Preciosa

Celui qui écrit ces lignes est un homme perdu. Plongé dans des pensées sans fin, questionnant mes sentiments et mes convictions où que mes pieds me mènent. Fières convictions, où êtes-vous ? Je n’ai certes jamais cessé de me chercher. Plus récemment, j’ai ressenti assez fortement l’absence de modèle, d’un mentor. Dès lors, je fais comme d’autres : j’essaie d’être à moi-même mon propre modèle. Mais si je vous ai donné l’impression de vouloir me poser en exemple, je m’en excuse.

Il n’en est rien, je suis perdu.

J’ai minimisé l’ampleur des chamboulements qui se sont produits en moi ces dernières années. Et présumé de la solidité de mes croyances. Or, deux de mes plus fermes piliers se sont effondrés. L’un, le militantisme, m’apparaît dorénavant comme un écran de fumée pour cacher mon insécurité. L’hyper-information, le profond désarroi qui m’a saisi lorsque je me mis à douter de tous mes combats, et la blessure narcissique, réalisant qu’à un certain point de mon engagement je m’en allais remettre en cause jusqu’à la moindre de mes caractéristiques, ne laissèrent que des traces. L’autre, la musique, a semble-t-il plié bagages, comme en atteste ma tentative d’y reprendre goût en voyage : la guitare achetée en Bolivie ne dut me servir que quatre ou cinq fois, avant de l’abandonner derrière moi, dans un gîte chilien.

Pourquoi raconter tout cela ? Il n’est pas dans mes habitudes d’être désinvolte avec l’intime et de livrer en pâture chaque secret que je protégeais jusqu’alors furieusement. Du reste, je n’aurai jamais terminé de tout livrer. Comme le fait que mon implication chez Attac a aussi pris fin des suites d’une déception amoureuse, venant parfaire le portrait d’un engagement de circonstance. Comme mon inénarrable peur de décevoir, et ma fuite devant les responsabilités. Comme mon refus de grandir, signe des temps, adulte-enfant incapable de se projeter dans l’avenir. Comme ce mot de Jonathan, qui m’avait heurté de plein fouet et hante encore mes nuits : « tu sais quel est le problème… ton inertie ». Comme le fait de me payer de mots.

Ai-je fait le tour ?

Mais le plan brillant qui me conduit à tout verbaliser est, inutile de le nier, voué à l’échec. Telle en est la trame : tout dire, pour ne rien garder et repartir de zéro. Rayer ma vie d’un trait de craie, seul salut à portée de vue. Comme j’aimerais parfois ne plus être cette personne et rebâtir un monde intérieur neuf, où croire, rêver, aimer me serait à nouveau possible. Pourrai-je alors enfin vivre avec moi-même ?

Je ne tire pas grand plaisir à m’exhiber ainsi, ni à m’imaginer que tu t’y reconnaisses. Mais si je laisse filer mon intimité, c’est aussi pour te dire combien j’y ai cru, combien je veux y croire de nouveau. Et combien il te faut chérir ton monde intérieur.

Il y a un mot qui s’utilise ici communément pour définir tant les lieux que les personnes. Ainsi de Maria-Isolda s’adressant à sa fille, ainsi de Sebastian parlant de sa ville natale.

« Preciosa ».

Je viens de parcourir une région qui porte le nom d’un arbre et j’eus beau essayer, je ne pus saisir le millième de ce qu’elle dégageait. Ici, nulle nature brute et sauvage, rien qui n’inspire la stupeur, mais seulement une douceur extrême du paysage et des gens. Ici, tout n’est que prés et forêts, lacs et rivières, montagnes et volcans. Fermes, chalets et bungalows améliorent la vue plus qu’ils ne la distraient. Le cadre verdoyant, les pâturages immenses abandonnés aux vaches, moutons, chevaux me firent inévitablement penser à notre campagne française. Celle d’un Vieil-Baugé, ou d’un Saint-Mihiel.

A Mélipeuco, mes hôtes ne furent qu’attention à mon égard. Durant trois jours de pluie continue, ma frustration de ne pouvoir visiter le parc Conguillio, tout proche, fut bien vite effacée par la sensation d’être chouchouté. Tout y passa : du feu de bois aux crêpes à la crème de marrons, de la visite des alentours aux discussions enjouées à la tombée de la nuit, le moindre service exaucé sans même en avoir esquissé la demande. Le tout, toujours, en me priant de ne pas me faire prier.

