Chat de cimetière

La pluie s’était invitée pour la seconde fois seulement depuis mon arrivée à Mendoza et, par les vitres de la voiture de Javier, sur le trajet vers le terminal de bus, la nuit me soufflait qu’il était temps. Ses larmes confortèrent mon idée de ce qui se noua au cours des deux derniers mois. Et que la séparation n’en serait que plus rude.

Il me faut tout de suite m’excuser de n’avoir publié que rarement ces derniers temps. Les conséquences du vol survenu à Mendoza ont freiné mon avancée et m’ont assigné des activités moins rocambolesques : faire renouveler mon passeport et effectuer les démarches nécessaires auprès de l’assurance, me rattraper financièrement grâce au travail à distance, racheter un appareil photo et vendre ma guitare. J’éprouvai parfois l’étrange sensation d’avoir renoué avec ma vie française… exception faite de l’Argentine.

Je quittai donc Mendoza et, quinze heures de bus plus tard, arrivai à San Miguel de Tucumán, où la déclaration d’indépendance du pays fut signée. Ici, j’eus quelque mal à reprendre un rythme de voyage et, pour la première fois, me demandai véritablement ce que je faisais là. S’il ne valait pas mieux l’écourter, et rentrer.

Je me lance peu après mon arrivée dans une expédition douteuse en forêt, dans l’intention de parvenir à quelque mirador surplombant la ville, recommandé par l’office du tourisme. Sans enthousiasme, et peinant plusieurs fois à trouver mon chemin, j’atteins un premier point de vue qui ne me fait pas grande impression. Et décide finalement de faire marche arrière.

Une décision allant de soi.

Ce qui s’annonçait comme une journée ratée prit néanmoins une autre tournure.

Un jeune homme dont j’oublie le nom me prend en stop et me dépose à proximité du centre-ville, près de l’entrée d’un vaste cimetière. J’y pénètre sans trop savoir pourquoi et me trouve soudain fasciné par les mausolées en décrépitude, chapelles délabrées aux vitraux percés par la lumière, caveaux béants et monuments d’où débordent des cercueils comme entassés à la va-vite, frappant contre les grilles. Traînant négligemment sur des tréteaux, des pinceaux desséchés et pots de peinture rouillés annoncent des travaux qui n’auront sans doute plus lieu.

–  « Peut-on prendre des photos du cimetière ? »
–  « Si vous ne photographiez pas les noms… »
–  « Je reviendrai, je dois acheter un nouvel appareil. »

Pris d’un regain de volonté, je me mis à envisager de nouveau la suite de mon voyage.

Clichés du cimetière en boîte, je prends un billet pour Salta, lieu hautement touristique au croisement de l’Argentine, la Bolivie et le Chili, que je franchis bien vite pour pousser plus loin, vers la province de Jujuy. San Salvador de Jujuy offre peu à voir et ressemble à nombre de villes argentines. J’y cherche toutefois un hostal et me plante dans le hall d’entrée, où personne ne se présente pour m’accueillir.

Anna entre peu après moi et m’interpelle sur l’absence de gérant. Elle est hollandaise, grande et élancée, et a la froide élégance des filles nordiques. Pour contraster, un sourire radieux. En réalité, l’hostal est fermé et Anna me conduit vers un autre, dont elle a récupéré l’adresse sur internet.

Dès lors, nous ne nous quittons plus. Nous dormons à deux dans le même dortoir le premier soir. Puis, le lendemain matin, nous décidons de mettre le cap ensemble vers Humahuaca, petit village près de la frontière bolivienne.

Une journée idéale.

Je l’observe discrètement, tandis qu’elle prépare son sac. A un moment, je la surprends qui m’observait elle aussi. Les yeux vite détournés. Dans le bus, elle m’adresse ici et là un sourire désarmant, avant de tourner la tête vers la fenêtre. Nous partons en 4×4 vers une montagne dite aux 14 couleurs, en compagnie de trois Argentines de Córdoba. Je l’étudie encore tandis qu’elle regarde au loin vers la montagne, assise en tailleur sur un parapet.

