Nouvelles erreurs

Valparaiso m’a laissé le goût d’un faux-pas dans ce voyage. Ayant opté pour un volontariat d’un mois consistant à rénover une grande propriété, je n’ai découvert la ville que tardivement et fait peu de rencontres. Un peu de ciment, de peinture, de planches de bois à découper et… beaucoup de ménage ! Le travail en solitaire et l’isolement du fait d’être perché dans les hauteurs, légèrement compensé par la belle vue que nous avons de la côte, ont semble-t-il ravivé un mode de vie par trop familier, et nombre de questionnements.

« Je suis parti pour me reconstruire », disais-je. Aider à reconstruire une maison me paraissait une idée pertinente. Je m’imaginais déjà vous rendre compte de mes exploits de bâtisseur ! « Flo, en Amérique latine, qui retape une maison ? ». Le portrait était trop inédit. Au final, cette maison me plongea dans mes interrogations sur ma capacité à faire et ce sentiment d’inutilité, déjà évoqué.

Je leur cède ce billet.

Je m’étonne parfois de ce qu’après avoir coché toutes les cases en termes d’études et de formation, dans des domaines variés et avec succès, je puisse tout de même me sentir à ce point inutile dans notre société. Hormis ce parcours, n’ai-je pas à tout le moins deux bras, deux jambes et une tête ? Comment peut-on donner à quelqu’un ce sentiment qu’il ne « sert à rien », malgré l’évidence de sa capacité à faire, si petite la chose soit-elle à accomplir, et si imparfaite ?

M’engageant dans ce volontariat, je fus estampillé dès le premier jour « mauvais travailleur » et, de ce fait, confiné à des tâches sporadiques et peu aiguillé dans un quelconque apprentissage. En vérité, j’admets sans discuter ne pas être un bon usager de mes mains. Et si une forme de compétence plus avancée était attendue, mieux vaut en effet la réserver à des spécialistes. S’agissant de bénévolat, j’imaginais a minima pouvoir me rendre utile.

Dans une société hyperspécialisée, où les notions de mérite, d’excellence et d’efficacité l’emportent sur toute autre considération, il n’est pas d’utilité pour ceux qui se satisferaient de prendre leur temps pour réaliser un but ou une œuvre, même imparfaite, mais à leur échelle. Si j’agis toujours avec application, il m’importe peu de « faire parfaitement ». En revanche, laissez-moi le temps, accordez-moi l’imperfection, acceptez qu’elle n’ait qu’un rez-de-chaussée, et je vous construis une maison.

N’est-ce pas ce qu’il nous faudrait croire ?

Maintenus dans l’illusion de notre incapacité, car trop dépendants de ce qui nous est proposé sur un plateau, nous mettons en doute jusqu’à notre corps ou notre habileté à penser. « Suis-je capable de me construire une étagère ? De faire pousser une tomate ? De peindre, écrire, chanter, danser ? » se demande l’homme moderne (si tant est qu’il se pose encore la question). Oubliant qu’il a souvent tous les outils pour le faire et qu’il restera, en dernière instance, seul juge d’un résultat probablement gratifiant au-delà de toute espérance.

Je ne réclame aucun passe-droit en raison de mes études, mais constate qu’elles ne vous allouent aucune utilité. Je me fais souvent la réflexion que savoir réparer un vélo ou cultiver un jardin serait le bagage minimum à fournir à chaque petit être humain. Nous en sommes loin. D’un autre côté, la scolarité ne devrait en aucun cas se réduire à l’apprentissage d’une compétence ou d’un métier. Entre réduire une personne à son utilité formelle ou la condamner à la dépendance, faut-il donc choisir… ou changer de regard sur l’utilité ? Ne devrait vous paraître utile que ce que l’expérience vous dicte comme tel. Et avec l’âge, la vie se charge de mettre l’éclairage au bon endroit.

