Touriste

Mon ultime rencontre avec Brigitte, avant mon départ de France, ne se déroula pas tout à fait comme prévu. Nous nous étions connus à la faveur de notre engagement militant. Mais avions, en vérité, échangé un peu plus que cela.

Dans un bar montreuillois mal éclairé, elle commence à me rapporter les remarques dont elle fait régulièrement l’objet, en raison de ses origines asiatiques. Et me parle de ces personnes qui ne connaissent rien à sa culture d’origine, s’étonnent qu’elle ne parle pas « sa » langue, voire qu’elle parle le français, lui prêtent des habitudes culinaires qu’elle ne partage pas. Surtout, la renvoient systématiquement à ses origines, elle qui, pourtant, vit depuis toujours en France.

De racisme, il ne fait aucun doute pour elle.

J’aborde – volontairement – un autre sujet, le féminisme. Et relate les échanges que j’eus récemment, dans le milieu militant ou sur internet, avec des personnes qui s’en revendiquent, souvent proches de ma sensibilité politique. Des « camarades ». Je me plains d’une tendance croissante à faire fi de nuances ou précautions dans le traitement du sexisme, à abuser des généralités et à renvoyer, au fond, hommes et femmes à leur genre dans un clivage quasi-indépassable, avec peu de considération pour ceux qui s’éloigneraient du portrait.

J’ose : et si les personnes qu’elle incrimine étaient avant tout ignorantes, ou vivaient simplement dans une autre réalité, et méritaient autre chose que d’être hâtivement accusées de racisme ?

–   « Donc je ne suis pas la victime ? », et je la sens au bord de l’explosion.
–   « Peut-être, mais tu ne pourras jamais t’abstraire du point de vue de l’autre. »

Comment en étais-je arrivé là ?

Bien évidemment, il ne s’agissait pas de Brigitte. Cette conversation ne faisait que révéler un problème plus profond que je vivais avec le monde, et avec moi-même. Le point culminant d’une lourde incompréhension.

Un an plus tard, dans un supermarché à Tucuman, au nord de l’Argentine. Je demande au vendeur de ne pas me donner de sac en plastique pour mes quelques tomates et bananes. Il me dévisage et me demande d’où je viens. Sa réaction : « les Français, vous pensez que vous allez sauver le monde, mais vous savez que la révolution industrielle vient de chez vous ? »

–   « Oui, je sais », je rétorque, clairement agacé.

Mais que sais-je, au juste ?

Et quand ai-je cessé d’être à l’écoute des autres ?

Que ce soit Brigitte, qui me parle du racisme qu’elle subit, et à qui j’oppose un féminisme qui m’offense, ou ce vendeur à qui j’aurais volontiers précisé qu’en effet, j’étais venu en avion pour acheter mes tomates, mais qu’il ne me connaissait pas pour autant… A eux et aux autres, je voulais hurler que je n’étais pas en reste, que j’étais informé et aussi, il n’y a pas si longtemps, un étudiant curieux et ouvert à ces sujets. Qu’en fait, j’avais noirci bien des pages à propos du racisme comme du sexisme, pouvaient-ils en dire autant ?

Tu comprends ?

Est-ce de m’être enfermé sur moi-même ? Est-ce d’avoir trop regardé le monde par la fenêtre ? Par les réseaux sociaux qui ne font souvent qu’accentuer vos propres peurs ?

Celle de l’abandon, en tête.

Tu comprends ?

Et est-ce de m’être senti – sans présomption d’innocence, ni possibilité d’expier – sur le banc des accusés ? Accusé, l’étais-je ? Ou voulais-je l’être ?

Après un an de voyage à l’étranger, un doute vient cogner à ma porte : et si je n’avais pas été autre chose qu’un touriste ?

Malgré mon envie d’aller au-delà, de me fondre dans le décor, de devenir « plus local que les locaux », d’atteindre à quelque authenticité des lieux et des personnes rencontrées.

Or, pour l’essentiel, ces lieux furent les hostals où je dormis, et ces personnes, leurs gérants ou d’autres touristes, comme moi. De ceux qui, comme moi, préfèrent se nommer « voyageurs ».

–   « Vous êtes en vacances ? » me demande-t-on régulièrement.
–   « En voyage, plutôt. »

En vacances prolongées ? Juste un touriste ? Jamais !