Au retour au village, elle hésite longuement sur l’hostal où elle voudrait passer la nuit. Sans trop comprendre, je choisis le premier que nous avions visité et elle s’en va en prendre un autre. Nous nous promettons malgré tout de manger ensemble le soir venu, avec nos trois Córdobesas. Vers 19 heures, elle apparaît dans mon hostal et je lui propose de faire un tour en ville. Nous rencontrons un artisan de rue, auquel j’achète un bracelet en cuir et elle, des boucles d’oreilles.

Puis, nous nous rejoignons tous au restaurant. Elle face à moi. Elle me lance quelques sourires. Je lui dis : « je suis heureux que l’on se soit rencontrés, j’ai passé une bonne journée ». Rien de bien offensif. Elle prend quelques secondes pour réfléchir et me confirme qu’elle aussi. Je sens quelque chose de sous-jacent, mais n’arrive pas à mettre un mot. En fin de repas, elle décide d’essayer ses boucles d’oreilles.

–  « Ça te va bien. »

Mais déjà, mon regard sur elle n’est plus le même. J’étais jusqu’alors interrogateur et curieux, la questionnant simplement et silencieusement par coups d’œil interposés. A cet instant, je sais.

Nous nous disons bonne nuit, alors qu’elle tombe à l’évidence de sommeil. Elle, retournant à son hostal.

Et depuis… je n’ai pas de nouvelles. Mais je chéris cette journée de la même manière. Qu’elle fût ou non intéressée par moi.

Igual.

A quoi tient l’envie ?

Il y a quelques jours, j’étais dans un état d’esprit des plus pessimistes sur la suite de mon périple. Le désœuvrement à mon arrivée à Tucumán venait me hurler aux oreilles que je n’avais rien à faire là, que cette aventure n’était, une fois de plus, que le signe d’une fuite et de mon inertie. Avec recul, ce genre de réflexion est sûrement intrinsèque à un voyage de longue durée.

Mais c’est aussi un fait. Le fait que le voyage était une excuse, pour éviter de prendre certaines décisions. Le voyage n’était pas un risque. Au contraire : le risque le plus grand pour moi, c’est avoir une vie normale. Avec ses habitudes, ses activités moins « rocambolesques », ses responsabilités, ses efforts.

Ses joies, sans doute.

Toujours est-il que le mystère d’un cimetière, puis celui d’une hollandaise, sont venus me fournir d’énièmes excuses de continuer. Même si j’admets que tout cela n’est pas bien raisonnable.

Dans un article précédent, j’estimais qu’être capable d’évoluer était une force. Je me suis, depuis, rendu à une autre évidence : être soi-même est un besoin. Je ne peux indéfiniment me concevoir comme cette poussière dans le vent, un individu sans cesse en devenir. Il faut bien, à un moment, arrêter les compteurs et se regarder en face.

Les nouveaux départs ont tôt fait de ne pas suffire. Ils vous évitent d’avoir à vous affirmer, à rendre des comptes. Ils vous volent les personnes à qui vous vous attachez. Eux aussi, prélèvent leur part.

–  « Et le chat ? »

Fernando, le propriétaire de l’hostal où je résidais à Tucumán, m’avoua que son chat venait du cimetière, et qu’il l’avait recueilli chez lui. Je ne pus m’empêcher de me reconnaître dans ce chat, vagabondant au milieu d’un cimetière, puis emmené ailleurs sans autre explication.

Dans un cimetière ou dans une auberge.

Se demandant ce qu’il fait là.

San Miguel de Tucumán – Province de Jujuy, mai 2019.


Je suis prête à naître
Prête à dire adieu
Je veux t’en remercier
Je suis prête à entreprendre un nouveau voyage
Sans savoir où aller
Je pars d’ici

2
De gauche à droite : Roxana, moi, Marcelo, Javier et Aldana

3
Cementerio del Oeste, Tucumán

1
Anna

Musique : Natalia Lafourcade – Estoy Lista

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