Pour ce qui est de la vie collective, se sentir utile dans une communauté me paraît chose plus aisée qu’à l’échelle d’une société, où les symboles l’emportent sur le vécu. Afin de reprendre contact avec le concret, je m’impliquai en France dans diverses associations. L’enseignement m’apporta quelques grandes satisfactions, en dépit de ma présumée incompétence. Et je n’apportai, je le crois, pas seulement une compétence. Je prêtai ensuite main forte à des initiatives visant à soutenir l’agriculture locale, lutter contre le gaspillage alimentaire, sensibiliser au changement climatique, à l’écologie, aux inégalités sociales et économiques…

Je me heurtai toutefois à un nouvel écueil : je ne le faisais pas comme il fallait. Le caractère militant de certaines actions et associations n’était pas du goût de tous, tandis que je commençais à percevoir moi-même un problème avec le militantisme.

Pourquoi certains proches se sont-ils ainsi escrimés à porter des jugements hâtifs sur mon engagement ? Quelle était ma faute ? Dresser un lien explicite entre ces problématiques et un système économique et politique les causant ou les creusant. J’ai pris part à diverses actions visant sans ambages le capitalisme, le productivisme, les inégalités de richesses, et les responsables politiques que je jugeais certes durement pour ne pas s’y attaquer. Des autres actions auxquelles je participai, on ne fit pas grand cas. De l’idée de sensibiliser à ces thématiques, on me notifia le caractère plutôt symbolique, voire l’inutilité. Sur la foi de représentations tronquées du militantisme, on me reprocha l’extrémisme aveugle et outrancier d’une minorité. On s’inquiéta pour moi.

J’en veux peut-être moins aujourd’hui à ces proches de m’avoir, au final, peu fait confiance. Pourquoi ? Les outrances dont certains se rendent capables dans le cadre du militantisme vous apparaissent plus clairement lorsque vous en êtes la cible. Et j’ai pu percevoir combien l’entre-soi du militantisme peut conduire aux généralisations abusives, à une certaine négation de la personne humaine, combien la nuance et le respect se perdent parfois dans les tréfonds de la « cause » militante.

Dès lors, que faut-il faire ? Je ne peux m’empêcher de penser qu’entre ceux qui vous reprochent votre radicalisme, plaident volontiers pour davantage de retenue et d’adaptation au réel, et ceux qui se radicalisent pour vous nier, comme ils voudraient que le monde se conforme sur l’heure à leurs désirs, nous allons tous dans le mur. Radicaux et modérés.

Le changement climatique est de longue date une problématique qui m’obsède. Mais à mes yeux, la réponse essentielle à lui apporter ne tient pas aux technologies et nouveaux modes de production à inventer. Elle se situe dans l’angle mort de notre société. Là où se cache aussi notre besoin de donner un sens à notre vie, notre angoisse de la mort. Ce besoin de s’agiter, de faire, qui nous empêche d’entendre la réponse : ne rien faire.

En réalité, nous connaissons parfaitement la solution, il n’y a pas à l’inventer : il faut moins consommer, moins produire. Changer de modèle économique et de comportements, ce qui implique à la fois le niveau global et individuel. Mais si chacun faisait les choses à son échelle et à son véritable rythme, je crois que personne ne se sentirait freiné dans son épanouissement et ses potentialités. Si chacun décidait d’explorer toutes les facettes de son être, il aurait déjà fort à expérimenter et s’y adonner sans crainte de l’imperfection lui fournirait sans doute bien des satisfactions.

Alors voilà : en effet, je ne « sers » à rien. Ce qui tombe bien, car je ne suis pas un outil. Je n’ai vocation à être utile qu’au bénéfice de ce et ceux qui m’importent, non à celui d’une culture et de ses tenants qui me rabâchent mon ignorance. J’ai bien davantage de compétences en tant qu’être humain que la seule à laquelle on voudrait me réduire. Ce qui tombe bien, car je suis curieux. Je reste révolté par nombre de choses et convaincu que les réponses à apporter sont parfois radicales, sans exclure pour autant le respect de l’individu. Mais qu’elles résident en grande partie dans une prise de conscience de nos capacités, de toute l’étendue de nos capacités, et que celles-ci sont aussi synonymes de liberté. Ce qui tombe bien.

Valparaiso, novembre 2018.

Musique : Moderat – A new error

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