Démons

« Parfois, il faut plus de courage pour rester que pour partir ». L’histoire de cette londonienne quittant brusquement mari et enfants pour s’offrir un bref instant de liberté et de vérité à Paris devait se conclure par cette morale. Le film avançant, il devenait en effet clair que, si certaines choses se peuvent fuir, l’« héroïne » du récit ne pourrait fuir son passé, ses propres choix, elle-même.

Il faut sûrement davantage de courage pour affronter la réalité, s’efforcer de la changer ou changer de regard sur elle, que pour la fuir. J’ai toujours été plus prompt à prêter ce courage à d’autres qu’à moi-même, tant des choix certes radicaux et non-conformistes ne suffisent pas, selon moi, à le caractériser. Tourner le dos à ses études et à une carrière déjà tracée pour embrasser la musique, contredire cette décision pour finalement quitter tout et partir courir d’autres cieux, autant de nouveaux départs ne réclamant pas tant d’héroïsme qu’ils ne répondaient à la nécessité – vitale – du moment. Et ne marquaient, aussi, un échec.

Cette manière de privilégier les chemins moins fréquentés et les « périls » de l’inconnu au motif d’une vérité intérieure que je continue pourtant de méconnaître me pousse toutefois à une autre identification : celle du martyr. Sur l’air de l’artiste maudit, de l’incompris, du « je vous l’avais bien dit », peut-être mon idée est-elle d’attirer la bienveillance d’un dieu quelconque, de m’offrir une place parmi ses anges ? « Arrête de faire ton marginal », me disait mon frère. Mon martyr, oui.

Tandis que d’autres n’hésitent pas à se parer eux-mêmes de courage et de mérite, je m’efforce vainement de bannir ces mots de mon vocabulaire. Mais aussi : risque et réussite, échec et succès et, le plus épineux d’entre tous, travail. Non qu’ils soient pourtant inutiles ou insignifiants, mais précisément du fait d’en avoir mutilé le signifié. Vicié.

Mettons les pieds dans le plat. Travailler n’était pas un problème… jusqu’à ce que le travail ne devienne ce critère de jugement universel, la mesure de l’appréciation sociale qui vous est adressée à l’âge adulte. Ainsi, votre occupation professionnelle témoigne-t-elle de votre contribution à la société – votre « utilité » – et, partant, de votre volonté d’y contribuer, sans quoi demeurerez-vous tacitement suspect de lâcheté, de paresse et de mépris pour le travail des autres.

Les classifications auxquelles je me prêtais volontiers enfant, n’y voyant sans doute qu’un jeu parmi d’autres, ont cédé place aux hiérarchies, inégalités, dominations et exclusions. Le travail conditionne votre prétention à la liberté et la dignité, votre appartenance-même à la société. Mais associer le travail à la liberté ou à la dignité, n’est-ce pas autoriser que l’on vous refuse les deux ? Et, sous le couperet permanent de l’exclusion et de la disqualification sociale, de quelle liberté se targuent ceux qui y échappent ?

Mon père fut considéré comme un lâche de n’avoir su remplir les critères d’une réalisation de soi bien achevée, et opté pour un travail soi-disant indigne de ses compétences. Avec bien peu de considération pour ses qualités humaines, mais aussi pour la maladie qui, finalement, l’emporta. Ma mère m’inculqua la recherche de l’excellence, me dota avec bienveillance d’armes de préservation et de compétition sociale et rêvait pour moi d’horizons professionnels sans cesse repoussés. Il est évident que cette ambivalence s’est imprégnée en moi et que je lutte encore pour tirer le meilleur de l’un comme de l’autre.

