Perméable au monde

Javier était maintenant un bon ami. Et son auberge, que je réservai par avance à mon arrivée à Mendoza, devait devenir mon nid pour deux bons mois. Ici, je découvris un homme semblant lutter à la seule force de ses bras pour tenir son univers à flots. Sa combativité face aux écueils de la vie qu’il affronta en ma présence – de son oncle à la santé chancelante au décès du frère d’Aldana, sa fiancée –, ses coups de sang lorsque quiconque portait atteinte à sa vision du bien, que l’on s’attaque à ses proches ou que de parfaits inconnus se trouvent dans la nécessité. Javier s’arrêtait pour vous aider à faire repartir votre voiture, réaliser les démarches administratives pour votre fille blessée au bras par un conducteur de bus négligeant, rendre visite à son autre oncle qui dorénavant vivrait seul au Chili, loin de sa famille. Javier était là, vous pouviez compter sur lui.

Chad séjourna aussi chez lui. Il fut mon compagnon malheureux lors de ce vol qui nous marqua. Cet ancien trader californien m’inspira finalement une grande sympathie. Soucieux de son hygiène de vie, il se prépara avec constance pendant un mois pour participer au semi-marathon de la ville. Il m’entretint longuement des bienfaits de la musculation sur l’esprit et d’une diète adaptée pour accompagner vos progrès. A tel point que, pour la première fois, je mis les pieds dans une salle de gym. Il fut rafraîchissant pour moi d’explorer un peu ses points de vue, que je doutais initialement de pouvoir partager. Parti faire les vendanges dans les environs, je garde le rythme des entraînements avec Javier, qui me conduit à la salle un jour sur deux en voiture.

Rendre compte de ce que je vis, des personnes que je rencontre, n’a en fait rien de naturel pour moi. Focaliser mon attention sur mon environnement, les êtres qui le composent, les enjeux de leur vie est un défi permanent. Tenter d’entrer véritablement en compréhension avec eux. Et partager leurs préoccupations, en particulier lorsqu’elles ne sont pas les miennes.

Mais s’intéresser aux autres n’est peut-être naturel pour personne. Peut-être cela réclame-t-il systématiquement un effort.

Lorsque je fis mon entrée chez Attac, je me souviens que les militants les plus anciens étaient prompts à vous assurer que la question de savoir pourquoi vous vous impliquiez, si vous le faisiez pour les bonnes raisons ou, pour le dire clairement, pour flatter votre égo, n’avait pas grand intérêt. Tout le monde a un égo et préfère le soigner. De même, personne n’est parfait dans sa propre manière d’exister, dans l’application des principes qu’il souhaiterait voir exister chez les autres. L’important, disait-on chez Attac, est d’être là. Et d’agir.

Je fais aussi partie de cette génération qui court après le temps, et ne parvient guère à concentrer son attention bien longtemps sur un même objet. A fortiori, sur une même personne.

Ce rapport au temps fut l’un des grands motifs de mon voyage. Faute de m’être trouvé l’occupation professionnelle dont nous faisons si grand cas dans notre société, je devais me sentir toujours si délaissé. Derrière la réponse tardive d’un ami à qui vous proposez d’aller prendre un verre, derrière le report poli du rendez-vous galant à quelque jour prochain qui n’advient pas, derrière les impératifs qui servent aussi d’excuses pour ne pas avouer le désintérêt, il y a, en germe, l’indifférence que vous renvoyez à votre tour. Et ce message implicite, trame de toutes les conversations obsédées par ce temps qui manque : « j’ai mieux à faire ».

Pour remédier à cette indifférence, notre culture, pourtant si diserte sur l’importance de vivre au temps présent, ne nous enseigne visiblement pas à être présent à l’autre. Pour nombre de gens, vivre au présent signifie vouloir tout, ici et maintenant. S’octroyer impérieusement, tels des enfants capricieux, ce que le monde offre, sans prendre le temps de l’apprécier. Consommer les gens et le temps. Mais l’empressement à vivre, c’est l’absence permanente.