A Villarrica, Maria-Isolda m’entretint à loisir de psychopédagogie et du fonctionnement du cerveau, tandis qu’affluait chaque jour chez elle une nouvelle voisine ou un garçon travaillant au garage d’en face, venant prendre le déjeuner. De mon côté, mon penchant pour les âneries ne manqua pas de déconcerter – puis de faire éclater de rire – la petite Francisca, me voyant entrer dans le salon avec une feuille de salade sur la tête. Après une semaine où l’on finit par m’appeler « niño », j’étais, une fois encore, à la maison.

Assis dans la Chevrolet bleu ciel de Nicolas, me faisant visiter la région où son père s’installa avec sa famille, vous comprendrez sans peine d’où vient sa fierté. Dieu que cette région est précieuse, l’un des plus beaux endroits du Chili.

N’est pas seulement précieux ce qui a un prix, mais ce qui est rare, fragile, délicat. Il m’a fallu deux ans de thérapie pour en venir à une idée. En la formulant pour la première fois, je tremblai presque devant mon audace, et la vérité profonde qu’elle faisait résonner en moi :

– « Qu’est-ce que vous voudriez crier, Florian ? »
– « On a le droit d’être fragile ».

Il est une réalité que j’ai peu restituée, ici-même ou par ce que je photographie.

Saviez-vous que, tout près de Caldera, s’étendent de gigantesques dépotoirs à ciel ouvert ? Que la Bolivie connaît un colossal problème de déchets ? Qu’à La Paz, les trufis relâchent leurs gaz d’échappement à hauteur de visage ? Qu’à Viña del Mar ou La Serena, le front de mer est saturé de barres d’immeubles, de casinos et d’hôtels à moitié vides les trois quarts de l’année ? Que Coca-Cola et Nestlé sont partout, derrière chaque bouteille d’eau, chaque yaourt, chaque jus de fruit ? Que le lac Titicaca est cerné de bars à touristes pour lesquels sont donnés de faux spectacles folkloriques, venus louer un des innombrables pédalos à tête de canard ou faire de la bouée tractée ? Combien de « villes » ne sont plus que des parcs d’attraction, quand leurs abords sont laissés à la misère ? J’aurais pu, touriste parmi les touristes, en remplir mes albums photos.

Là où je me trouve, un jeune Mapuche – l’une des communautés indigènes les plus importantes et les plus anciennes du Chili, qui réclame régulièrement la reconnaissance de ses droits et la restitution de terres ancestrales – a été tué par la police, soulevant une vague d’indignation. La fragilité, c’est aussi cela.

Face à ce qui s’appelle la violence, il n’est qu’une seule attitude possible : protéger ce qui est précieux. Cela implique parfois de se battre, même si je préfèrerais qu’il n’en soit pas ainsi. Tant que certains ne baisseront pas les armes, il en faudra d’autres pour ne pas baisser la garde. Quittant l’Araucania, je retiens que la douceur aussi peut être une arme.

Quant à moi, ai-je rendu les armes ? Vais-je continuer à baisser les yeux ? J’ignore encore comment, avec quelles armes, mais je dois défendre ce qu’il reste de précieux en moi. Sans quoi je ne serai plus bon à rien.

« Il y a quelque chose de magique dans ce que tu fais », m’avait dit Théo. Cette phrase m’accompagne depuis comme un talisman. La magie n’est pas une chose à traiter à la légère. Elle nous entoure et nous emplit. Elle se défend farouchement et réapparait de plus belle quand elle est agressée.

Celui qui écrit ces lignes est perdu. Toutefois, si quelques-uns de mes mots t’atteignent, puissent-ils être ceux-là. Il n’est pas sûr que je la comprenne. Il y a même fort à parier que je ne la comprenne pas. Mais ne déserte aucune quête, aucun rêve, aucun combat qui soit important pour toi. Protège ton monde intérieur. Protège ce qui est précieux.

Villarrica – Valdivia, novembre 2018.

Plonge dans ta poche et sauve le soleil
Ne leur dis pas que t’as le soleil
Cours, je te couvre, voleur de soleil
Plonge dans ta poche et sauve le soleil

Musique : Chris – Voleur de soleil

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