Seconde naissance

Bien sûr, j’étais un enfant heureux. Toujours enclin à faire rire, des spectacles que je donnais dans la cour de récréation aux repas de famille, apprenant sketches par cœur et imitations pour les rejouer avec un goût de la scène dont je ne me suis jamais départi. Je continue encore à chercher – plus particulièrement dans les situations gênantes – l’angle me permettant de les désamorcer, souvent en portant le ridicule en pleine lumière. L’une de mes plus grandes satisfactions demeure de parvenir à décrocher le rire complice d’un ami par un bon mot.

Salpêtre.

Observateur et tout aussi sensible au regard de l’autre, je n’ai pas tout à fait perdu ce tempérament profondément facétieux et lunaire. La musique étant l’autre grande alliée de mes divagations, point de fuite de mon imaginaire. Dans le domaine du concret, je me suis longtemps borné à répondre aux attentes formulées à mon endroit, pour peu que le reste me soit accordé, mais aussi avec le sens de la récompense et du travail bien fait.

Le fait d’être si tributaire de l’autre, dans le réel comme dans la fantaisie, cette sensibilité et cet esprit vogueur, résultent en une vaste incertitude quant aux arbitrages de ma vie et une tendance à la remise en question incessante. Véritables plaies quand il s’agit de savoir qui vous êtes et de le mettre en pratique.

Une nécessaire introduction pour m’adresser ici à ceux qui seraient légitimement sceptiques ou agacés par la tournure de ce blog. Qu’ils se rassurent de nouveau : je les garde à l’esprit. En fait, il n’est aucune de ces lignes qui ne soupèse leur potentielle désapprobation. Je ne me contente pas, dans ma vie de tous les jours, de confronter le pour et le contre d’une décision. Je décortique chaque choix, chaque propos ou geste affectant ou m’ayant affecté d’une quelconque manière, dont je suis parfois l’auteur, et que je peux continuer d’analyser dix mois plus tard, tandis que mon interlocuteur du moment vaque à ses projets. Je convoque l’intégralité de mon passé et, avant tout, ces jugements désapprobateurs pour savoir si mon occupation présente est bien ce que j’ai de mieux à faire et si le sandwich thon-crudités ne fera pas redite avec la salade d’hier. De là à arbitrer des grandes décisions, comme celles concernant le travail ou ma vie sentimentale…

Je suis au fait du narcissisme de ce blog. De sa tonalité parfois dramatique et péremptoire. Mais, davantage, de l’obscénité que certains pourraient voir dans l’idée de se plaindre de déboires somme toute communs et d’une société plus que favorisée par rapport à un pays tel que celui où je me trouve. De l’obscénité qu’il y a dans la comparaison et de l’évidence de la pauvreté matérielle en Bolivie. Conscient de cela, j’ai préféré dissocier ce blog des photographies que je prends, où cette pauvreté pourra éventuellement transparaître, même si je ne me revendique nullement photojournaliste et n’ai nulle intention spécifique de la rapporter.

Je suis au fait que l’occidental cherchant du sens à l’autre bout du monde, dans un pays dont il ne sait quasiment rien et où son appareil photo vaut davantage que le salaire moyen, est un cliché qui s’applique désormais à moi. Seulement, la question n’est-elle pas aussi : comment des individus – notamment des jeunes, et j’en croise, loin de me paraître naïfs ou capricieux mais conscients de l’état du monde et soucieux d’y jouer un rôle utile, porteur de sens et conforme à leur nature –, comment donc des individus bénéficiant de privilèges que le monde leur envie (et qui, ironiquement, autorisent aussi leur mobilité) en viennent-ils, par le biais du stress, de l’anxiété, du sentiment d’inutilité ou d’impuissance qu’entretient leur société, à quitter travail, famille, amis pour aller voir si l’herbe est d’un autre vert ailleurs ? Et précisément, compte-tenu de ce qu’elle offre déjà, n’est-ce pas un véritable gâchis que de n’avoir su créer le cadre, à proprement parler politique, nécessaire à leur épanouissement, en particulier au déploiement de leur sociabilité, originalité et créativité ?

Lorsque le quotidien est trop étroit pour le désir, tous les exils deviennent désirables.

Cette conscience permanente de pouvoir être dans l’erreur et l’omniprésence du regard de l’autre ne sont pas sans lien avec ce qui m’a déjà été reproché : « tu es trop en colère, Flo » me disait Mathilde, ou « tu ne te rends pas compte à quel point tu es exigeant avec les autres, tout le monde n’est pas parfait ! » comme me disait Audrey, pointant aussi ma susceptibilité. Comment ne pas l’être ? Les remarques, même bienveillantes, me sont parfois difficiles à recevoir au vu de la quantité de contre-arguments qui m’emplissent déjà le crâne et des attendus que je ne parviens plus à satisfaire pour me sentir – encore – intégré. Je sais pouvoir être dur, souvent involontairement. Certaines saillies visent davantage, maladroitement, à mieux connaître mon interlocuteur, à le pousser à se dévoiler et ce faisant à mieux me comprendre moi-même.

Mais la colère systématique, l’auto-flagellation constante, la susceptibilité sourde à la bienveillance de l’autre pour conduire, au final, à l’intolérance, ce n’est pas moi. Il y a malheureusement toujours des raisons d’être en colère, où que l’on vive. Le reste est un voile que je mets sur mon caractère, fondamentalement joyeux, rêveur, volontiers mélancolique mais, oui, bon-vivant. De même, je refuse que ce journal tourne à la complainte récurrente. En exprimant tout ceci, je souhaite avant tout parvenir à exorciser deux ou trois démons et je ne doute pas non plus qu’il s’enrichira de mes découvertes.

Chérir la part d’enfance en moi, que je ne cèderai jamais, établir un rapport plus simple à moi-même et aux autres, cesser de faire les questions et les réponses, être plus consistant et persévérant dans mes engagements, mais ne pas me juger trop durement pour ne pas le faire subir aux autres, ma seconde naissance, c’est elle.

Copacabana – Cochabamba, août 2018.

Rester serait mourir un peu
Comme une sorte de désaveu
Mais partir
C’est recouvrer ses sens, c’est comme
Une seconde naissance

Musique : Tété – Me ressourcer

 

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