Volando

Je ne veux pas m’enfermer dans l’écriture automatique. Pire, dans l’affabulation. La tentation de romancer le sentiment pour lui donner plus de consistance, de signification voire de réalisme qu’il n’en avait. Rien n’est plus fidèle à l’émotion que son ressenti.

Je me suis fait, autant qu’à vous, un vœu de sincérité. Je ne me/vous vendrai pas de fausse catharsis, je refuse de triturer le sens au prétexte de vouloir à tout prix aboutir à quelques révélations, ou prétendre avoir atteint au bonheur si facilement quand, en ce qui me concerne, rien n’est résolu.

Ou presque.

Je ne veux me contraindre à écrire pour écrire, quand bien des fois je n’ai simplement rien à dire. Et récemment, je me suis senti bien impuissant à exprimer quoi que ce soit. Tant j’étais occupé à vivre ? Grand bien m’en fasse.

Sur ces bases – ne pas travestir, ne pas pérorer, rester proche du sens même s’il est propriété privée –, il me faut toutefois vous dire quels beaux moments et belles pensées me sont passés au travers ces derniers temps.

Le premier d’entre eux fut mon arrivée près des côtes chiliennes, et mon premier regard sur l’océan. J’ai, tout d’abord, eu du mal à comprendre la sensation de bien-être et d’apaisement qui m’a saisi. Et cette pensée, s’imposant à moi : « tu es à la maison ».

Il me faut vous dire combien j’aime la mer, et combien cet instant m’aida à m’en souvenir. Cette grande déambulation dans l’inconnu qu’est devenue ma vie manquait d’un point de repère et l’air familier de l’océan a immédiatement placé un sourire sur mes lèvres. Je me rappelle qu’il fut ma source d’inspiration première. « La mer est la patrie de tous les rêveurs » peut-on lire sur une stèle, quelque part entre Valparaiso et Viña del Mar.

Néanmoins, la mer prit à ce moment-là une autre signification. « Tu es à la maison ». La signification, que je compris plus tard, était qu’elle me rapprochait en pensée de vous. Bien qu’à l’autre bout de l’océan, vous n’étiez plus si lointains, ma maison, ma famille n’était plus si lointaine. En songe, je faisais pour ainsi dire le trajet. Il me suffirait après tout de sauter dans un bateau et, avec un peu de patience, je serais près de vous !

Dans ces instants où tout me paraît étranger, où la solitude me taraude, où je ressens l’incertitude derrière mon voyage, la mer est ce lien palpable, immuable – et si cher à mon cœur – vers le connu.

L’autre de ces moments fut cette soirée sur la plage de Bahia Loreto, à quelques kilomètres de Caldera. Dans une échoppe plantée sur le bord de mer, avec sa décoration de bric et de broc, filets de pêche et portraits de requins, ses canapés déglingués, sa musique reggae en fond sonore, ses fruits de mer à déguster, un verre de vin blanc à la main et le soleil déclinant… je comprenais que vous me manquiez. Et que j’aurais donné cher pour que vous soyez avec moi.

Pas une personne en particulier. Tous. Famille, amis, même ceux à qui je n’adresse plus la parole, jusqu’à chacun de mes neveux et nièces, frère, sœur et demi-frères, cousins et cousines, mes ex, toi aussi Audrey (car tu comptes pour moi), Loïc à qui je pense souvent, Geoffrey qui fut ma plus belle rencontre de voyage à ce jour, Thew et Tom bien sûr, Julien et Pierre, Veronica et Raph, mes potes de théâtre, de fac, de musique, de voyage, ma mère, mon beau-père et mon père s’il pouvait être là. Ceux qui n’auraient sans doute rien à se dire, d’autres qui se découvriraient des atomes crochus, mais chacun apportant sa touche personnelle, sa façon d’être. On se ferait un putain de barbecue jusqu’au petit matin sur cette plage. Et la vie serait cette fête éternelle sur la plage de Bahia Loreto.

Partons d’un constat simple : je veux seulement vivre. Telle est la raison fondamentale de mon voyage. J’ai saisi la seule option, la seule issue qui me paraissait envisageable, à savoir partir. Depuis, j’expérimente, je vis. Et je me sens parfois comme sur un nuage. D’où vient cette sensation ?

De la mer,
De vous,
De quatre Cochabambinos,
Du sourire en coin de Limber dans le rétroviseur,
De la détermination dans le regard d’Aurélie,
Du Campos de Solana 2016 Tannat – Malbec – Petit Verdot,
De la voix mal assurée de Geoffrey lorsqu’il vous parle de convivialité,
De vos premiers pas sur le Salar,
De l’entrain contagieux de Giuseppe au pied d’un volcan,
Du calme malicieux et attentif de Lola,
Des vertus de l’eau de mer selon Julian,
Du risotto de quinoa aux champignons,
De la table de pique-nique dressée par Julia au bord d’un lac à flamants roses,
D’un musicien de rue qui vous met une claque,
De Francisco qui pleure de joie en sortant d’une piscine d’altitude,
D’une rivière qui coule la nuit près de votre tente,
De Sebastian qui vous réveille en chantant (faux),
D’un bon massage,
D’Eléonore qui n’en peut plus des présentations,
D’une descente à vélo qui vous fait crier « alleeeez »,
D’une grande bâtisse à retaper,
De Javier, Ruben, Audrey, Cami, Edy, Lay, Pablo, Vicente, Matteo, Giulia, Abner, José, Sandy, Grover… De Cocha, Tarija, Samaipata, Caldera, Valpo… De Tres Patas, le chien et de Mil Amores, le cheval,
De rire sans raison, souvent.

Je veux seulement vivre. Voyager n’est pas que l’unique décision que je pouvais prendre : elle est aussi la meilleure. Je suis parti pour me reconstruire. Pourtant, je me sens proche de vous, proche de tout. Et cette sensation de flotter dans l’air, je ne la cherche pas, elle vient me trouver quand j’ouvre. Je vais continuer ainsi.

Valparaiso, octobre 2018.

Je veux seulement vivre
En saisissant l’arbre au vol
En apprenant de toi
Et en dansant dans la rivière

Musique : Rodrigo Carazo – Oír e ir

 

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