Bolivie, Chili, Argentine : ce que je compris – 3

Comment savoir si l’on est heureux ?

Certains disent que, dès lors qu’on le sait, le bonheur s’est enfui.

–  « Qu’est-ce qui te rend heureux ? », me demanda Tom, avant que l’on ne se brouille.
–  « Je ne sais pas », répondis-je encore.
–  « Tu sais forcément… »

Peut-être que je ne veux pas le savoir.

Et peut-être aussi que je ne veux pas le dire. Car je me méfie de certains mots, et de ce qu’ils croient vouloir dire. Je ne veux pas être tributaire de l’approbation d’un autre – fût-ce d’un mot – pour être heureux.

Ici, comme ailleurs, je plaide pour la sincérité. Ce qui à mon sens manque le plus en ce monde.

L’image que je donne de moi-même, ce n’est pas ce qui compte. Les lignes bien senties, ce n’est pas ce qui compte. Chercher l’admiration ou l’apitoiement, l’amour ou le conflit, ce n’est pas ce qui compte.

Atteindre l’autre, réellement, le toucher par ma vérité, dans sa vérité. Se reconnaître et admettre que l’on se plait ou que l’on se déteste, que l’on partage un même désir, une même direction. Ou bien que l’on ne se supporte plus, que l’on voudrait se faire disparaître ou disparaître. Admettre aussi que, souvent, l’un est le masque de l’autre.

Comme pour toi.

La sincérité, c’est le fait que nombre de réflexions que je laisse ici ne sont pas bien soupesées, sont le fruit de réflexes langagiers, dont j’aimerais toujours davantage me débarrasser. Mais la sincérité, c’est aussi le droit à l’erreur.

La sincérité, pour me sauver d’une époque qui suffoque de trop penser, d’avoir libellé chaque chose, chaque sentiment. Chaque vœu qui n’appartenait qu’à soi.

La sincérité, c’est qu’il n’y a pas grand sens à la vie. Qu’à défaut, on se construit arbitrairement quelque chose à poursuivre. Que ce blog n’a lieu d’être que par l’espoir vague et superflu d’être lu. Que « l’amour » ne sera plus cette transcendance que j’espérais. Encore un mot sujet à caution.

« Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient jamais entendu parler de l’amour. »

Mais qu’il n’est chose plus vivifiante que de rencontrer une belle personne, d’apprécier un beau spectacle, de saisir un bel objet, de ressentir de beaux sentiments. Et de voir son propre regard émerveillé.

Comment savoir si l’on est heureux ? Mais au fait, peut-on l’être ?

« Oui », dit la voix qui veut encore m’en convaincre : il suffit de ne pas savoir ce qu’être heureux veut dire.

Car aucun mot en ce monde dont la mission serait de qualifier le bonheur ne parviendra à me rendre heureux.

La sincérité, c’est donc aussi cela. Ne pas avoir besoin de dire ce qui n’a pas besoin de mots.

Argentine

En entrant en Argentine par le sud, à savoir depuis Ushuaia, Rio Grande ou Punta Arenas, deux options s’offrent à vous pour remonter vers le nord.

La première est la route longeant la cordillère – la fameuse Ruta 40 – passant par Calafate, El Chalten, El Bolson, San Carlos de Bariloche, San Martin de los Andes, Mendoza, Cafayate, sans oublier les villes qu’elle tutoie ici ou là, Neuquen, Córdoba ou Salta. Soit… le parcours idéal, l’incontournable du visiteur en Argentine, le must.

La seconde ? La Ruta 3, dite la « fea » (la laide), celle de la côte atlantique, naissant en Terre de Feu, puis traversant la Patagonie par le littoral, avant d’atterrir, quelques milliers de kilomètres désertés – bien que ponctués de quelques cités portuaires et pétrolières à la sombre réputation – plus loin, à Buenos Aires.

Mon choix, cher lecteur, tu le connais.

Pourtant, ce ne fut pas tant par snobisme que je mis le cap vers Rio Gallegos, que par envie de mettre les pieds dans une autre réalité. Après cinq mois passés à suivre bien sagement les routes touristiques, il me fallait un changement d’air, découvrir par moi-même ce dont chacun de mes interlocuteurs s’accordait à dire que « ça n’en vaut pas la peine », « qu’est-ce que tu vas faire là-bas ? », « condoléances ».

