejette dès que l’occasion lui en est donnée. Ne subsistent qu’ici et là quelques manifestations et moments fugaces d’intérêt, parfois si codifiés ou ténus qu’ils n’inspirent plus que le désintérêt concret. Ce que nous appelons « réalisation de soi » conduit, si nous n’y prenons garde, tout aussi efficacement à la déchéance de nos relations ou leur mutation en un théâtre d’ombres. Nous nous racontons l’histoire de notre humanité préservée, que nous sacrifions au nom d’une notion de la liberté toujours plus exclusive et réductrice. Car à ceux qui prennent leur liberté trop au sérieux et la revendiquent, nous déclarons la guerre. Et leur opposons ce fameux modèle, à nul autre égal. Il ne fait pas bon être différent.

De cette guerre, je fuis. Déserteur, mais avant tout déserté. Vidé. J’ai passé ces deux dernières années dans une incompréhension parfaite du monde, lassé des subterfuges, mais continuant à donner le change d’échanges desquels j’étais déjà absent. Je ne suis simplement plus là. Et je ressens si peu. Ma seule véritable passion a cédé sous le poids de l’incompréhension, l’adversité, la fatigue aussi. Chose étrange : j’ai compris qu’on pouvait vivre comme cela. Sans envie, reconduisant un quotidien certes confortable, mais réellement vide devant séries, blockbusters, porno, facebook et youtube. L’âme sèche, toute chose me paraissant égale à une autre. J’envisageais la mort avec un détachement rarement atteint.

C’est ce sentiment de vacuité que j’ai essayé d’exprimer à certaines personnes autour de moi. Pas à toutes, car mon intuition demeure que toutes n’étaient pas prêtes à l’entendre, comme il m’était difficile de leur faire comprendre que ma démarche ne relevait pas véritablement d’un projet dûment construit et positivement motivé. Adrien, à qui je faisais entendre le geste désespéré qu’il y avait derrière ce voyage et qu’il s’agissait évidemment d’un message, m’a fait cette réponse : « mais Flo, il n’y a pas de message, tu fais les choses pour toi ». Ce que j’ai commencé à accepter, comprenant moi aussi que je ne voulais pas en rester là. Et qu’il y avait là un choix à assumer.

Il doit y avoir une autre définition du bonheur. D’autres passages. La foi dans cette possibilité, telle est l’une des raisons de ce voyage. Qu’on se rassure : je me prépare à toute déception ou révélation contraire, me faisant soudain prendre conscience de la chance que nous avons, que le bonheur part de soi et que le monde que je m’évertue par ailleurs à déplorer pourrait bien être le seul, donc à prendre. Je m’appliquerai, comme dans ce qui précède, à montrer qu’il y avait bien d’autres raisons. Mais s’agissant du bonheur, je sais qu’une définition finira par vaincre et – aussi difficile soit-il pour moi de faire mes choix ou de les reconnaître comme tels – j’espère qu’elle sera mienne. Pour l’heure, je fais un pas vers toi, monde. Feras-tu un pas vers moi ?

Comme un gage que tu m’envoies, m’apprêtant à partir, j’ai pu revoir plusieurs d’entre vous et j’ai été touché par des marques d’affection parfois inattendues. Et j’espère vous avoir témoigné au mieux mes propres sentiments. Sans surprise, faut-il toujours devoir s’éloigner pour en venir aux émotions ? Vous, donc, je saurai que vous faites briller quelque part une petite lueur et vous me rappelez que j’ai une place dans cette histoire. Qu’il n’est personne qui n’apporte sa pierre à l’édifice. Vous êtes des merveilles de personnes et comme j’aimerais que ce monde nous donne davantage la parole.

Le reste est à écrire. Je me ferai un devoir d’être honnête envers vous – et envers moi – comme j’aspire à l’être.

La Paz, août 2018.

Bats, mon cœur
Confiance
Regard neuf, buena cara
Un pas après l’autre
Pardonne
Rêve

Musique : Grandbrothers – Rotor