À tes côtés

Une quête de sens commence sans doute par le sens des mots et il me semble que les mots que nous utilisons masquent de plus en plus ce que nous voulons dire. Tant de mots pour ne rien dire, évacuer le sens, de formules convenues et convenables, qui me paraissent taillées dans un seul dessein : nous débarrasser de l’émotion. De conversations écrites comme à l’avance, si prévisibles et sitôt oubliées.

–  Salut, ça va ?
–  Ça va. Tu fais quoi dans la vie ?
–  Avant, j’étais chargé de mission dans le marketing, mais je me suis lancé en auto-entrepreneur. J’écris des comptes-rendus de réunions pour différentes entreprises.
–  Ça doit être intéressant. C’est bien payé ?
–  J’ai des clients réguliers. Et toi ?
–  Je pars voyager un an en Amérique Latine.
–  C’est cool. Profite bien !

L’angoisse de n’être pas heureux ou d’avoir à affronter la sensibilité de l’autre nous paralyse. Profiter, vite et bien, pour mieux retourner à une vie (la « vraie ») qui ne s’y prête pas ? Etre heureux – ici, maintenant, sans demander son reste – pour oublier, nier, taire ? Pour soi ou l’autre ? Une existence amputée de sa part d’ombre – de doute, de déception, de tristesse, de colère – peut-elle seulement être heureuse ?

Nous ne posons pas les bonnes questions et ne donnons pas les bonnes réponses. Une langue étrangère peut constituer une opportunité de recouvrer un sens pour exprimer l’inexprimable. Je redoute cependant que chaque langue soit aujourd’hui empreinte des mêmes raccourcis de pensée et des mêmes interdits, des mêmes mots pour un même indicible.

L’enthousiasme et le « vivons l’instant présent » ne sont pas, à mes yeux, des choses qui se puissent toujours commander, pour autant qu’elles soient toujours possibles et souhaitables. Et qu’une personne ne puisse s’y conformer signe peut-être moins son manque de volonté ou de courage, que sa réticence ou son impuissance à céder sa part de contraste, son affectivité – qui, réduite à l’invariable enthousiasme, n’en est plus une –, ou seulement sa capacité à prendre du recul. Son espace intérieur, où sur aucune porte ne devrait figurer « Défense d’entrer ». Les gens tristes sont chiants, mais dans un monde où le bonheur est aussi une norme, soyons sûrs qu’ils prennent déjà sur eux.

Accepter la tristesse ou la souffrance n’est pas mépriser le bonheur, mais peut-être l’autoriser plus tard à survenir. L’apprécier quand il se présente et, de nouveau, s’émerveiller. De ce premier mois en Bolivie, un moment mérite que je le décrive.

Cette rencontre, au pied du Parc Tunari de Cochabamba, avec de jeunes « Cochalos ». Ces quatre citadins venaient de lancer leur propre agence de voyages et passaient en revue le circuit qu’ils proposeraient quelques jours plus tard à des touristes boliviens. Je m’y étais aventuré sans franche conviction, à une heure de la matinée déjà avancée et sans idée du type de marche et de paysage qui m’attendaient. Me voyant seul, quelque peu déconcerté à l’entrée du sentier, ils m’invitèrent à monter en voiture pour accéder au lac Wara Wara (« l’étoile », en quechua), situé mille mètres plus haut.

De cette montée et des discussions qui s’engagèrent durant le trajet, une curiosité et une sympathie mutuelles commençaient à se dégager. Sandy plus que méritante au volant sur une route particulièrement escarpée, Abner et José prirent ensuite l’initiative aux abords du lac et nous envisageâmes une ascension du sommet environnant. Nous y renonçâmes finalement de bon cœur quelques dizaines de mètres plus haut, pour nous prêter au jeu des photographies. De retour à la voiture, luttant avec mon espagnol, je parvins toutefois progressivement à m’immiscer dans leurs conversations. La redescente ne fut qu’un franc moment de partage, José s’enquérant inlassablement des conditions de vie en France, Abner ne ratant pas une occasion de dériver vers une blague.

N’ayant pu découvrir proprement la nourriture locale – mais en revanche testé un restaurant mexicain, ce qui les fit bien rire et les indigna tout autant –, l’équipe se fit un devoir de m’emmener manger à Las Islas, cantine à ciel ouvert du nord de la ville, pour goûter – enfin – aux anticuchos, trancapechos et pique macho, le tout accompagné d’un mocochinchi. Devant l’insistance d’Abner, je n’en perdis pas une miette.

Assis avec mes quatre compagnons, la nuit largement tombée sur nos têtes, à croquer dans tout ce qui m’était présenté, j’ai ressenti cette plénitude qui ne trompe pas. Comme si toute la félicité du monde descendait sur vous, comme si vos yeux n’étaient pas assez grands pour voir. Ce sentiment, venu m’étreindre après avoir entrepris ce voyage en solitaire, à l’autre bout du globe, parmi des inconnus m’acceptant soudain si facilement. Loin de tout, mais retenu par de nouveaux fils. Avec cette sensation d’infinies possibilités. Comme à l’aurore d’une première nuit avec une femme, promesses à travers la fenêtre. Epuisé, apaisé, repu.

Après l’inévitable glace dans un restaurant de la ville, nous échangeâmes contacts et promesses de se revoir. Il est peu de choses que je sais, mais Cochabamba, nous n’en resterons pas là.

Je crois qu’un ami n’est pas tant quelqu’un avec qui vous pouvez être vous-même, que quelqu’un avec qui vous pourriez être différent. Ce n’est pas tant le fait d’être accepté, mais la possibilité de l’être quoiqu’il arrive, qui transporte mon cœur et le rend sûr.

En parlant de mots, en voici certains trop rarement prononcés et qui font davantage pour me remettre sur les rails de la vie que bien d’autres censés vous motiver. Ils n’ont pourtant rien de compliqué : j’ai foi en toi, je serai là pour toi, tu n’es pas seul. A ceux qui se trouvent dans ce moment de solitude ou d’inquiétude quant au présent, au passé ou à l’avenir, j’aimerais leur dire qu’ils ne sont pas seuls. J’aimerais vous dire que vous n’êtes pas seuls. J’aimerais te dire que tu n’es pas seul.e. Que je suis à tes côtés et que nous allons traverser cette épreuve, comme nous avons déjà su le faire. Que les choix que tu fais sont le reflet de qui tu es, que cela est suffisant et que nul n’a à en juger. Que tu trouveras les réponses, en temps et en heure, et qu’il y aura toujours quelqu’un pour te rattraper, si tu demandes avec tes mots. Que ce que tu vis et ressens, d’autres le vivent et le ressentent en ce moment.

« ¿ Por qué siempre solo ? » me demandait cette fille dans le téléphérique à La Paz. Nous ne sommes pas seuls. Mais il nous manque probablement d’entendre davantage ce que Jonathan me laissa jadis à entendre : « si tu as besoin de moi, c’est simple, tu prends, tu te sers ». Une invitation que je ne sus saisir et je réalise à présent que, non content de le décevoir, je déclinai là l’une des offres les plus précieuses qu’un être puisse soumettre à un autre.

Laissons-nous l’opportunité de saisir ce que les autres veulent nous offrir, et d’offrir ce que nous savons pouvoir apporter. Et tout se passera bien.

Santa Cruz – Samaipata, août 2018.

Je remercie tes bras
De m’avoir atteint
Il a fallu que je m’éloigne
Pour arriver à tes côtés

Musique : Lhasa de Sela – Pa Llegar a tu Lado

 

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