De changement d’air, il fut bien question. Des bourrasques de vent incessantes, voilà ce dont profitent à l’année les Argentins du sud. Comme je le constatai, la plupart ne sortent de chez eux qu’en voiture, et l’équivalent de notre balade du dimanche prend pour eux la forme d’un défilé automobile sur le bord de mer, familles, couples et groupes de potes reclus dans l’habitacle pour déguster un cornet de glace, discuter ou siroter une bière.

A Rio Gallegos, je fis la brève rencontre – ici narrée – d’une fille aux yeux perçants, tatouages et nez piercé, se documentant sur l’anarchie, que je croyais Córdobesa (de Córdoba), mais qui s’avéra Porteña (de Buenos Aires). Et à qui je ne rendis jamais visite.

Sur les routes sans fin de Patagonie, un chauffeur de bus rentrant au garage me proposa d’être son unique passager, me fit goûter mon premier maté et finalement m’invita à manger chez lui, à Puerto San Julian. Le lendemain, je manquai notre rendez-vous pour continuer le trajet ensemble et dus me trouver un autre stop pour remonter vers Comodoro Rivadavia.

« Ten cuidado ! » Comodoro et les villes voisines, Caleta Olivia et Trelew, sont peu recommandées par les locaux, qui ponctuent l’avertissement d’un signe de la main comme pour s’emparer furtivement d’un objet. Entre Comodoro et Puerto Madryn, je fais la route avec « Condorito », qui se présente à moi sous son surnom – dû à la forme de son nez – et m’entretient tout le trajet à grands renforts de maté.

Après une arrivée fracassante à Puerto Madryn, où un jeune homme m’offre de « chuparme » et une crise d’angoisse vient me faire une petite frayeur, je décide de me mettre au vert et de rattraper la Ruta 40. Sur le chemin, on m’informe des risques de hantavirus dans la région d’El Bolson et j’interromps ma lancée au milieu du désert, dans un village caché des regards, miraculeusement alimenté par un lac et son barrage qui le couvrent d’une flore inexistante aux alentours.

Dique Florentino Ameghino est un lieu de villégiature pour les citadins de Madryn, Trelew ou Comodoro, qui profitent d’une oasis à l’abri des intempéries pour camper, tremper les pieds dans une pileta (piscine) et surtout, enchaîner les asados. Je suis invité à partager le barbecue – une tuerie – avec Mati et sa famille, et m’étonne quelque peu du fait que les hommes soient seuls à parler, tandis que les femmes se tiennent silencieuses et à l’écart. Je le fais remarquer et le regrette aussitôt.

Mati pousse la chanson avec une voix qui force l’admiration et je lui réclame des références pour alimenter mon répertoire. Sur le carnet que je lui tends, où il s’efforce d’annoter les musiques qui lui plaisent, il me laisse ce mot : « Eres una gran persona ». Venant de lui, qui me scie par sa maturité du haut de ses 16 ans, je prends le compliment à la lettre.

Retour à Puerto Madryn, puis vite, on passe par Trelew et on chope un bus direct pour Bariloche. Allons voir si la Ruta 40 est à la hauteur des expectatives.

Elle l’est.

A peine arrivé à Bariloche, je retrouve Alberto, mon camarade de randonnée d’un jour au Chili. Il fait ses études ici et me présente à son groupe d’amis. Il est canon, Alberto, je cache pas. On se retrouve tous dans une crique aux bords du lac Nahuel Huapi pour un barbecue et je papote avec Micaela : « ça te dit, tu m’apprends un mot en français, et moi un mot en espagnol chaque jour pendant un an ? ». Pendant un mois, ça marche.

La région de Bariloche et des Siete Lagos est magnifique, mais je ne m’attarde pas. J’ai envie de poser mon sac quelque part et j’ai le viseur sur Córdoba. Du coup, je ne passe que 24 heures à San Martin de los Andes (pecado), je fais un crochet pour récupérer ma guitare et revoir mes hôtes de Melipeuco, au Chili, après un contrôle interminable à la frontière, puis débarque à Zapala pour une nuit et me retrouve de façon totalement surréaliste au milieu d’un carnaval de rue où les danseuses rivalisent de sensualité, puis hébergé dans un gîte dédié aux fonctionnaires de police. J’aimerais y rester, mais Mendoza est tout proche.

Que dire de plus sur Mendoza ? Que s’il est bien un endroit, au cours de mon voyage où j’aimerais retourner, c’est ici. Que Mendoza me fit oublier non seulement Córdoba, mais le programme – aux contours certes flous – de mon périple.

