Paso Virginia

Ce billet entamé après une pinte de bière à 10 degrés à Comodoro Rivadavia, Argentine. Porqué no ?

Le trek des « Dientes de Navarino », au sud du Chili, est un circuit de trois à cinq jours, donnant d’un côté sur la Terre de Feu versant argentin, de l’autre sur le Cap Horn et les derniers archipels avant l’Antarctique. Du rêve.

Les deux premiers jours ? Une balade enjouée à flancs de montagnes – lesdites Dientes –, ponctuée de lacs d’altitude, vallons rocheux et forêts à moitié dévorées par les castors. Moi, appareil photo au poing, plantant fièrement mes bâtons entre cailloux et plaques de neige, puis posant ma tente et me préparant mes 400g de pâtes, riant bêtement dans mon sac de couchage lequel se zippe jusqu’en haut – si si –, et vous fait tirer sur des ficelles pour couvrir la tête, ne laissant dépasser que le nez.

« Ce n’était pas si compliqué, haha », pensais-je emmitouflé dans mon super duvet. Un peu froid au nez, quand-même…

Troisième jour. Neige et vent tombent sans discontinuer depuis le matin. Après une sortie de tente ardue, le parcours, bien tracé jusqu’à présent, cesse d’exister. Je m’écharpe peu à peu avec Eduardo, mon compagnon de marche rencontré sur le chemin. Lui, tête baissée sur son GPS et marchant à vive allure, nous fait prendre des voies toujours plus improbables pour poursuivre. Je lui dis qu’il faudrait peut-être lever les yeux, chico !

Dans des circonstances qui me ressemblent, on se sépare.

Quelques heures après, j’entame seul la dernière ascension du parcours. Au sommet, le Paso Virginia. Un col tombant à pic sur 300 mètres, avec un vent violent dans votre dos qui vous empêche de vous maintenir debout et menace à tout moment de vous projeter dans le vide. Le passage est difficile à identifier et, à moins de vous approcher davantage du bord, vous ignorez exactement ce qui se trouve de l’autre côté.

Ce qui me traverse l’esprit à cet instant restera à jamais au Paso Virginia.

« Je t’ai vu marcher : tu poses bien le pied », m’avait dit un autre camarade de randonnée, dans les Pyrénées.

Je pose le pied avec toute la concentration possible. Pendant ce temps, dans mes oreilles, un groupe reprend bêtement « Everyday » au ukulélé. Le décalage avec la rigueur du passage et les sueurs froides qui me traversent est total. Mais je passe. Putain, je passe. Grâce à ce mélange d’appréhension, de gravité, et de parfaite insouciance, je passe.

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La fille aux tatouages de Cordoba

Une semaine plus tard, dans un residencial au sud de l’Argentine… Mon ventre me fait des misères, comme d’habitude. Je sors de ma chambre en fin d’après-midi, dans un demi-sommeil. Dans la cuisine, une fille se prépare un maté. Elle a la tenue des randonneurs, legging et chaussures de sport. Des tatouages dépassent de chaque manche de son t-shirt et de l’encolure.

Piercing entre les narines.

Elle me jette des coups d’œil, me prenant sans doute pour un animal un peu curieux. Je m’attable pour manger face à elle, qui lit distraitement un livre sur l’anarchisme. Je n’essaie pas de lui parler. J’essaie de ne pas lui parler.

Dîner mal avalé, je retourne dans ma chambre pour me préparer à sortir prendre l’air. Je la retrouve au même endroit. Inès, la propriétaire de l’auberge me salue, et lui fait savoir : « el señor es frances ». Puis à moi : « ella es de Cordoba ». La fille de Cordoba me regarde en plein dans les yeux.

Qu’est-ce que t’es belle, merde.

Je salue. Et je sors. Je me plante les écouteurs et mets James Blake en boucle. Quel con. Après une heure d’errance, je me prends une bière dans une épicerie et décide enfin de retourner voir si elle est encore là. Je me promets de ne pas attendre une seconde de plus pour lui adresser la parole.

Personne. J’appris plus tard qu’elle était elle-même sortie avec une amie pour boire un verre en ville. Et repartie dans la nuit pour Cordoba…

Paso Virginia, tu étais plus facile à passer.

Malgré tout, ma façon de voyager a sensiblement évolué. J’ai notamment délaissé les bus et avance en stop. Je me plante à la sortie d’une ville quelconque, et je lève le pouce. Je cherche les stations-service pour demander aux conducteurs qui font leur pause sandwich s’ils vont au nord. J’ai oublié par mégarde la section « Argentine » du Lonely Planet dans ma sacoche de guitare, et m’efforce de ne plus me référer à Booking avant d’arriver dans un endroit, pour y trouver où dormir. J’entre dans une librairie, un café, j’alpague un passant pour connaître un « residencial bastante barato » à proximité.

Donne-moi encore six mois et je chasse le castor pieds nus sur l’Ile Navarino avec un arc et des flèches.

Qu’est-ce que le courage ? Une autre question qui me suit ici, comme elle me hantait en France. Etre courageux réclame peut-être autant de sérieux que d’insouciance. D’être conscient de l’enjeu et de son importance, pour finalement l’aborder avec un maximum de légèreté et de spontanéité. A grands renforts de ukulélé.

Il y a, aussi, ce vent qui vous pousse. En Patagonie, il dicte sa loi à la Terre et aux Hommes. Vous ne pouvez pas lui résister : le seul passage, c’est en avant. Il vous dit : « il va bien falloir que tu te jettes » et vous savez que c’est vrai. Au Paso Virginia, j’avais beau lui résister, je savais qu’il aurait le dernier mot.

Depuis, j’essaie de lui faire confiance. J’embarque dans le camion d’Alberto, qui me donne l’adresse de son frère plus au nord, dans la voiture de Joaquin, qui me propose une fellation, avant de me conseiller des endroits où sortir, puis dans la fourgonnette de Carmen, catholique radicale qui m’explique à quel point les homosexuels mènent l’humanité à sa perte. Je garde mon sourire, je réponds gentiment que oui, que non. J’essaie d’en savoir davantage.

Chose étrange : je n’ai jamais été si dépendant des autres, pourtant, je me sens indépendant comme jamais. De mes propres certitudes. Et je ne me sens obligé de rien. J’accueille ce que le vent me porte, avec l’esprit clair, et bras ouverts. Je me mettrais volontiers des claques parfois, comme lorsque je choisis de ne pas répondre aux appels d’Eduardo dans la montagne. J’avais promis de ne plus vous inquiéter.

Mais ici, résister aux éléments, c’est un peu lutter contre soi-même. Alors j’étends les bras et je me lance. Avec un vent pas possible dans le dos.

Puerto Madryn, janvier 2019.

Chaque jour se rapproche,
Plus vite que des montagnes russes,
Un amour comme le tien…
Lalalala.

PS : J’ai finalement découvert que l’amie de la fille de Cordoba travaillait dans une bibliothèque à La Plata, près de Buenos Aires… Tiens, c’est sur mon chemin.

Musique : La Familia de Ukeleles – Everyday

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