Bolivie, Chili, Argentine : ce que je compris – 1

Du Brésil, je ne souhaitais rien connaître, ni voir. Là d’où j’écris, la langue est redevenue un obstacle et, chose que je craignais par-dessus tout, vient interférer avec ces longs mois d’apprentissage et de pratique de l’espagnol, dont je faisais si grand cas. Car le choix de l’Amérique latine était pour moi le choix d’une langue, avant d’être le choix d’un lieu.

Des lieux, j’en découvris pourtant. Et des personnes.

Arriver dans un nouveau pays est toujours une expérience spéciale, dans laquelle l’excitation le dispute à la confusion. Jusqu’à présent, l’espagnol était mon fil conducteur et l’approfondir était tant un jeu qu’une fierté. Je savourais chaque compliment sur mon accent et mon aisance à l’oral :

–          « Pero, no eres español ? »
–          « No, francés. »
–          « Qué bien lo hablas ! »

Fût-ce cet encouragement répété, ou de m’improviser, lors d’un cours de tango en Argentine, interprète du professeur ? J’entretiens depuis l’idée de m’engager dans la voie de la traduction.

Entrant dans le premier pays non hispanophone depuis mon départ, je ressens le besoin de jeter brièvement un œil en arrière sur les trois parcourus au cours des dix derniers mois.

Et de relater ce que j’en compris.

Bolivie

L’avantage d’atterrir à La Paz – hormis l’absurdité d’un tel choix pour commencer mon voyage, ce que me notifia rapidement le mal de tête lié à l’altitude, mais aussi le froid, l’agitation et la pollution – fut de me faire entrer de plain-pied dans une autre réalité.

Rétrospectivement, il me semble que La Paz concentre bel et bien l’essentiel de la Bolivie : des quartiers huppés et touristiques de Sopocachi à la pauvreté criante des hauteurs de la ville, des marchés colorés où les cholitas – les femmes portant la tenue typique de tradition aymara – vous en remontrent si vous les prenez en photo, aux malls branchés où les jeunes jouent au babyfoot, des processions religieuses, défilés scolaires ou militants accompagnés de fanfares aux démonstrations de hip-hop ou de cueca (danse de couples où les partenaires agitent un mouchoir blanc)…

J’y fais également connaissance avec la fameuse feuille de coca, que mastiquent en abondance ouvriers de chantier et camionneurs, et dont les vertus sur le soroche (mal d’altitude) sont dit-on imbattables.

En faisant route vers le Lac Titicaca, l’un des endroits les plus touristiques de la région, je suis stoppé par des barrages en pierres érigés par des transporteurs routiers en grève. Annonçant sûrement le paradoxe du Lac lui-même, totalement défiguré par le tourisme, tandis que vous quittez à peine El Alto, ses rues poussiéreuses, ses maisons aux toits de tôle ou, plus souvent, laissées en construction, sans portes ni toit. Ou comment, encore une fois, deux réalités se côtoient.

Après une acclimatation difficile, Cochabamba marqua réellement le début de mon voyage. Mes quatre jeunes compagnons d’un jour, dont j’eus l’occasion de parler ici, m’aidèrent à pousser mon premier soupir de soulagement. Tendres moments que ces premiers sourires et premiers rires. Et une promesse faite à Abner de revenir les voir dès que possible.

Passées les traces de dinosaures de Torotoro, je rejoins ensuite le village de Samaipata. Ce havre de paix pour hippies de tous horizons, coincé entre des montagnes verdoyantes, m’offrit une autre rencontre de taille, celle de Geoffrey et Lay, que j’allais retrouver plus tard sur la route. Une chanson poussée autour du feu en compagnie de Liz me donne l’envie d’acheter une guitare. Chose faite dans la ville suivante, Sucre.

Sucre se démarque radicalement du reste de la Bolivie, par ses façades blanches et son architecture coloniale. Je pose mes bagages chez Javier, qui m’emmène chez lui dans sa jolie coccinelle grise. Mon espagnol y progresse en flèche, grâce à Grover, professeur dans l’une des multiples écoles de la ville. Des discussions interminables en espagnol, qui me conforteront sur mes capacités… mais aussi ma marge d’apprentissage. De Sucre, on vante la qualité de l’espagnol, plus proche du castillan, et de ce fait les étrangers se pressent pour y prendre des cours. Un premier raisonnement au sujet duquel je m’interroge : pourquoi faudrait-il que le castillan demeure cette référence en matière d’espagnol ? Je ne comprends pas non plus d’où vient la richesse apparente du lieu, et il me faudra aller plus loin pour le découvrir : à Potosi.