Lors de la Vendimia de Mendoza, la grande fête annuelle du vin – particulièrement importante pour ce haut lieu de la viticulture argentine –, j’assiste :

  • Au spectacle d’un millier de danseurs mimant les étapes de la culture de la vigne et la récolte du raisin à la dégustation finale ;
  • Au concert de Nahuel Pennisi, jeune guitariste-chanteur dont la particularité est 1) d’avoir l’une des plus belles voix qu’il m’ait été donné d’entendre, 2) de jouer de la guitare en gaucher posée à l’horizontale, façon Ben Harper à la Weissenborn, mais sans bottleneck, 3) d’être aveugle ;
  • Puis à celui d’un accordéoniste réussissant – seul sur scène – à faire chanter quelques milliers de personnes, pourtant frigorifiées dans les gradins.

Je suis stupéfait de constater à quel point les Argentins connaissent et apprécient leur tradition musicale, et peine à évaluer l’étendue du répertoire dont ils maîtrisent les paroles. J’ose suggérer qu’en France, on n’est pas aussi calés.

A Mendoza, je me fais aussi voler – « qué me haces, hermano ? » – le carnet sur lequel Mati m’avait laissé son message. Des références, des contacts que j’avais notés ici et là. Au voleur, je souhaite d’en faire bon usage. Chez Javier, Silvia et Marcelo me font un cadeau personnalisé : un verre à maté, sa bombilla, et un étui à thermos avec mon prénom dessus.

Je poursuis donc au nord, à contrecœur. Je tente de forcer le destin en m’inscrivant sur Tinder et finis par faire deux rencontres. A San Salvador de Jujuy, je me promenade le long du canal avec Melina, qui travaille dans le secteur pétrolier. A 28 ans, elle vit chez ses parents – la chose n’est pas rare, comme je l’apprendrai, et ce même passés 30 ans – et n’ose pas me demander de payer le restaurant. A Salta, je partage une picada avec Agustina, qui cumule les boulots depuis un moment. Quand elle n’est pas serveuse de bar, elle travaille pour l’Unesco sur un programme d’école à distance dans des zones rurales. Comme ça ne suffit pas, elle en vient à vendre ses propres vêtements, chez elle.

« Je n’ai jamais eu à lutter comme ça », je me rends compte.

Mon séjour en Argentine s’achève peu après. Anna, la hollandaise sur son parapet, me laisse au beau milieu de montagnes colorées, et je ne peux manquer d’aller voir les chutes d’Iguazu, en mettant le cap plein est. J’observe ces majestueuses cascades l’esprit déjà ailleurs, entre le Brésil si proche et Mendoza si loin. Je repense à ce que l’Argentine fut pour moi.

Un coup de cœur.

Les Argentins sont, en règle générale, chaleureux. Parlent fort, tutoient rapidement, aiment partager. Au premier contact, et après la Bolivie et le Chili, la chose ne manqua pas de me déstabiliser. Mais m’efforçant d’éviter les chemins touristiques, je fus touché plus d’une fois par la qualité des relations que j’y développai. La vraie richesse de l’Argentine.

Car en effet, ses autres richesses, l’Argentine les regarde fondre à vue d’œil. L’inflation insensée fait monter le prix des biens courants chaque jour, tandis que les salaires stagnent. Personne ne comprend comment un pays jadis si prospère, l’un des joyaux du continent, a pu tomber si bas. Même si leurs politiques sont sans doute les plus détestés au monde.

Les Argentins ferment leurs commerces, revendent leur voiture, puis leurs vêtements, forment des queues interminables devant les établissements bancaires et les agences pour l’emploi. Cumulent les petits boulots à droite et à gauche, confectionnent des bricoles pour les vendre sur internet. Quand ils n’en finissent pas, comme à Tucuman, par voler les plaques d’égout pour en retirer quelques pesos. Quand ils n’en finissent pas, comme à Mendoza ou ailleurs, par sortir le pistolet.

« Qué haces, hermano ? », j’ai dit à ce gamin de même pas 20 ans.

Mais surtout, la honte. La honte face au voisin chilien, face au monde, pour cette grandeur passée dont chacun commence à douter qu’elle ait jamais existé.

Et pourtant, Argentine, je t’aime beaucoup.

Florianópolis, juin 2019.

Musique : Daniel Toro – Zamba para olvidar

A propos de la musique :

Dans une peña à Salta – grand banquet où des musiciens se postent autour des tables pour accompagner les convives en chanson pendant qu’ils mangent –, j’entendais pour la énième fois cette Zamba para olvidar. Plus qu’un classique, un hymne populaire connu par cœur et repris à loisir par les Argentins. Et l’on se prend par les épaules pour chanter, tu ne vas pas faire de manières, hein ?

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