A cette sainte horreur du « travail » et de ses classifications s’ajoute, de façon plus préoccupante, une satanée peur de l’engagement et de l’action. Chose qui m’était étrangère et est désormais là. Trop méfiant quant aux mérites du modèle méritocratique et autres progrès permis par la concurrence, aux impérieux discours sur l’action, la valorisation constante des moyens au détriment des fins. Surtout, trop rétif à l’autorité, à me voir sans cesse jugé, évalué, catalogué. Je garde un souvenir médiocre de mes expériences en entreprise, où d’incroyables violences s’impriment sur vous dans une parfaite normalité, au nom d’objectifs qui ont parfois bien peu à voir avec vous. Je ne comprends rien au jeu de rôles auquel nous nous prêtons dans le cadre professionnel, et dont nous semblons perdre de vue le caractère artificiel. Les statuts ou statues, récompenses et reconnaissances que nous recevons dans ce cadre lui sont largement rattachés, et ce qu’elles disent de nous n’est que ce que nous voulons bien y voir. Des costumes et des masques, qui ne sont sans doute ni la fiction, ni la réalité, mais un mélange entre les deux.

Je me prête à rêver d’une société où les qualités réelles de chaque individu seront reconnues à leur juste valeur. Je me retrouve en voyage des qualités que je croyais égarées, à commencer par la capacité d’être quelqu’un d’agréable. Je peux être la personne la plus agréable au monde. Mais être quelqu’un d’agréable est-il d’aucune valeur ? Convivialité, générosité, sensibilité, camaraderie, solidarité, fraternité… Est-ce d’une quelconque valeur ? Ou bien le mieux serait-il de bannir critères et jugements de valeur, pour que dignité et liberté deviennent réellement des principes et non juste des titres.

L’honnêteté me pousse à reconnaître que mes choix n’ont pas été simples, que m’appliquer à creuser mon besoin et mon désir, ma définition du bien et du mal, et ainsi devoir supporter l’opposition perpétuelle avec mon environnement et les valeurs souvent prônées par la société, n’est pas une mince affaire. Inévitablement, la question se pose – Thomas, entre autres, ne s’empêcha légitimement pas de me la poser – de savoir si vous n’aimez pas en réalité la confrontation pour elle-même et non tant ce qu’elle vous permettrait d’atteindre. L’épanouissement dans la marginalité, l’enfermement dans la lutte ou la souffrance rédemptrice sont les écueils que rencontrera malheureusement quiconque aspire d’abord à se rencontrer lui-même, hors du sentier de l’uniformité.

Dans la tradition bolivienne, la figure du diable est moins univoque que chez nous. Avant l’évangélisation chrétienne, le « Tío » n’était pas tant une divinité crainte que respectée. Les mineurs de la région de Potosi cherchent aujourd’hui encore à s’attirer la bienveillance et la protection du Tío Supay – dieu des montagnes, des morts et de l’inframonde – afin de parcourir sans heurts les galeries et accéder aux richesses souterraines. Fruit du syncrétisme religieux, cette image s’est vue assimilée à celle du diable que nous connaissons. Le Tío est aussi celui qui expose à la tentation et peut, en cas de manquements aux rituels, manifester toute sa fureur. Durant le carnaval d’Oruro, figures du Tío Supay et de la Vierge se répondent, tandis que costumes et masques représentant diables et démons inspirent autant la fascination et la sympathie, que la terreur.

Peut-être ai-je mal jugé mes démons. Peut-être veillent-ils sur moi, à la manière de dieux bienveillants mais capricieux. Je ne désespère pas de me réconcilier avec ma faculté de m’engager, d’agir sans arrière-pensées. Mais, après tout, peut-être y a-t-il aussi une paix à trouver avec ce démon du doute, qui me martyrise. Ce qu’il prélève de moi n’est-il pas la nécessaire offrande que nous concédons tous pour nos défauts ? Pour le droit d’atteindre à un bonheur éphémère, dans une vie qui ne saurait être simple pour quiconque ? Aussi terrifiant soit-il, peut-être veille-t-il à ce que, de ce tortueux chemin qui est le mien, je ne m’écarte pas.

Sucre, septembre 2018.

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Musique : Carpenter Brut – 347 Midnight Demons

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