Grands écarts

Que deviens-tu ?

Trouves-tu assez d’espoir, de sens dans ce qui t’occupe ? Une place dans ce monde ? Voudrais-tu être ailleurs ou juste là ? Autre ou juste toi ? Et la solitude, te pèse-t-elle ? Si oui, vois combien ce sentiment, en fait, nous rapproche. D’ailleurs, faut-il être physiquement loin pour se sentir seul ? Géographiquement proche pour se sentir aimé ?

Commence par savoir que je t’aime.

J’ai mis du temps pour t’écrire mais, au lieu de m’excuser, je vais t’en donner les raisons.

Nous nous quittâmes au Brésil.

Quatre mois et demi, dans un pays censé n’être qu’un bref détour sur mon trajet. Dont j’ignorais véritablement tout et dont je garde l’impression d’être restés largement étrangers l’un à l’autre. Lui n’y est pour rien, tu t’en doutes. Je continuai d’ignorer royalement sa langue et il se borna donc à me rendre la pareille.

« Mais… et l’espagnol ? », répétais-je à qui pouvait m’entendre. Ne méritant, pour réponse, que des haussements d’épaules.

J’étais, comme je te l’ai dit, venu en Amérique Latine avec un but. Certes modeste, voire secondaire au regard d’autres enjeux dont je te fis part… presque puéril. Et « puéril », il l’était.

D’où me venait cette fixation pour l’espagnol ?

Le prix de cette obsession s’est logiquement payé par un sentiment de déconnexion et d’isolement, qui me poussèrent dans certains retranchements. L’angoisse se manifestait à nouveau, mais cette fois plus persistante, plus lancinante. La poitrine dans un étau, saisi d’une agitation permanente, de vertige devant les actes du quotidien. Je dormis peu, mal, sans avoir jamais la sensation d’être reposé.

Des symptômes qui illustraient en réalité mon rapport au lieu. Le manque de communication expliquant le sentiment de séparation, se reflétant dans une rupture plus intérieure.

Un écart avec soi.

À l’île portant mon prénom, je me trouvai bien incapable d’appartenir. Combien de fois m’aura-t-on vu errer dans les ruelles de Lagoa, marcher sur le bord d’une route, entrer dans un magasin sans rien avoir à y acheter, m’attabler sans envie, faire, en fait, semblant de m’affairer ?

Je changeai aussi à trois reprises d’appartement, partageant mes lectures entre Krishnamurti et Houellebecq, m’efforçai de découvrir la culture brésilienne à travers musiques et films, tout en me réinscrivant à des cours d’espagnol et en lorgnant sur les prochains départs pour Mendoza.

L’écart était là, partout.

Il m’incita finalement à aller voir un thérapeute. Avec lui, je compris que l’espagnol n’était pas un caprice. Mais, effectivement, un appel du passé. L’espagnol est ce retour à une histoire familiale, cette langue que j’entendis, enfant, souvent résonner à Cimiez dans l’appartement cossu de mes grands-parents, celle que mon père en particulier était si doué pour parler ou chanter. Qu’il manipulait toujours délicatement, chuchotait, de peur de la briser.

La langue qui me ramène à mon père.

Et le père, qui me ramène à l’homme que je suis.

Que dire de cet homme-là ? Qui est-il ? Quelle est sa place dans le monde ? Laisse-moi t’en dire un mot.

Des hommes, il en existe quelques exemplaires et, avec eux, autant d’écarts. Le Brésil lui-même n’en est-il pas la plus pure illustration ? Comment un pays bercé par la musique d’un João Gilberto, d’un Caetano Veloso ou d’un Gilberto Gil peut-il, en même temps, être celui de Bolsonaro ?

Comment expliquer l’écart entre l’attitude du gouvernement actuel – discours puant et pratiques brutales, vantées par certains de mes interlocuteurs sur le refrain « le Brésil aux Brésiliens, rétablissons l’ordre et débarrassons-nous des parasites de la société » – et celle d’une autre partie de la population, regardant l’Amazonie brûler, faune et flore sacrifiées dans la grande braderie du vivant – autant de traditions partant avec elles –, se remémorant l’ère Lula et sa vision radicalement différente de la diversité ou la jeunesse ?

La brutalité côtoie toujours la fragilité. Parfois, cette fragilité éclate à la face du monde qui, sidéré, redécouvre sans cesse sa violence. Et moi, je peux bien rabâcher comme un con que « cette brutalité ne m’avait pas échappé » et m’en indigner.

