Bolivie, Chili, Argentine : ce que je compris – 2

« C’est fou comme la vie peut changer en bien comme en mal en très peu de temps. Juste la rencontre d’une personne et tes chemins s’orientent. Tu peux avoir un accident et ça s’oriente. Tu peux choper une maladie et ça s’oriente. Tu peux rencontrer l’amour, écrire la chanson qui va changer ta vie… »

Mes conversations à distance avec Guillaume, échanges de pensées sans nécessité d’y apposer trop de conclusions, me font du bien. Il sait, lui aussi, de quoi retournent les voyages initiatiques.

Et comme le dit Guillaume, ça s’oriente.

Une belle rencontre avec Thais et me voici brésilien à la langue défendante. Pris à mon propre piège. Ainsi, le fuyard du sens voit l’opportunité qu’il attendait de prouver ses intentions, de créer une réalité à l’abri des regards, conforme aux promesses faites à lui-même de se faire confiance, de croire en ses forces. De renoncer à l’immobilisme de la course.

Thais me parle du temps qu’il lui fallut pour se sentir indépendante, enracinée en elle-même et présente à l’instant.

« Centrée. »

J’aimerais apprendre ça. Ou bien désapprendre le reste.

Mais je me cache toujours derrière les mots. J’emprunte ceux de Guillaume ou de Thais, lorsque les miens me laissent exsangue, quand mes pensées ne sont plus qu’un monologue creux, confinant plus que tu ne l’imagines à la folie.

Lorsque j’ai trop peur.

En ce moment, j’aime l’idée d’être là où je suis censé être. Qui je suis censé être. En somme, d’accepter une certaine fatalité dans l’imperfection – mais la beauté – de la vie, pour faire taire un peu l’angoisse du futur et l’insatisfaction du présent.

Je peux, dans cette quête, compter sur de belles personnes.

–   Vincent : « Si tu pouvais choisir, où voudrais-tu être, et que voudrais-tu faire en ce moment ? »
–   Moi : « Je ne sais pas… »
–   Lui : « Moi si. Et je suis bien ici, en faisant ce que je fais. »

Merci donc, d’être là où tu es, et qui tu es.

Chili

Le contraste du Chili avec la Bolivie est assez immédiat. Le meilleur état des routes et des premières infrastructures, puis l’arrivée à San Pedro de Atacama me donnèrent une sensation de confort auquel je n’aspirais, au final, pas tant. San Pedro est un nouvel exemple de lieu pensé pour le touriste, avec ses multiples bars et restaurants hors de prix, ses appels à partir en excursion à tous les coins de rue, ses façades soignées et portes de bois lustré.

Ici, je m’éprends – comme à mon habitude, sans qu’elle s’en doute – d’Aurélie, et m’embarque à cause d’elle dans un tour en vélo qui me met littéralement sur les rotules. Je savoure sa spontanéité, son accent toulousain et son allure de garçon manqué, crâne rasé sur les côtés.

Bien qu’ayant passé la frontière, il me paraît toutefois évident de ne pas être encore entré au Chili. Je prends donc la direction de Caldera, sur la côte pacifique.

Quel bel apaisement à la vue de l’océan ! Caldera, petit port de pêche planté au milieu du désert, mais aussi Bahia Inglesa, comptent dit-on parmi les plus jolis morceaux du littoral chilien… A mi-chemin entre les deux, je me paie une dégustation d’huîtres sur la plage, que la tenancière du restaurant finit, sans raison, par m’offrir. Rentrant à moitié ivre, et trop occupé par une altercation avec le Créateur, je coupe par mégarde à travers un vaste dépotoir judicieusement tenu à l’écart du bord de mer.

Depuis la France, un ami chilien de Pierre me conseille de faire un tour plus au sud, dans la Vallée de l’Elqui. La région est connue pour la production du pisco, vin distillé consommé dans tout le Chili, comme pour son ciel propice à l’astronomie. Entre observation d’étoiles et spiritueux, elle attire apparemment une population de babas-cools, de férus de méditation et de médecines parallèles. J’y coche tranquillement mes cases : plante ma tente, loue un vélo, descends une bouteille, salue Orion.

Quand j’arrive à Valparaiso, les dockers sont en grève depuis déjà plusieurs jours pour réclamer des hausses de salaires. Loin de la carte postale que l’on me décrivait, les environs du port m’inspirent un relatif sentiment d’insécurité. Mon volontariat m’envoie sur les hauteurs de la ville, où, me dit-on, la drogue rend les rues peu fréquentables la nuit. De premières impressions qui n’auraient pas entamé mon envie de découvrir Valparaiso… si ledit volontariat n’avait pas été si frustrant.

J’ai déjà décrit en partie cette expérience, son déroulement et l’enjeu qu’elle revêtait initialement pour moi. Rétrospectivement, je ne crois pas avoir tant manqué de motivation que d’accompagnement, et d’être entouré par des personnes animées par de bonnes intentions ou m’inspirant une réelle sympathie. N’en prenons pas prétexte pour ne pas renouveler la démarche ! Du reste, Sebastian me fit bien rire par ses tentatives de reprendre Violeta Parra à la guitare et m’ouvrit au monde du go.

