On trahit bien

J’ai longuement hésité quant à la teneur de ce post. Les derniers jours ont été pour le moins mouvementés, j’en ferai probablement le récit dans un prochain billet.

Celui-ci s’est imposé en premier.

Hormis tout ce que je m’évertue à reprocher à ma vie et au monde, à ceux qui auraient le tort de « ne pas me comprendre », il est des rencontres qui vous réconcilient avec l’humanité. Ayant traversé la Patagonie en stop, je m’en suis remis à tant de gens, qui n’avaient que peu d’intérêt en soi à m’aider, mais qui le firent, jusqu’à mon arrivée à bon port. Certains me payèrent même le café, d’autres me proposèrent de m’héberger chez eux, de me faire visiter leur lieu de vie, de partager un dîner ou un barbecue en famille, de rester en contact « au cas où, si tu as le moindre problème ». Cela aussi, il me faudra en faire le récit…

Mais il est une personne qui n’attendit pas de me trouver au bord d’une route, au fin-fond du désert argentin, pour me tendre une main amicale. Il est une rencontre que j’ai sous-estimée bien trop longtemps. Qui me forgea elle aussi et à laquelle je ne saurais repenser sans nostalgie. Quelqu’un avec qui je me trouvai une résonance particulière dans le domaine de la musique. Qui fut mon double un temps, puis mon protecteur. Qui, peut-être plus qu’aucun autre, me fit pleinement confiance et tenta de me comprendre. Par-dessus tout, me donna les moyens de mes rêves.

Avec le recul, l’histoire de mon amitié avec Thibaut m’apparaît comme une autre vie dans ma vie. Nous avons, ensemble, vécu une aventure inoubliable. Une école de la vie pour nous deux.

La musique.

Nous nous étions connus sur internet, un de ces « sites de rencontres » pour musiciens, et le contact prit rapidement.

Nos débuts furent, bien sûr, tâtonnants. Je me souviens de ces séances de répétition, cherchant un juste équilibre entre nos inspirations musicales, mon envie de prendre mes compétences plus au sérieux, et son jeu de guitare qui me scotcha dès les premières notes. « Alors comme ça, tu es autodidacte ? ». Il était clair qu’une harmonie se dégageait et il ne fallut guère de temps pour nous retrouver dans le premier bar qui se présentait pour tester nos reprises « guitare-voix ».

Cette harmonie ne se limitait pas à l’aspect musical. On s’est vraiment bien marrés.

Puis, chacun commença à mettre son grain de sel créatif. Thibaut venait régulièrement avec de nouvelles propositions de musiques, et je compris que mon endroit serait l’écriture.

« WOTS » était né.

Avec un respect mutuel pour ce que l’autre apportait, Thibaut une énergie et un plaisir visible d’être sur scène, moi un univers un peu torturé mais une sincérité à toute épreuve.

Thibaut était là tout le long, tandis que j’essayais de m’affirmer sur scène. Il m’a toujours soutenu. Je crois toutefois que nous nous sommes donnés mutuellement du courage. Et il en fallait, pour affronter des moments de doute, de peur, de solitude.

Ces années me manquent aujourd’hui. J’aimerais, encore, prendre ma guitare sur l’épaule et rejoindre Thibaut à la porte du Café Rubis ou de la Maizon Bar, pour pousser la chanson, une bière pas loin du pied de micro, nous jetant des coups d’œil pour se donner le départ. Trois, quatre. Une transition un peu bancale, mais « c’est pas grave » me fait Thibaut de la tête. On enchaîne, on se détend. Et au final, on s’éclate. Fin du set, « qui va faire passer le chapeau cette fois ? »

WOTS s’est ensuite élargi, avec François et Nico, puis Neill, à la basse et aux percussions. Là encore, époque très tendre dans ma mémoire.

Un premier CD de compositions… mais, déjà, la fin. François avait fait part de son souhait de se professionnaliser et de faire rentrer de l’argent. Nous n’y parvenions pas des masses, il faut avouer. Moi aussi, je voulais passer à autre chose. Un son plus « brut », du rock. Décision fut prise de dissoudre le groupe, chacun reprenant sa route.