Mais à quoi suis-je bon ?

La réponse pourra te décevoir, mais je suis sans doute moins bon pour me battre que pour rêver.

J’ai prétendu ici-même que la douceur pouvait être une arme. Loïc lui-même ne m’invitait-il pas à faire de ma « perméabilité » une force ? Mais désormais, je m’interroge : que signifie faire de sa sensibilité, de sa fragilité une force ? Cette hypothèse ne vient-elle pas contredire ma nature profonde ? Ne fut-ce pas, au fond, la plus énorme bêtise ici proférée ?

Car ma vérité n’est pas là.

Je suis et reste quelqu’un de rêveur, curieux, sensible, facétieux. Qui aime à penser et s’efforce d’être sincère. Et ma vérité consiste à dire que la fragilité n’a pas à se muer en force pour exister. Qu’elle est, ni plus ni moins. Belle en tant que telle.

A t’indiquer que la douceur n’a pas à se muer en arme. La fragilité, la sensibilité, l’innocence n’ont rien à faire avec la force. La douceur n’a rien à voir avec la guerre.

Mais à te dire aussi que si tu veux, si tu dois être fort ou forte – pour mieux faire ce qui est juste –, sois-le. Je serai là, pour t’apporter un bon mot et la douceur qui pourra t’être utile. Voire, sans prétention, un peu d’imaginaire.

Tu y verras éventuellement un renoncement de ma part. Il n’en est rien : la sincérité ne peut être un renoncement. Et je t’inviterai inlassablement à faire de même.

Quant à moi, je n’ai jamais douté du fait qu’être sensible ne m’empêchait pas d’être un homme. Qu’il y a même un certain courage à l’être.

J’en viens à l’autre partie de la vérité. Sans laquelle tu ne comprendrais naturellement pas que je sois resté à un endroit pour n’y expérimenter qu’angoisse ou nostalgie. Une vérité qui appelle donc une autre rectification.

Thais.

L’amour ne m’attendait plus, croyais-je. Pourtant, j’aime. La voilà, ma bonne raison.

Le grand écart tient encore à ce qu’en dépit de tout ce qui précède, j’ai chéri chaque instant passé avec Thais. Pour ne rien te cacher, je découvris le Brésil principalement à travers elle. Ce qui est le meilleur service que l’on puisse rendre à quelque endroit sur Terre.

J’hésite ici à te la présenter en mots, ou peut-être juste en chuchotant, comme mon père maniait l’espagnol.

Toujours est-il que le terme adapté s’imposa, pendant que mes doutes sur ma capacité d’aimer s’en allèrent gentiment faire un tour. Thais devint une évidence et, avec elle, la sincérité que je n’espérais plus trouver chez quelqu’un. Avec elle, une foi renouvelée dans le monde.

Mais non, ne compte pas sur moi pour me répandre en descriptifs. Nul besoin de dire ce qui n’a pas besoin de mots.

Pour l’heure, je veux croire que cette relation n’est pas à l’image des autres. Nous avons, l’un comme l’autre, déjà fait du chemin. Et il me semble que ce parcours se reflète dans notre manière d’aimer, qui met en valeur des notions telles que bienveillance, respect et gratitude.

Comme tu l’imagines cependant, il me fallut du temps pour m’engager dans cette relation, exprimer pleinement mon enthousiasme et mes sentiments. Mettre en sourdine ma propension à vouloir tout contrôler et à me projeter sans cesse dans l’avenir ou l’ailleurs.

Comment vivre avec quelqu’un quand vous hésitez à vivre avec vous-même ?

Quand vous ignorez ce que vous souhaitez pour vous-même, vous craignez immanquablement que l’on vous barre la route, que l’on vous fige et vous empêche de creuser (dans quel sens ? jusqu’à quelle profondeur ?). En ce qui me concerne, d’être absorbé par la relation, de m’y réfugier un temps avant d’exploser, estimant mettre à l’écart des choses importantes pour moi.

En outre, s’impliquer avec quelqu’un en méconnaissance – ou au mépris – de vos propres désirs, c’est accepter de faire souffrir l’autre. Ce que je refuse.

Un problème que je résous – c’est-à-dire que j’évite – généralement par la fuite. Tout laisser derrière moi, tout plaquer : une mécanique bien huilée.