Je retins en outre son conseil de visiter l’Araucania, province pour laquelle j’éprouve encore une affection toute particulière. Fut-ce pour compenser mon séjour à Valparaiso ? Je développai, à Melipeuco puis à Villarrica, des relations d’une sincère tendresse avec mes hôtes : Maria-Isabel et Nicolas, Maria-Isolda et la petite Francisca.

A leur contact, comme plus tard à Caleta Tortel, je me forge une image des Chiliens comme des gens à la fois soucieux de leur bien-être et du vôtre, et prompts à vous aider. Comme cette fois où, me voyant un peu perdu dans la rue, une dame vint spontanément me demander si j’avais besoin de quelque chose.

Je dois également mentionner l’incident qui m’arriva à Villarrica, où mes deux cartes bancaires furent annulées par un distributeur. Le fait de me retrouver soudain à l’étranger sans moyens de paiement s’avéra une expérience aussi stressante qu’utile lorsqu’il en fut de même, en Argentine, de mon passeport. Des aléas de voyageur, avec le recul, somme toute assez dérisoires.

Je profite d’être à proximité pour voir Valdivia et la baie de Corral, lieu stratégique de la conquête européenne des côtes chiliennes et de la piraterie aux 16e et 17e siècles.

Un gratin de fruits de mer avalé à la feria de Niebla, et je mets le cap vers Puerto Varas. Je sympathise avec Alberto, jeune Italien, lors de l’ascension du volcan Osorno. J’apprends que le superbe lac Llanquihue est impropre à la baignade depuis que certaines entreprises y rejettent leurs déchets de façon non contrôlée.

Je grimpe dans un ferry pour l’île de Chiloé. Il est difficile de décrire à quoi ressemble Chiloé pour quelqu’un qui n’y a pas mis les pieds, mais certains paysages me rappellent notre Bretagne, entre prés verdoyants et bateaux attendant la marée, parfum des embruns contre celui du poisson. A Castro, je rencontre Jorge, tentant comme moi de saisir la meilleure photo des jolies maisons colorées sur pilotis.

Le meilleur moyen de rejoindre la côte est, m’informe-t-on, par bateau. La traversée entre Quellón et Puerto Cisnes, au milieu des fjords, est absolument envoûtante. Je m’attarde à Puerto Cisnes, village désert en cette période de l’année. Au bout d’une semaine, je prends la direction de la Carretera Austral, la fameuse route du sud chilien, où j’expérimente le stop pour la première fois. Et y prends tellement goût que j’avancerai de cette façon durant deux mois.

Je passe Noël à Caleta Tortel aux côtés d’Aliro et Maria, qui m’invitent à partager le repas – un cordero al asado, ou agneau grillé de longues heures dans un baril de fer – et une quantité totalement indécente de punch aux fruits et au vin blanc. Tortel est un endroit hors du temps et du monde, suspendu sur un fjord à l’aide d’interminables passerelles de bois, que je parcours éberlué.

Il me faut prendre par l’Argentine pour descendre à Puerto Natales et me rendre au parc Torres del Paine, où vous attendent de majestueuses tours surplombant un lac d’altitude. Puis, je prends l’avion jusqu’à Puerto Williams, autoproclamé village le plus au sud du monde.

Mes derniers moments au Chili se passent en compagnie d’Isabelle, une Française gérant une pizzeria à Puerto Williams, que je me propose d’aider. Deux semaines de volontariat et de bonnes discussions à la nuit tombée, avec celle qui me raconte la vie qu’elle s’est construite entre la France et l’Isla Navarino, ses randonnées solitaires, sa grande copine Cecilia, maire officieuse du village, qui règle les problèmes de tout le monde avec sa camionnette, et surtout, surtout, beaucoup de castors.

Je fête le Jour de l’An sur ce bout de terre, après la randonnée la plus incroyable et dangereuse de ma vie. Et reprends un vol pour Punta Arenas, avant de traverser la frontière pour l’Argentine.

Du Chili, je peinai sans doute davantage à saisir les contrastes que pour la Bolivie ou l’Argentine. Bien que produit d’une histoire souvent violente – de ses relations belliqueuses avec ses voisins, lesquels en conséquence ne le tiennent pas en haute estime, à une dictature encore bien présente dans la mémoire collective –, mon expérience fut malgré tout celle d’une certaine douceur de vivre et d’habitants respectueux et fiers de leur pays.

Florianópolis, juin 2019.

Musique : Inti Illimani – La Partida

A propos de la musique :

Inti Illimani est l’un des groupes les plus emblématiques du Chili, et « La Partida », composé par Victor Jara, l’un de leurs morceaux phares. Leur musique opère néanmoins un large mélange d’influences, notamment suite au coup d’Etat de Pinochet et leur exil en Italie. Pour quiconque souhaite découvrir la musique chilienne, il s’agit d’une porte d’entrée inévitable. De La Partida, je recommande aussi la version revue par M. Roux et disponible sur Soundcloud.

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