Hit me

Je suis témoin de spectacles parmi les plus beaux du monde. Et enfin, quelque chose s’est réveillé en moi.

Je pourrais m’arrêter ici et ne plus rien en dire. En l’espace d’une semaine, j’ai vu davantage de merveilles qu’en plusieurs années. Je me suis pris à rire tout seul au milieu d’un désert de sel, à vouloir enlacer mes compagnons de route au pied d’un volcan, à engager la conversation avec n’importe qui – dans un refuge d’altitude, à dos de cheval, dans une source d’eau chaude, près d’une île couverte de cactus ou de geysers bouillonnants –, quel que soit mon interlocuteur, convaincu qu’il me comprendrait. Mais finalement, à me trouver à court de mots pour remercier, puis à pleurer dans la jeep de retour.

Tout est parti, en même temps, du monde et de moi. Tout s’est enflammé.

Le soir avant mon départ pour Tupiza, j’ai ressenti une première inflexion. J’ignore encore si ce stade dans lequel je me trouve marque un temporaire manque de discernement, une irrationalité béante, ou s’il y a ici une base suffisamment ferme pour m’y appuyer. Sans parler de réalité ou de vérité, voici le constat qui m’a animé ce soir-là, jusque tard : ce que j’estime être un défaut, à savoir mon incertitude, ma « conscience permanente de pouvoir être dans l’erreur », pourrait bien être une de mes plus grandes forces.

Trois raisons à cela :

  • Tout d’abord, cette incertitude relève principalement de mon propre regard, ce que j’interprète comme étant le jugement de l’autre – davantage que son véritable jugement, voire sa parfaite indifférence – et, dès lors, rien ne m’empêche d’en changer sinon moi ;
  • Surtout, le fait de m’approprier constamment le regard de l’autre – ou que j’interprète comme tel – fait de moi mon plus sévère juge et devrait, par là-même, m’aider à relativiser les dévaluations venant de l’extérieur ;
  • Enfin, mon incertitude ou mon ignorance quant à la vie est une magnifique opportunité pour aller à la rencontre de l’autre et de l’inconnu, en particulier lorsque je lui accorde le même « bénéfice du doute ».

Lâchons les mots : vous vous êtes trompés sur mon compte. Démons ou humains, vous vous trompez. Je ne crains pas d’être dans l’erreur, ou pris au dépourvu, car j’emprunte aussi votre regard. Les jugements les plus durs, que l’on me porte ou que je prête aux autres, je les fais miens. Dès lors, rien ne peut véritablement m’atteindre. Car rien ne peut me faire peur de ce que je suis, pense ou ressens.

Lâchons la bride : ni ma frustration de ressasser au lieu de m’accomplir, ni ma jalousie vis-à-vis de ceux qui réussissent, ni ma difficulté à vivre au présent, ni mon immaturité sentimentale, ni la complaisance dans la victimisation, le fait de m’aimer en prétendant me détester, ni l’angoisse ou l’excitation narcissique de recueillir l’approbation, ni l’égoïsme, ni la misère affective, ni les regrets, ni les échecs.

Mais également : ni les réussites, ni la finesse d’analyse, ni la sensibilité, ni la tendresse, ni les talents artistiques, ni l’intégrité, ni l’indépendance, ni le sens de l’humour, ni les qualités d’écoute, d’amant, d’ami. Ni les morceaux de musique dont je suis fier, car ils sont encore ce que je pense avoir fait de mieux de ma vie.

J’emmerde la modestie et j’emmerde la prétention.

Je ne redoute, surtout pas, l’humiliation d’être dans l’erreur. Et l’erreur elle-même. Ne dit-on pas que l’erreur est l’incontournable chemin vers la réussite ? Je préfère vivre d’erreurs et mourir moins con. Je suis plus fort que tout cela.

J’en ai assez d’inventorier les réactions potentielles à mes propos, mes idées ou mes actes. Elles sont miennes, libre à moi de leur accorder du crédit et du temps. Ou de tout envoyer au feu.

