Déserteur

Nous sommes en guerre. Une guerre que nous menons les uns envers les autres, mais aussi au sein-même de nos consciences. Nous luttons contre nous-mêmes, obnubilés par une idée de la réussite qui nous pousse au mépris de soi et des autres. Nous nous tenons nous-mêmes en si faible estime et, pour compenser, nous nous observons de haut, toujours prêts à juger, disqualifier et nous sauter à la gorge. Nos vies sont faites de crainte, nous les passons à faire nos preuves pour obtenir grâce d’une société qui nous rejette dès que l’occasion lui en est donnée. Ne subsistent qu’ici et là quelques manifestations et moments fugaces d’intérêt, parfois si codifiés ou ténus qu’ils n’inspirent plus que le désintérêt concret. Ce que nous appelons « réalisation de soi » conduit, si nous n’y prenons garde, tout aussi efficacement à la déchéance de nos relations ou leur mutation en un théâtre d’ombres. Nous nous racontons l’histoire de notre humanité préservée, que nous sacrifions au nom d’une notion de la liberté toujours plus exclusive et réductrice. Car à ceux qui prennent leur liberté trop au sérieux et la revendiquent, nous déclarons la guerre. Et leur opposons ce fameux modèle, à nul autre égal. Il ne fait pas bon être différent.

De cette guerre, je fuis. Déserteur, mais avant tout déserté. Vidé. J’ai passé ces deux dernières années dans une incompréhension parfaite du monde, lassé des subterfuges, mais continuant à donner le change d’échanges desquels j’étais déjà absent. Je ne suis simplement plus là. Et je ressens si peu. Ma seule véritable passion a cédé sous le poids de l’incompréhension, l’adversité, la fatigue aussi. Chose étrange : j’ai compris qu’on pouvait vivre comme cela. Sans envie, reconduisant un quotidien certes confortable, mais réellement vide devant séries, blockbusters, porno, facebook et youtube. L’âme sèche, toute chose me paraissant égale à une autre. J’envisageais la mort avec un détachement rarement atteint.

C’est ce sentiment de vacuité que j’ai essayé d’exprimer à certaines personnes autour de moi. Pas à toutes, car mon intuition demeure que toutes n’étaient pas prêtes à l’entendre, comme il m’était difficile de leur faire comprendre que ma démarche ne relevait pas véritablement d’un projet dûment construit et positivement motivé. Adrien, à qui je faisais entendre le geste désespéré qu’il y avait derrière ce voyage et qu’il s’agissait évidemment d’un message, m’a fait cette réponse : « mais Flo, il n’y a pas de message, tu fais les choses pour toi ». Ce que j’ai commencé à accepter, comprenant moi aussi que je ne voulais pas en rester là. Et qu’il y avait là un choix à assumer.

Il doit y avoir une autre définition du bonheur. D’autres passages. La foi dans cette possibilité, telle est l’une des raisons de ce voyage. Qu’on se rassure : je me prépare à toute déception ou révélation contraire, me faisant soudain prendre conscience de la chance que nous avons, que le bonheur part de soi et que le monde que je m’évertue par ailleurs à déplorer pourrait bien être le seul, donc à prendre. Je m’appliquerai, comme dans ce qui précède, à montrer qu’il y avait bien d’autres raisons. Mais s’agissant du bonheur, je sais qu’une définition finira par vaincre et – aussi difficile soit-il pour moi de faire mes choix ou de les reconnaître comme tels – j’espère qu’elle sera mienne. Pour l’heure, je fais un pas vers toi, monde. Feras-tu un pas vers moi ?

Comme un gage que tu m’envoies, m’apprêtant à partir, j’ai pu revoir plusieurs d’entre vous et j’ai été touché par des marques d’affection parfois inattendues. Et j’espère vous avoir témoigné au mieux mes propres sentiments. Sans surprise, faut-il toujours devoir s’éloigner pour en venir aux émotions ? Vous, donc, je saurai que vous faites briller quelque part une petite lueur et vous me rappelez que j’ai une place dans cette histoire. Qu’il n’est personne qui n’apporte sa pierre à l’édifice. Vous êtes des merveilles de personnes et comme j’aimerais que ce monde nous donne davantage la parole.

Le reste est à écrire. Je me ferai un devoir d’être honnête envers vous – et envers moi – comme j’aspire à l’être.

La Paz, août 2018.

Bats, mon cœur
Confiance
Regard neuf, buena cara
Un pas après l’autre
Pardonne
Rêve

Musique : Grandbrothers – Rotor