Le fil

Une page se tourne. Inévitablement.

Courir après le sud du monde, pour quoi au juste ? Qu’y a-t-il ici qui ne soit déjà le même, déjà parcouru, déjà vécu ? Le mystère auquel j’aspirais se heurte à une réalité des plus crues. La plus difficile à admettre peut-être pour moi : je ne suis pas seul.

Ce que j’imaginais être un encouragement, un réconfort, une promesse n’est-il pas ce que je redoute finalement le plus ? Ne pas être seul, ma tragédie ? Certainement, mon plus redoutable défi.

Sur l’Isla Navarino, toutes les nationalités se croisent. L’anglais, l’allemand et le français y sont davantage parlés que l’espagnol. L’auberge est ce foyer imaginaire pour voyageurs en quête d’une rencontre qu’ils ne feront probablement jamais : les gens d’ici, la vie d’ici. Mais que vivent les gens d’ici au juste ? Qu’ont-ils de si différent ?

Rien ?

Peut-être est-ce là la beauté de l’Histoire. Mais là réside aussi le confort qui m’aspire, celui qui me fait trop souvent préférer le connu à l’inconnu, le saisissable à l’inaccessible.

J’ai apprécié rencontrer des voyageurs, comme moi. Pourtant ces derniers, comme ces « locaux » fantasmés, entraperçus et trop vite abandonnés, me laissent avec ce terrible pressentiment : personne n’est un étranger.

Le romantisme du voyageur s’accommode mal du quotidien par trop décevant – car familier – de « ceux d’ici », qui s’échinent à vivre. Ses rêves de conquête se brisent sur les plans méticuleux d’autres comme lui, des guides touristiques, des expatriés qui connaissent les environs jusqu’au moindre bosquet. Tous les sentiers sont balisés. Tous les gens souffrent, aiment, veulent, refusent. Et leurs motivations se recroisent.

Après quelle révélation me suis-je lancé ?

De ces quelques mois de voyage, il me reste l’impression d’avoir couru. Qui ai-je vraiment rencontré ? Qu’ai-je vraiment compris ? Puis-je dire désormais que je connais tel endroit ou telle personne ?

Non, je n’ai couru qu’après mes démons. Après une certaine idée romantique du voyage. Surtout, après la solitude.

« Tu es ici pour chercher l’union » m’avait dit Martine, à la suite d’un tirage de tarots. Jusqu’à ce jour, j’ai le plus souvent cherché le contraire.

J’ai passé ma vie à tirer sur le fil de la solitude, jusqu’à la rupture. Le fil de la compassion, ou de l’apitoiement. Sur la menace tacite d’une chute, d’une fin. Que tu t’inquiètes pour moi, voilà ce que je voulais. Je voulais que tu me cries : « ne pars pas », que tu me retiennes de force s’il le fallait. Pour partir tout de même.

J’étais ce martyr, cet incompris. Je passais ma vie à chercher la solitude, l’unicité en moi, quelque chose d’irréductible, de beau, de pur. Me tenir face à l’immensité, enfin, seul.

Me voici, au bout d’un monde qui n’a aucun bout en soi. Aucun nord et aucun sud. J’ai mis entre toi et moi toute la distance que je pouvais. Pour mieux démontrer ma solitude, carte à l’appui.

Je cherchais la solitude. Et voici que la solitude n’existe pas.

Une poignée d’êtres humains s’exilent bien du monde, vivent au fond de forêts ou au sommet de montagnes, courent des étendues désertiques, défient la nature, leur nature. Mais reviennent, toujours, au monde. Et ne pourront jamais faire comme si rien n’existait.

De même, dans ce monde comme dans un autre, il me semble que je chercherai toujours un exil. Un exil que je suis pourtant incapable d’assumer.

Car tout ce que je fais vous est lié.

Pourquoi ce besoin de solitude ?

J’ai pris conscience d’un certain fait sur moi, qui m’empêche de gérer le conflit – voire la différence – avec sincérité et sérénité. Qui me fait naturellement préférer l’approbation, même avec ce qui ne me ressemble pas. Cette sensibilité, que j’invoque régulièrement. Mais aussi un certain manque de courage. Dès lors, la solitude n’est pas qu’une fantaisie égoïste et narcissique : elle est un refuge.

Là, lorsque je n’ai plus de comptes à rendre, plus à contenter les regards trop familiers, plus à nourrir l’image que je voudrais renvoyer, je me sens, un peu, vrai.

De là ma difficulté à être avec l’autre, quand bien-même je le voudrais. Combien de mes relations en ont pâti ? Prenant conscience que j’avais déformé à tel point ce que j’étais, faute de ne savoir gérer la différence en préservant la mienne. « Je ne me reconnais plus, je dois me retrouver ».

L’enfant en moi se croit encore seul au monde. L’adulte se sait sensible. Tous deux ont du chemin à parcourir.

Dans l’avion pour Puerto Williams, je terminais un livre débusqué dans la bibliothèque d’une auberge. Le « Voyage au centre de la Terre » de Jules Verne. A l’intérieur, quelqu’un avait laissé ce mot :

« J’espère que tu apprécieras la lecture, rappelle-toi que tu peux toujours compter sur moi. Je te demande pardon pour ces larmes que tu as versées par ma faute et peut-être pour ne pas t’offrir une relation normale. Souviens-toi que tu seras toujours dans mon cœur ».

Je continue moi-même de marcher sur cette ligne. De tirer sur le fil.

En attendant, je me prive d’une véritable rencontre. Et je déduis bien vite que rien ne saurait plus me surprendre. Que je n’aurais rien de plus à apprendre. Que rien n’est différent, car la différence m’encombre.

« Je vais prendre le temps » avais-je dit à Juliette. L’ai-je vraiment fait jusqu’ici ? Il est temps de le prendre, et d’arrêter de courir. D’arrêter de jouer les conquérants solitaires, car la vérité est que j’ai traversé la Bolivie et le Chili : mais je n’ai rien compris. J’ai foulé des sols et serré des mains, sans en connaître rien. J’ai couru jusqu’au point où je ne peux plus courir. Il est l’heure de rencontrer et d’apprendre, avant de parler.

Dans le fond, je me moque bien de parcourir l’Amérique Latine de long en large. Autant traverser la rue, voir si l’on ne cherche pas de l’aide au restaurant, et tenter de coucher autre part que dans un hostal. Tâchons de faire les choses différemment.

En attendant, rassure-toi. Sois sûr que je prends soin de moi. J’aimerais que mon besoin de solitude ne m’empêche pas d’être près de toi. Je t’imagine parfois à mes côtés, profitant avec moi d’un paysage éblouissant, je te donne un coup de coude et je te vois, sourire en coin. Certes, j’ai peur d’être condamné à être loin. Toujours loin. Mais je m’efforcerai de chercher l’union.

Je ne coupe pas le lien, je te retiens.

« Bout du monde », janvier 2019.

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Musique : Gustavo Santaolalla – Secreto en la montaña

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