Réalité

Nous sommes en guerre. Quelle est la mienne ? Celle du réel contre le rêve.

Au cours des dernières semaines, la réalité s’est rappelée à moi assez brutalement, de deux manières.

La première, une crise d’angoisse déclenchée semble-t-il par mon vagabondage au long cours. Sept mois depuis mon départ, des milliers de kilomètres en bus puis en stop, des lieux dont j’ignore presque tout au premier abord. Me poster des heures durant au bord d’une route perdue, en espérant que quelqu’un m’emmènera plus loin, sans toujours connaître ma propre destination, puis faire halte en quelque auberge où je passerai une nuit ou deux, reconstruire un semblant de relationnel avec de nouveaux inconnus que je quitterai le lendemain…

Non, ce mode de vie n’a rien de normal. Pourtant, il fait bel et bien écho à mon caractère, instable, toujours en quête d’un point de fuite. Cette instabilité, parfois, se retourne contre moi, et m’envoie dans quelque hôpital où l’on ne me trouve rien de concordant.

Nul besoin d’examens pour comprendre ce qu’il se passe. Je fuis. Vers le rêve.

La seconde, un vol à main armée près de Mendoza. Ironie du sort, l’endroit qui me charma au premier regard et où j’espérai enfin poser mon sac pour quelques semaines devait aussi me révéler la dure réalité de l’Argentine. Fort heureusement, je m’étais déjà préparé à cette éventualité, je n’ignorais pas que cela pouvait arriver. « Cela devait arriver », lâchai-je même au policier chargé d’enregistrer ma plainte. Du reste, il n’y eut pas de violence et j’en sors sans autre accroc qu’à l’esprit.

Ce qui « devait » arriver, c’était la réalité. Ce à quoi j’étais déjà préparé, c’était, en fait, à ne rien posséder. Car ai-je déjà eu le sentiment que quelque chose m’appartenait ? Les appartements successifs où je ne restai jamais plus d’un ou deux ans, et n’apposai pas la moindre décoration ? Les personnes que j’aimai, mais quittai par anticipation de peur qu’elles ne fassent de même ?

J’ai, bien souvent, la sensation de n’être qu’une poussière dans le vent, d’être « traversé » par les gens, par les lieux, comme je traverse la vie. De n’être qu’un miroir pour le réel, jamais de l’autre côté.

Il n’est sans doute pas de mots plus galvaudés que la réalité et le rêve. Mais il en est au moins un qui restera mien.

D’un échange récent avec ma petite sœur, une remarque de sa part modifia l’image que j’avais de moi-même. Elle qui m’a toujours impressionné par son indépendance, sa maturité et sa capacité à affronter le réel me faisait un aveu : j’étais, pour elle, un exemple à un autre niveau.

J’étais celui qui rêve.

Je suis celui qui rêve. Ni un martyr, ni un solitaire. Un rêveur.

Mon rapport à la réalité est, comme chez tout bon rêveur, mêlé de rejet et d’attraction. Je ne la méprise, ni ne l’ignore. Je m’en tiens à bonne distance, car en aucun cas elle ne me suffit à vivre. Car, entre la route que je laissai derrière moi et celle qui m’attend, ces haltes plus ou moins prolongées pour reprendre mon souffle, un fait incontestable se dégage : je suis heureux.

De ce fait, certains ont pu se demander où était passée la véhémence de mes premiers articles, mon esprit critique et mon ressentiment lorsque j’accusais le monde que je croyais quitter de violences superbes. Que mes observateurs se rassurent, je garde tout cela à vue.

Je reste atterré par la violence qui nous gouverne, celle qui causa en moi tant de frustration, d’impuissance et, au final, de détresse. Certes, je comprends mieux quelle fut ma responsabilité, ce qui relevait de mes propres démons. Je me sens d’ailleurs plus apaisé par rapport à cela, plus en phase avec ce que cette souffrance disait de moi. Mais il est des choses que je ne pardonne toujours pas.

J’ai déserté une guerre, mais elle ne m’a pas déserté.

Un rêveur se doit de connaître la réalité et de s’en préoccuper. Il n’est de rêve sans réalité. Que l’on m’accorde également l’inverse : il n’est de réalité sans rêve.

La réalité ne se présente à nous qu’au prisme de nos croyances et de nos rêves. Du reste, si « se confronter à la réalité » est une formule qui n’a de cesse de me terrifier – autant qu’elle m’indigne – le plus dur est-il vraiment d’affronter la réalité ? Ou de continuer, malgré la réalité, à rêver ?

Le plus dur est de se lever, et de vouloir. Le plus dur n’est pas la fille de Córdoba, que je regrettais de ne pas avoir abordée, ni ma difficulté à l’aborder. Le plus dur était que je la voulais. De même, le plus dur n’est pas de vivre dans une réalité qui tente parfois de vous soumettre. Le plus dur est de la refuser.

Sans la faculté de rêver, aucun réalisme est-il possible ?

Je me méfie de l’échappatoire consistant à vouloir vivre hors du réel. Mais dans mon aventure qui, pour certains, s’apparente à un rêve, à un retrait du réel, je vois aussi ma réalité. Je refuse de percevoir mon voyage comme une simple passade dans mon existence, dont il me faudrait déjà songer à l’issue, encore moins comme un moment hors du temps, hors du réel.

C’est mon présent. C’est aussi le réel.

Quant à cette réalité que je voulus abandonner, les critiques que je formulais à son endroit demeurent quasi intactes. J’en dressai, en prévision de cet article, des listes entières. Pour le moment, je préfère me concentrer sur la mienne, qui est aussi mon rêve. Mais n’aies crainte, je reviendrai sûrement vers toi, décocher mes plus belles flèches. Pour que tu n’oublies pas les rêves qui t’autorisent.

Je resterai à Mendoza, havre de paix qui m’attendait. Dès les premiers pas en ville, j’ai senti que nous étions faits pour nous entendre. De grandes allées à l’ombre des arbres, un rythme de vie tranquille, accordé à une culture où la fête et le vin tiennent une place centrale. J’y défais mes valises le temps de mieux en respirer l’air, de nouer de nouveaux contacts, de trouver quelque travail dans une auberge, de donner des cours de français et d’en prendre de dessin ou de tango…

Je ne me laisserai happer par aucune réalité qui voudrait m’aspirer vers le bas. Je suis plus fort que cela.

Lorsque je me retrouve sur une route inconnue, sac dans le dos, qu’un soleil de plomb me tombe sur la casquette, que j’ignore encore où je vais et comment j’y parviendrai… Lorsque j’y arrive et que je me change en un instant en convive d’une soirée inattendue, verre de vin à la main au milieu d’un concert de rue… Alors, je comprends pourquoi j’ai sauté ce pas, et pourquoi il n’y avait rien d’accidentel ou d’artificiel dans ce choix. Cet espoir sans cesse renouvelé, cet enthousiasme dans la journée qui commence, cette seconde naissance : là où, pour l’heure, mon bonheur se trouve.

On me dit que ce que l’on nomme « la réalité » m’attend…

Qu’elle attende.

Mendoza, mars 2019.

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Musique : Camila MorenoDe que

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