Et l’on s’empresse de vous demander si vous travaillez, quels objectifs vous vous fixez. Et l’on veut savoir ce que vous avez retiré de votre expérience. Et l’on voudrait de chaque récit ne retenir que la fin, comme si tout n’était qu’affaire de conclusions. Et l’on compare, soupèse, pour mieux conforter ses propres croyances.

Dans de rares cas, on essaie de comprendre. On écoute la parole. On accepte la différence.

Je suis encore bien loin d’incarner ces belles paroles. S’intéresser aux autres – à plus forte raison, le leur prouver – réclame pour moi aussi un effort. Et bien sûr, je n’exclus jamais que tout cela n’illustre que ma propre difficulté à accepter le monde en l’état, à prendre mes responsabilités, à grandir et « m’endurcir ». Car le monde n’est pas ce merveilleux espace de tolérance et de compréhension taillé sur-mesure pour ma fragilité.

Je ne suis certes pas un modèle d’altruisme ou d’empathie et je crois que, de toute façon, la vraie générosité s’ignore ou doute toujours d’elle-même. Je ne connais pas les raisons de Javier pour agir comme il le fait. L’univers de Chad m’était, de prime abord, indifférent voire antipathique à certains égards. Je nourris encore nombre d’a priori sur le monde qui m’entoure. Le geste même de mon voyage et l’honnêteté m’obligent à reconnaître mon caractère individualiste.

Mais une autre disposition m’invite à aller au-delà. Et, si je le souhaite, à ne pas m’en satisfaire.

« Tu es perméable au monde » m’avait dit Loïc.

Alors non, je ne crois pas m’intéresser autant aux autres qu’à moi-même. Mais les autres sont là. Souvent, leur différence me dérange. Ils enfreignent mes précautions, pataugent dans mon pré carré, font irruption dans mon imaginaire solitaire, bousculent les représentations trop faciles que je voudrais rendre de moi-même. Et si le fait que les autres vous dérangent ne fait certainement pas de vous quelqu’un de bien, sans doute est-ce une opportunité, une invitation à l’être. Tout dépend de ce que vous en faites.

Deux chemins s’offrent à vous.

 Je pourrais, de l’intrusion des autres, vouloir fuir. Me réfugier dans mes certitudes réconfortantes et ne plus refaire surface. Adopter l’attitude de l’égoïste décomplexé, et vous affirmer que la nature humaine ne peut être changée.

« Fais-en une force » ajouta-t-il.

L’autre option est d’accepter d’être atteint, d’être perméable et de saluer ce qui vous est apporté. Car ce que les autres atteignent en vous, ce que les autres dérangent en vous, ils le changent. La perméabilité, c’est également la capacité à percevoir les changements qu’opèrent les gens chez vous. Et être capable d’évoluer est, en soi, une force.

Mais il y a aussi ce pas supplémentaire, qui consiste à leur rendre la pareille, rendre ce qui vous est donné. Un premier pas, je le crois, vers la générosité. Et comme rares sont ceux qui vous l’inculquent, il en va souvent d’une seule chose : votre volonté. Etre là. Agir. Au final, l’acte est seul capable de signifier l’intérêt que vous portez aux gens.

Au tango, l’apprentissage de base consiste à maintenir entre vous et votre partenaire un espace constant. Lorsque l’un avance d’un pas, l’autre recule en conséquence. L’important n’est pas tant ces deux individualités qui se font face – davantage concernées par la position de leurs pieds, l’élégance de leur posture ou la moiteur de leur main – que cet espace entre elles à préserver, où se construit quelque chose.

Mendoza, avril 2019.

Aujourd’hui, mon combat est de m’aimer davantage
Aujourd’hui, mon cri est silence
Aujourd’hui, je te demande pardon si j’ai blessé ton cœur
Aujourd’hui, je n’aime pas ce qui me fait mal
L’obscurité du jeu
Aujourd’hui, il est temps de soigner les blessures du temps

Musique : Cuatro Pesos de Propina Mi Revolución

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