Vin sacré

Je m’étais promis ce texte et ne sais plus si je le veux. Il n’y a pas deux mois que je voyage, mais les regards en arrière ne m’ont jamais paru si incongrus. Déjà, visages et voix s’estompent. Les douleurs perdent leur substance. Ville de vins, Tarija achève d’embuer mon esprit, de l’envelopper d’une douceur mystérieuse, tandis que demain réserve toutes les incertitudes. Je ne sais plus dans quel moment de ma vie je me trouve. Si la route derrière moi est plus longue que celle devant, si des réponses m’attendent un peu plus loin ou si je m’y trouverai, encore et toujours, identique. Si ce voyage rime à quelque chose. Que serai-je dans un an ? Deux ? Dix ?

« Quelque part mon vrai visage m’attend ».

Je me souviens d’avoir aimé. Loin d’être une chose naturelle, il me fallut tout d’abord apprendre à le faire. Je n’étais pas prêt à rencontrer, encore moins à aimer celle par qui cet apprentissage débuta. Avec le recul, je dus presque me faire violence, nourri d’une image du couple qui devait me poursuivre jusqu’aujourd’hui. S’agissait-il d’une erreur ou d’un passage obligé ? Sans moyen de le savoir, que faire sinon l’accepter ? Je crains néanmoins que l’affection n’ait pas été à la hauteur de la souffrance. Je te dois, je crois, des excuses.

Puis, Marine bouscula tout, pris mes préventions, mon orgueil, mes peurs et les envoya valdinguer d’un rire toujours vivace dans ma tête, et qui résonne probablement encore rue Claude Bernard. Eveil à la sensualité, à ma sexualité, mais à nouveau, je n’étais pas prêt. Prétendre qu’il n’y eut pas de larmes serait mentir, mais les bons moments surent dépasser les autres et je n’en regrette rien.

De la longue traversée qui s’ensuivit, et qui entrecoupe généralement chacune de mes relations, je n’invoquerai nul souvenir précis. De belles rencontres, au mauvais instant. De plus hasardeuses, vite écourtées. Toutefois, je n’ai que tendresse pour chacune d’elles. Je ne saurai dire ce qu’il serait advenu de certaines de ces histoires, dans d’autres circonstances.

Florie. Et tout de suite, une avalanche d’images et de mots heureux. J’étais prêt, pleinement moi et pleinement amoureux. Tu m’as façonné de tant de manières, m’as donné tant de force – que tu avais à revendre –, des rires à n’en plus finir. Ta spontanéité qui m’a toujours manqué, ta façon d’être chez toi partout, quitte à couvrir la voix de tout le monde – refuge pour la mienne –, ta fragilité aussi, m’offrant l’occasion de te réconforter. Comme on voudrait parfois faire comprendre à quelqu’un toute la beauté qu’il incarne à nos yeux, sans jamais trouver le mot qui frappera son imaginaire. J’espère t’avoir apporté un peu de cette confiance en soi dont tu me gratifias.

Nous nous sommes éloignés imperceptiblement, progressivement, enfermés je le crois dans nos propres angoisses et une méfiance croissante vis-à-vis de l’autre. Jusqu’à ce jour où la rupture devint mon évidence, que je pensais tienne. Si je continue de croire en cette évidence, je retiens que le temps fut généreux.

Ce à quoi je n’étais pas préparé est ce qui allait suivre. Pour être sincère, mon amitié avec Marie-Albane avait surtout consisté à fréquenter les mêmes personnes et les mêmes lieux depuis l’enfance. Mais nous savions nous apprécier et les petites provocations que nous nous lancions en faisaient toute la saveur. Malgré tout, cette pensée que quelque chose devait se passer un jour n’était pas seulement la mienne, elle l’avait formulée avant moi quelques années plus tôt. L’idée avait germé et, nous penchant pour la cueillir, notre amitié ne devait pas s’en remettre. Je ne devais pas m’en remettre. Comme une malédiction, je me surprends à sentir ton regard derrière mes actes les plus anodins, jusqu’à mes décisions les plus intimes. Je me suis comporté en parfait idiot à ton égard. Ce voyage est en partie le tien.

Depuis, quelque chose s’est brisé en moi. Est-ce d’avoir frôlé de trop près le gouffre de mon immaturité ? En effet, si j’ai appris l’amour, j’ai passé ma vie à fuir le rejet. Et ton refus, il m’a fallu aller le chercher, demander à l’entendre distinctement, par respect pour une amitié ancienne. Suis-je en train de payer le prix de mes renoncements amoureux ? Une chose est sûre : je ne me sens plus capable d’aimer. Cette maturité, cette lucidité, je la paye de mon temps, de mon sang. J’appelle mon enfance, mon innocence à corps et à cris. Sans réponse. Ton nom écorche encore mes lèvres. Tu ne mérites probablement pas cette chanson, mais c’est malheureusement la seule que je mérite.

Je n’ai donc d’alternative que d’accepter et d’espérer que cette nouvelle façon d’appréhender l’amour ne me privera pas d’autres émerveillements. S’agissant de la rencontre, il est clair que je n’ai pas pris les risques qu’il fallait, si ce n’était pour atteindre la personne elle-même, a minima pour m’octroyer quelques convictions. J’ai vu passer sans l’esquisse d’un geste tant de femmes qu’il m’aurait plu de connaître, ou à qui je ne parvins à formuler qu’une infime partie de l’affection que je leur vouais. Mais ne compte pas sur moi pour te faire passer ce message ici. Je ne m’en sortirai pas si facilement.

D’autres déceptions m’attendaient en voyage, et il n’y a plus à nier qu’elles sont mon œuvre. D’autres noms s’ajoutent, au compte-gouttes, dans cette carafe qui n’en finit plus de déborder de n’être bue. Et, me faufilant entre les gouttes, je ne hais rien tant que moi quand je fuis de vouloir. Mais aussi quand je rejoue les mêmes scènes du passé, croyant me défendre contre le présent.

« Tu es insaisissable » me disait Marie-Albane. « Tu ferais un père formidable » me disait Florie.

J’aimerais, si tu le permets, laisser un peu de tout cela derrière moi. Je dépose ce bagage un peu lourd et le reprendrai quand j’aurai le sentiment, si possible sans me trahir tout à fait, d’avoir grandi.

***

Mon sang est ce vin fier et nerveux qui, de Coimata et Marquiri, dévale en cascades vers San Lorenzo et jusqu’à la Place Luís de Fuentes, comme aspiré dans le siphon des villes. Là, il prête sa teinte uniforme au monde et m’empêche de distinguer. Il me trempe et je reste hagard quand une fille munie d’un violon ou de quelque charango emprunte le trottoir parallèle. D’abord, je marche à sa hauteur, mais mes pas sont trop gauches. Pour m’équilibrer, je presse le mien et la dépasse. Tandis qu’elle traverse dans mon dos et croise la Plazuela Sucre, ma tête tourne vers elle. A mesure qu’elle accélère son rythme, je recouvre une douloureuse sobriété. Je ne saurai jamais ses intentions. Elle évoluera toujours à contresens sur mon torrent. Je ne saurai jamais ce qu’elle voulait me dire. Si parler fut nécessaire. Ni le contenu de son étui.

Tarija, septembre 2018.

Tu es dans mon sang, tu es mon vin sacré
Ton goût est si amer et si doux
Oh je pourrais boire une caisse de toi, chérie
Et je serais encore sur mes pieds

Musique : James Blake – A Case of You

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