Je m’en allais du côté de Léo, autre acolyte du premier jour. J’insistais auprès de lui pour que notre nouveau groupe se nomme « L’Enfant Modèle ». Et, jusqu’à son départ en Asie, je fis une belle part de chemin avec lui. Peut-être le sujet d’un autre billet ?

Quand Thibaut revint vers moi – certes, nous n’avions jamais vraiment rompu le lien –, je songeais à monter un projet plus professionnel, en formation guitare-basse-batterie.

« Humbolt ».

Thibaut allait me faire une proposition unique : il financerait l’enregistrement de notre premier album. Pas un enregistrement à la maison, comme nous le faisions jusqu’alors. Un enregistrement en studio, avec un professionnel aux commandes. Pas n’importe quel studio, pas n’importe quel professionnel. Puis un shooting photo soigné, une édition en mille exemplaires, une sortie en fanfare. Thibaut voulait le meilleur.

Je ne me rappelle plus précisément ce que je lui ai répondu ce jour-là. Juste, « oui ».

Mais qui d’autre pour me faire une telle offre ? Qui ?

Thibaut se muait ainsi en producteur financier, manager et conseiller artistique, je serais au pilotage pour monter le groupe et m’assurer de l’enregistrement.

Nous enregistrâmes au Studio Gang, qui accueillit entre autres Daft Punk, sous la direction artistique de Ken Stringfellow, ancien membre de REM. Avec Lorenzo à la guitare, Antonin et Romain en duo basse-batterie. Matthieu Gibson s’occupa du shooting photo. Nous réservâmes la péniche La Dame de Canton, sur les quais de Seine, pour le lancement.

Que retenir de cette expérience ? Qu’elle fut une véritable poussée d’adrénaline pour moi, autant qu’elle m’inspira un sentiment de fierté comme j’en ressentis peu dans ma vie.

Tout cela grâce à une personne.

Je militais ensuite pour un changement de section basse-batterie, et nous recrutions définitivement Gabriella et Léo. Tout était en place pour porter l’album et enchaîner les scènes. Ce que nous fîmes, pendant deux ans.

Je ne cacherai rien de la suite. Non, il n’est pas aisé de « percer » dans ce domaine qu’est la musique. Thibaut le savait, je le savais. Nous nous sommes, disons-le, cassé les dents. Ne parvenant pas à trouver notre public, quand bien-même Thibaut déployait des trésors de patience à contacter les salles et booker des dates. J’espère, quant à moi, avoir démontré autant d’efforts que son engagement m’y appelait. Je croyais énormément dans cette nouvelle formation : des personnes uniques tant humainement qu’artistiquement.

Pourtant, à l’aube d’un nouvel enregistrement, gagné lors d’un tremplin, je lâchais ces mots : « ce sera probablement mon dernier essai, guys, je ne crois pas pouvoir continuer encore longtemps ». Léo m’en voulut beaucoup. « Comment porter un album dans ces conditions ? » De fait, je ne l’ai pas porté.

Je porte en revanche une grosse part de responsabilité dans toute cette histoire. Et si se flageller ne fait aucune différence, je n’oublie rien.

Je retombe parfois sur d’anciennes conversations que j’eus avec Thibaut par mail. Et je me vois d’une sévérité impressionnante à son égard, d’une sécheresse inexcusable pour quelqu’un qui fit autant pour moi. Qui fut autant pour moi. Je ne sais pas de qui viennent ces mails, mais j’espère que cette personne est partie loin. À l’étranger.

Thibaut, je m’excuse pour t’avoir parlé mal lors de nos échanges. Et je m’excuse si je t’ai jamais trahi. Ce que tu as fait pour moi, personne ne l’a jamais fait. Tu m’as fait confiance et tu as cru en moi sans l’ombre d’une réserve. Je songe à l’idée que certains n’auront peut-être jamais cette chance. Tu es et tu resteras un ami des plus chers en mon cœur.

Melipeuco – Zapala, février 2019.

231A3079

Musique : Thibaut Lamy / Florian Lopez – On trahit bien

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s