Seulement voilà, Thais aussi résout des choses en moi.

À commencer par ces interminables interrogations existentielles, plus souvent tétanisantes que créatrices.

« Elle me résout », glissai-je à Guillaume.

J’ai conscience de la beauté de ce qui s’est instauré entre moi et Thais. Une tendresse et une préoccupation mutuelle pour le bonheur de l’autre – et ce, que vous deviez y contribuer ou non –, à un stade où ni l’un, ni l’autre nous y attendions.

Qu’il n’est nulle possibilité dont elle me prive.

Au contraire, elle me laisse la fenêtre ouverte, au cas où j’aurais trop peur des cages.

Lui ayant indiqué que je souhaitais m’occuper l’esprit et me rendre utile à titre bénévole, elle fit jouer ses contacts et me débusqua une journée de volontariat dans une ONG dédiée à la préservation et au sauvetage de tortues de mer, sur la côte. De façon surréaliste, je me retrouvai ainsi à relâcher une tortue au beau milieu de quelques centaines de spectateurs venus assister à l’événement sur la plage.

Moi, harcelé par l’anxiété comme jamais, soudain responsable d’une chose encore plus fragile, tâchant de tenir l’animal fermement sous un déluge d’appareils photos et de smartphones, avant de le libérer dans l’océan.

Le grand écart, encore. Et tout un symbole.

Pourquoi abandonner ce qui te rend – ne serait-ce qu’en partie, Florian – heureux ? Il n’y a même pas à attendre de l’amour qu’il résolve tout. Peut-être est-ce aussi là ton erreur : espérer que l’amour te résoudra en tant qu’individu. N’est-ce pas ta difficulté quant à l’union ?

Des changements s’imposent, tu ne crois pas ?

En voici un : dire à quelqu’un « je t’aime » ne signifie pas que tu cesses d’être un individu. L’écart peut subsister dans l’union. Ou plutôt : il doit.

Quand j’évoque ces derniers mois au Brésil et ma difficulté de m’y intégrer, l’enjeu que l’espagnol recouvre pour moi, sans parler de mes éternels questionnements, j’ai l’impression que je ne rends pas justice à Thais.

Mais c’est faux. Je lui rends justice en voulant être moi-même. Avec elle.

Et tel est le compromis auquel elle et moi sommes parvenus.

En atteignant la frontière avec l’Uruguay, je grimpai dans un petit train à deux rames en direction de Tacuarembó. Les premières paroles échangées avec le chef de gare, dans ma langue de cœur, n’avaient pas manqué de me placer un sourire tenace sur le visage. Le train débuta son périple à travers la campagne uruguayenne sous un soleil de plomb, salué ici et là par quelques villages et passants tenant un enfant à bout de bras. Puis vint l’orage et, avec la pluie, une odeur d’épines de pins mouillées se mêlait à celle des sièges encore chauds. Après un peu plus de deux heures entre bois et champs, surgissant au milieu de nulle part, Tacuarembó m’attendait.

Voilà le plan.

Je ne veux pas avoir à choisir entre Thais et un lieu où parler espagnol. Peut-être est-il un endroit – Tacuarembó ou un autre – suffisamment proche du Brésil. Peut-être puis-je m’y installer et revenir la voir, partager mon temps entre lui et elle. Peut-être est-il un écart qui permette l’union.

Quant à toi, Brésil, il va falloir qu’on se comprenne.

Puisque l’écart est là, de toute façon

Entre l’autre et soi

Le sommet et le fond

Une douce musique et la brutalité des hommes

L’espagnol et Thais

L’Uruguay et le Brésil

Ce que j’imagine qu’il va se passer et ce qu’il se passe…

Voilà, qui se présente encore à moi, ce que les tarots de Martine annonçaient

Tous les départs qui me font, et me défont

Dis voir, si on cassait le cycle ?

Ma peur et mon courage demandent à se connaître

Gardons le meilleur, ne gardons que lui

Partons et restons.

C’est un petit symbole, qui attache deux mots pour n’en faire qu’un

Pour moi, cela ressemble à un pont

Mais c’est juste

Un trait d’union

Florianópolis – Tacuarembó, octobre 2019.

IMG_0759

Musiques :
Milton Nascimento – A festa
Nahuel Pennisi – Sos todo eso y mucho más
Pierre Bensusan – Chant de nuit

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