Forward / Get inside / Back paddle

Faire halte à Puerto Cisnes ou pousser jusqu’à Coyhaique ? Visiter l’Ile Magdalena ou récupérer la Carretera Austral en stop ? Engager la conversation dès le petit-déjeuner ou attendre le soir pour lui proposer de boire un verre ? Ecrire un article avant ou après ma semaine de travail ? Camping ou auberge, bus ou ferry, rando ou repos, chemise ou t-shirt, empanada ou casuela ?

Aussi ténues soient-elles, le voyage a cet énorme avantage de me placer constamment face à des décisions nouvelles, et de me rappeler que j’en suis le principal affecté. Rester à un même endroit, avancer ou revenir sur mes pas ? Quelle importance, si ce n’est pour moi ? Trouver son rythme, savoir se fier à ses intuitions ou ses envies, mais aussi mesurer chaque jour les conséquences de ses choix, autant d’enseignements cruciaux – et de nœuds au cerveau – pour un indécis comme moi !

Dès le début, je compris qu’il y aurait là un sujet. Les backpackers que vous croisez ont toujours des plans en tête, qui vous feront pâlir de jalousie ou rougir de honte : « alors, dois-je les accompagner pour l’ascension du volcan Tartempion, ou assumer de lézarder en ville ? » Cependant, ne vous y trompez pas : les mêmes qui grimpent seront, demain, sur les rotules, tandis que ceux qui sirotent leur café auront des fourmis dans les jambes. Au bout du compte, chacun suit son rythme.

A Castro, une voyageuse en vadrouille depuis plus de quatre ans éclaira mon esprit d’une réflexion inédite : « si tu peux continuer à voyager sans limite de temps, ne t’empêche pas de le faire ». Elle ne se voyait certainement pas rentrer à la maison, ni rentrer dans aucun rythme. A ce propos, la plupart des voyageurs solitaires que je croise sont des voyageuses. Si l’envie te prend de partir en solo, je n’aurais qu’un conseil : ne t’empêche pas de le faire.

Le fait d’être confronté au rythme de l’autre – ou ce que j’imagine être son rythme – m’inspire encore injustement frustration, culpabilité ou jalousie. Et le problème dépasse de loin le seul cadre du voyage. Parvenir à trouver son propre rythme et ne pas en rougir, voilà bien une conquête à laquelle j’aspire.

– Eux : « On a visité Puerto Cisnes, en 2 heures c’était plié ».
– Moi : « Ok, je vais m’y installer pour la semaine ».

Esprit de contradiction, quand tu me tiens. Mais s’opposer, c’est encore réfléchir à travers l’autre, non à travers soi.

J’avance.

J’ai récemment enfreint deux règles. La première : faire du rafting. Je ne m’appesantirai pas ici sur les débats qui m’animèrent avant ou après cette expérience, proposée par une des innombrables agences de la région, au regard de pratiques du tourisme que je déplore par ailleurs. Ceux qui me lisent les connaissent ou les pressentent sans doute. Et du reste, ce n’était pas la première fois.

La seconde : faire du rafting. Et enfreindre cette règle-là était finalement le plus important à mes yeux : repousser mes limites. Avant d’embarquer dans le radeau, Freddy, notre moniteur, nous enseigna les trois conduites à appliquer durant la descente : « forward », « get inside », « back paddle » (« en avant », « à l’intérieur / à couvert » et « en arrière »). Muni de ma pagaie, j’y mis tout mon cœur. Dans un cadre absolument idyllique, rivière turquoise et volcan en arrière-plan, je savourai chaque instant avec un mélange d’appréhension et d’excitation, une sensation de liberté et de puissance uniques. Et beaucoup d’eau dans la gueule.

Mon rythme n’est-il pas celui d’un radeau en plein Río Petrohué ? Il faut, pour vous dégager du rivage, quelques coups de pagaie en arrière. Passé. La plupart du temps, vous n’avez presque aucun effort à fournir, le río se charge de vous porter. Vous êtes à l’intérieur, vous vous préservez d’une vague ou deux. Présent. Puis, vous plongez la pagaie profondément et poussez de toutes vos forces pour avancer. Futur.

De même, souvent accroché à la rive, à la station immobile et rassurante. De même, en rythme de croisière, le nez à l’air et l’œil sur le volcan, appréciant le voyage. De même, m’imposant aussi des coups d’accélération, parfois violents, rageux, désespérés. Mon propre visage se reflète dans ces eaux.

Je pense être quelqu’un qui aime son confort, qui évite autant que possible le conflit, majoritairement calme et appréciant le calme. Raison pour laquelle, je dois, quand les fourmis me montent aux jambes, partir. Enfreindre mes propres règles, pour ne pas m’enliser et m’assurer du bois dont je suis fait. Car il se peut toujours que je me trompe sur ce point.

Ces coups d’accélération restent désordonnés, imprécis. Bien perspicace celui qui pourra me dire où je vais. Quand la perspective de l’arrivée me fait peur, je repense à cette expression, lue sur quelque mur tagué : « caminar sin la necesidad de llegar ». Je relis également volontiers un passage de ce livre : « Partir n’a d’autre but que de se livrer à l’inconnu, à l’imprévu, à l’infinité des possibles, voire même à l’impossible. Partir consiste à perdre ses repères, la maîtrise, l’illusion de savoir et à creuser en soi une disposition hospitalière qui permet à l’exceptionnel de surgir. Le véritable voyageur reste sans bagage et sans but ».

Je me suis, malgré tout, construit une destination de fortune – le bout du monde – et je m’y rends maintenant. Je profite une dernière fois d’une cheminée réconfortante, de fruits de mer rehaussés d’herbes et de baies mystérieuses, d’un vin revigorant. Je dis à une dame que sa cuisine me fait penser à ce Noël en famille que je vais manquer. J’ai les yeux braqués sur des fjords verdoyants baignés par les nuages, des ponts de bois qui enjambent torrents et plantes majestueuses, des chevaux perdus dans les dunes, des barques qui vous disent « viens ».

Rien ne pourra plus m’en empêcher désormais.

Je viens.

Puerto Cisnes, décembre 2018.

Je viens avec le monde, avec les oiseaux
Avec les fleurs, les arbres et leurs chants
Avec le ciel et ses constellations
Avec le monde et toutes ses saisons
Je viens reconnaissante au point de départ
Avec le bois, la montagne, la vie
Avec l’air, l’eau, la terre et le feu
Je viens regarder le monde à nouveau

Musique : Ana Tijoux – Vengo

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