« La liberté, c’est choisir ses contraintes » me disait Léo. En effet, outre les contraintes que nous ne choisissons pas, ou que nous méconnaissons, celles que nous choisissons définissent en pratique notre degré de liberté. Je connais, en partie, mes contraintes. Je ne nie pas que la liberté s’accompagne de contraintes, ni les droits de devoirs. Et qu’accepter certaines contraintes vous donne certainement accès à un autre niveau de liberté. Je ne me prétends pas plus libre qu’un autre – chacun est seul juge quant à l’être, et à quel point –, ni qu’acter certains compromis ne me permettrait pas de l’être davantage.

Je croyais avoir un problème avec les contraintes. Existentiel. La question se résumant ainsi : suis-je prêt à accepter les contraintes qui conditionnent mes désirs d’accomplissement ? Soyons honnête, en l’état actuel des choses, les contraintes associées à l’accomplissement de soi me repoussent davantage que ne m’attire cet accomplissement lui-même. Cependant, en y réfléchissant, la contrainte n’est pas le facteur dissuasif. Mais l’autorité.

L’autorité, c’est la contrainte avec un visage et un langage. Et bien souvent, ce langage est celui de la supériorité, de la condescendance et du paternalisme. L’autorité est cette manière de vider la relation humaine de son imprévisibilité et de son altérité, au prétexte de l’efficacité ou de l’apprentissage. Mais si vous pensez que la connaissance, la pratique, l’effort ou l’âge vous donne un quelconque droit à l’autorité, vous faites erreur. Ce n’est que votre choix. Si vous pratiquez l’autorité, sans la percevoir comme une contrainte, c’est que vous aimez cela.

Je n’ai pas de problème avec les contraintes. Je consacre la majeure partie de mon temps à mon travail et je m’astreins, comme dans tous mes actes, à la plus grande application possible. Comme j’ai consacré d’innombrables heures à la musique, en solitaire, à me triturer le cerveau pour produire un texte ou une ligne de chant. Je fais ma cuisine et mon ménage, lave ma vaisselle et mon linge. Je paye mon loyer, mes impôts. Le voyage, tel que je l’expérimente, comporte aussi ses contraintes, me met à l’épreuve.

Je ne suis ni un couard, ni un paresseux, ni un irresponsable, ni un faible. Je suis : sensible. Et cette sensibilité non seulement me caractérise, mais je la revendique. Et vous aurez beau faire, vous ne l’aurez pas.

Quant à rencontrer l’autre, la chose me semble effectivement plus aisée lorsque j’accepte d’être dans l’ignorance ou dans l’erreur. Alors, je redeviens quelqu’un d’agréable, car avant tout curieux. Mais je n’attends, ni ne demande rien de spécial. De l’autre, je n’attends aucune connaissance parfaite. Je ne suis plus avide de vérités ultimes sur l’existence, ou de sermons. Je vais à la rencontre d’un être imparfait, comme moi. J’en appelle à sa sincérité, sa fragilité, sa liberté aussi. De cette façon, je peux croire en lui, croire en notre humanité commune, croire en des sentiments de joie irrationnels et aussi croire en moi.

Je ne sais rien. Par conséquent, je peux tout croire.

Il y a beaucoup de solitude et de tristesse au fond de moi. Tout près de la racine. Mais je sens aussi une propension inextinguible à la joie. Un rougeoiement intact sous la cendre, hautement incendiaire, qui n’attend qu’un souffle pour tout emporter. Je m’en vais lui faire prendre l’air.

¿ Sabes qué ? Voici ce que nous allons faire, monde :

Frappe. Frappe fort. Et vise le cœur. Fais ce que tu sais faire le mieux. Je te choisis comme contrainte, toi, ta beauté comme ta violence, qui ne requiert aucune autorité. Tu me remets à ma place, témoin émerveillé, qui s’efforce de te penser.

J’entre au Chili et ma destination est ce bout de monde dont j’ignore encore tout, bien-nommé « Terre de Feu ». Pour y parvenir, je vais mettre une goutte de violence dans mon moteur. Je n’ai plus besoin de conseils, je n’ai plus besoin de certitudes. Je n’ai plus besoin de mots, et plus besoin d’actes. Il me faut : le feu.

Tupiza – Sud Lipez Salar d’Uyuni, septembre 2018.

Feu sur les collines
Lève tes pieds, allons-y
Nous avons fait notre travail, accélère, allons-y
Les arbres ne peuvent grandir sans faire face au soleil
Et nous ne pouvons vivre si nous avons trop peur de mourir

Musique : The Black Angels – Young Men Dead

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