Non, je me présente toujours en « voyageur ».

Comment avouer n’être qu’un touriste, sautant dans le premier avion pour le plaisir de changer d’air, vagabondant fièrement appareil photo en main, passant la nuit en chambre privative et lit double, petit-déjeuner continental, trajets en autobus 1ère classe, restaurants et divertissements souvent hors de portée pour le quidam – bien local, lui ?

–   « Tu as vu davantage de l’Argentine que moi, qui suis Argentin. »

Le doute se fait plus insistant, il tambourine.

N’étais-je pas déjà un touriste ?

Il y a longtemps, en fait, que je n’étais plus à l’écoute. Brigitte, que je n’écoutais pas, me démontra d’une façon irréfutable que j’étais déjà un « visiteur ». Plus ignorant que je le croyais du réel et des souffrances de ceux que je côtoyais. J’étais déjà dans l’incompréhension du monde qui m’entourait et, de plus en plus, incapable d’écoute. Incapable de prendre position, entre un coupable et sa victime. Obnubilé par ma propre souffrance. J’étais déjà ailleurs, et voulais l’être de toutes mes forces.

Je craquais de toutes parts.

Brigitte m’infligea, en vérité, une bonne claque de réalisme. Avant de nous séparer, au terme d’une marche longue et silencieuse, elle porta le couteau dans la plaie :

–   « L’occidental qui part au bout du monde dans des pays pauvres pour aller chercher du sens, ça me laisse sceptique. »

L’ironie, s’il en est une, est que notre échange nourrissait mon envie de partir plus qu’il ne m’en dissuadait.

Je lui en veux encore pour ces quelques mots. Non parce qu’elle avait tort. Parce que je sais combien elle avait raison.

Et les doutes peuvent bien frapper, c’est leur métier.

Mais je ne suis pas qu’un touriste.

Il se peut que mon expérience ait été celle d’un touriste, tant ce qu’il me fut donné de voir et de connaître n’était que ce à quoi je pouvais prétendre, en tant que moi. Florian, homme, blanc, occidental.

J’avoue aussi, à plusieurs reprises, ne pas avoir vraiment écouté. Au contraire, invité à justifier les manifestations de gilets jaunes en France, je poussai parfois mes interlocuteurs dans leurs retranchements en attestant que, dans notre pays aussi, certains souffrent de la pauvreté, de discrimination ou d’exclusion. Que nombreux sont ceux qui peinent à finir leurs fins de mois. Que moi-même, y compris dans le privilège du voyage, je continue de vivre sur un fil ténu.

En concluant que toute situation mérite d’être mise en perspective du contexte dans laquelle elle se déploie.

Un tel raisonnement n’est pas pour autant une excuse, lorsque quelqu’un vous témoigne sa souffrance, pour regarder ailleurs. Et il est hors de question, Florian, que tu deviennes un vieux con.

J’ai toujours cru qu’il n’y avait pas à comparer les souffrances. Que toute souffrance qui s’exprime doit être considérée. Tant, pour celui qui la vit, sa souffrance est prioritaire. Tant, aussi, la souffrance se vit et est difficile d’accès à l’autre que nous sommes.

Mais aussi que l’écoute, voire la compassion, ne sont pas des ressources finies.

Ce voyage, même s’il n’était sûrement pas la seule voie, est une opportunité pour moi de renouer avec cette capacité que je croyais perdue. Ou qui se cachait peut-être derrière cette réponse bien mal placée : « tu ne pourras jamais t’abstraire du point de vue de l’autre ».

Je n’ai pas renoncé au point de vue de l’autre.

Et je ne renoncerai pas davantage aux dernières paroles de ma prof d’université, me voyant abandonner son champ d’études, et qui sonnèrent, à l’époque, de façon étrangement solennelle :

–   « Florian, n’oubliez pas la question du féminisme. »

Florianópolis, juillet 2019.

Maintenant que tu n’es plus là et que je ne dors pas
Et je prends des pilules pour survivre
Maintenant que je te regarde et que tu ressembles à une autre
Je comprends les mots qui tombent de ta bouche
Va-t’en loin, très loin de ce monde

Musique : Los Bunkers Ahora que no estás

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