Perchée à plus de 4 000 mètres, au pied du « Cerro Rico », l’histoire de Potosi est viscéralement liée à l’industrie minière. Ici, l’extraction d’argent forgea le destin de la région. Ce n’est, en vérité, que par la lecture d’un ouvrage acquis bien plus tard – Les Veines ouvertes de l’Amérique latine – que j’apprends ce que l’histoire du pays tout entier doit à l’exploitation de métaux : argent, mais aussi plomb, or et cuivre. Et que celle-ci donna lieu au développement rapide de villes telles que Potosi, dont le train de vie était autrefois fastueux… et qui tombèrent en décadence sitôt les minerais transférés en Europe. De cette histoire moins racontée, mon attention se porte aussi sur les récits de mineurs, leur mort souvent précoce due aux poussières ou aux effondrements, leurs légendes de diables souterrains, adorés et craints.

C’est avec une Uruguayenne, un Paraguayen et un Bolivien que je visite les alentours et les vues imprenables sur le Cerro. Nous nous retrouvons le soir en ville et Cami me dresse une liste de musiques qui s’avèreront être parmi les meilleures que j’écouterai durant mon voyage… à commencer par le rock uruguayen. Je me mets en tête de me constituer ma propre liste de découvertes musicales, au fil des pays visités.

Je me laissai ensuite aller à la douceur de Tarija, à ses places calmes et accueillantes, à ses vins acides et sucrés. Je m’amourache brièvement de Lola, volontaire dans l’auberge où je m’installe, qui ne me rendra pas mes regards, puis prends la route de Tupiza, aux portes du plus bel endroit de Bolivie. La balade à cheval avec Edy, dans des décors dignes de western – et où, me dit-il, certains furent d’ailleurs tournés – est l’occasion pour moi d’en savoir davantage sur les prestataires de service qui travaillent comme lui, pour les agences touristiques auxquelles recourent des gens comme moi.

Puis, les portes s’ouvrent et je découvre ce qui reste pour moi le plus merveilleux endroit du monde, et le meilleur moment de mon voyage. Le Sud Lipez et le Salar d’Uyuni, où la nature semble avoir réuni tout ce qu’elle peut : volcans, lacs et geysers, déserts de sable et de sel, lamas et flamands roses… Et même, une ville de lave, avec ses maisons, sa place principale et son amphithéâtre figé dans la roche, où vous vous arrêtez et tendez l’oreille, pour entendre jouer l’orchestre.

Ici s’arrêta mon séjour en Bolivie. Prétendre comprendre un pays en deux mois ne fut jamais mon intention. De celui-ci, je garde l’impression d’un changement plus radical avec la France que celui dont je fis l’expérience par la suite. La Bolivie exige du visiteur une attention particulière, un silence particulier. Ses habitants, moins accessibles immédiatement, me laissèrent dans l’incertitude quant à ce que j’y laissai moi-même. La pauvreté matérielle qui s’en dégage, et qu’elle évoque généralement autour d’elle, ne m’empêcha toutefois pas d’en pressentir l’énorme vivacité – celle des personnes –, leur volonté de survivre, et la beauté à couper le souffle d’un pays longtemps maltraité d’être trop aimé par la nature.

Florianópolis, mai 2019.

Musique : Krauss – Tres noches benditas

A propos de la musique :

N’ayant commencé que tardivement à réclamer des conseils musicaux pour me constituer un répertoire, je dispose de peu de références concernant la Bolivie. Abner m’orienta néanmoins vers Krauss, groupe de rock bolivien. La Bolivie fait figure, y compris en Amérique latine, d’un pays encore très ancré dans son folklore et peu ouvert à la nouveauté – notamment musicale. Si la tradition y est assurément présente, je trouvais intéressant d’en prendre, pour ce pays, le contrepied.

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