Chat de cimetière

La pluie s’était invitée pour la seconde fois seulement depuis mon arrivée à Mendoza et, par les vitres de la voiture de Javier, sur le trajet vers le terminal de bus, la nuit me soufflait qu’il était temps. Ses larmes confortèrent mon idée de ce qui se noua au cours des deux derniers mois. Et que la séparation n’en serait que plus rude.

Il me faut tout de suite m’excuser de n’avoir publié que rarement ces derniers temps. Les conséquences du vol survenu à Mendoza ont freiné mon avancée et m’ont assigné des activités moins rocambolesques : faire renouveler mon passeport et effectuer les démarches nécessaires auprès de l’assurance, me rattraper financièrement grâce au travail à distance, racheter un appareil photo et vendre ma guitare. J’éprouvai parfois l’étrange sensation d’avoir renoué avec ma vie française… exception faite de l’Argentine.

Je quittai donc Mendoza et, quinze heures de bus plus tard, arrivai à San Miguel de Tucumán, où la déclaration d’indépendance du pays fut signée. Ici, j’eus quelque mal à reprendre un rythme de voyage et, pour la première fois, me demandai véritablement ce que je faisais là. S’il ne valait pas mieux l’écourter, et rentrer.

Je me lance peu après mon arrivée dans une expédition douteuse en forêt, dans l’intention de parvenir à quelque mirador surplombant la ville, recommandé par l’office du tourisme. Sans enthousiasme, et peinant plusieurs fois à trouver mon chemin, j’atteins un premier point de vue qui ne me fait pas grande impression. Et décide finalement de faire marche arrière.

Une décision allant de soi.

Ce qui s’annonçait comme une journée ratée prit néanmoins une autre tournure.

Un jeune homme dont j’oublie le nom me prend en stop et me dépose à proximité du centre-ville, près de l’entrée d’un vaste cimetière. J’y pénètre sans trop savoir pourquoi et me trouve soudain fasciné par les mausolées en décrépitude, chapelles délabrées aux vitraux percés par la lumière, caveaux béants et monuments d’où débordent des cercueils comme entassés à la va-vite, frappant contre les grilles. Traînant négligemment sur des tréteaux, des pinceaux desséchés et pots de peinture rouillés annoncent des travaux qui n’auront sans doute plus lieu.

–  « Peut-on prendre des photos du cimetière ? »
–  « Si vous ne photographiez pas les noms… »
–  « Je reviendrai, je dois acheter un nouvel appareil. »

Pris d’un regain de volonté, je me mis à envisager de nouveau la suite de mon voyage.

Clichés du cimetière en boîte, je prends un billet pour Salta, lieu hautement touristique au croisement de l’Argentine, la Bolivie et le Chili, que je franchis bien vite pour pousser plus loin, vers la province de Jujuy. San Salvador de Jujuy offre peu à voir et ressemble à nombre de villes argentines. J’y cherche toutefois un hostal et me plante dans le hall d’entrée, où personne ne se présente pour m’accueillir.

Anna entre peu après moi et m’interpelle sur l’absence de gérant. Elle est hollandaise, grande et élancée, et a la froide élégance des filles nordiques. Pour contraster, un sourire radieux. En réalité, l’hostal est fermé et Anna me conduit vers un autre, dont elle a récupéré l’adresse sur internet.

Dès lors, nous ne nous quittons plus. Nous dormons à deux dans le même dortoir le premier soir. Puis, le lendemain matin, nous décidons de mettre le cap ensemble vers Humahuaca, petit village près de la frontière bolivienne.

Une journée idéale.

Je l’observe discrètement, tandis qu’elle prépare son sac. A un moment, je la surprends qui m’observait elle aussi. Les yeux vite détournés. Dans le bus, elle m’adresse ici et là un sourire désarmant, avant de tourner la tête vers la fenêtre. Nous partons en 4×4 vers une montagne dite aux 14 couleurs, en compagnie de trois Argentines de Córdoba. Je l’étudie encore tandis qu’elle regarde au loin vers la montagne, assise en tailleur sur un parapet.

Au retour au village, elle hésite longuement sur l’hostal où elle voudrait passer la nuit. Sans trop comprendre, je choisis le premier que nous avions visité et elle s’en va en prendre un autre. Nous nous promettons malgré tout de manger ensemble le soir venu, avec nos trois Córdobesas. Vers 19 heures, elle apparaît dans mon hostal et je lui propose de faire un tour en ville. Nous rencontrons un artisan de rue, auquel j’achète un bracelet en cuir et elle, des boucles d’oreilles.

Puis, nous nous rejoignons tous au restaurant. Elle face à moi. Elle me lance quelques sourires. Je lui dis : « je suis heureux que l’on se soit rencontrés, j’ai passé une bonne journée ». Rien de bien offensif. Elle prend quelques secondes pour réfléchir et me confirme qu’elle aussi. Je sens quelque chose de sous-jacent, mais n’arrive pas à mettre un mot. En fin de repas, elle décide d’essayer ses boucles d’oreilles.

–  « Ça te va bien. »

Mais déjà, mon regard sur elle n’est plus le même. J’étais jusqu’alors interrogateur et curieux, la questionnant simplement et silencieusement par coups d’œil interposés. A cet instant, je sais.

Nous nous disons bonne nuit, alors qu’elle tombe à l’évidence de sommeil. Elle, retournant à son hostal.

Et depuis… je n’ai pas de nouvelles. Mais je chéris cette journée de la même manière. Qu’elle fût ou non intéressée par moi.

Igual.

A quoi tient l’envie ?

Il y a quelques jours, j’étais dans un état d’esprit des plus pessimistes sur la suite de mon périple. Le désœuvrement à mon arrivée à Tucumán venait me hurler aux oreilles que je n’avais rien à faire là, que cette aventure n’était, une fois de plus, que le signe d’une fuite et de mon inertie. Avec recul, ce genre de réflexion est sûrement intrinsèque à un voyage de longue durée.

Mais c’est aussi un fait. Le fait que le voyage était une excuse, pour éviter de prendre certaines décisions. Le voyage n’était pas un risque. Au contraire : le risque le plus grand pour moi, c’est avoir une vie normale. Avec ses habitudes, ses activités moins « rocambolesques », ses responsabilités, ses efforts.

Ses joies, sans doute.

Toujours est-il que le mystère d’un cimetière, puis celui d’une hollandaise, sont venus me fournir d’énièmes excuses de continuer. Même si j’admets que tout cela n’est pas bien raisonnable.

Dans un article précédent, j’estimais qu’être capable d’évoluer était une force. Je me suis, depuis, rendu à une autre évidence : être soi-même est un besoin. Je ne peux indéfiniment me concevoir comme cette poussière dans le vent, un individu sans cesse en devenir. Il faut bien, à un moment, arrêter les compteurs et se regarder en face.

Les nouveaux départs ont tôt fait de ne pas suffire. Ils vous évitent d’avoir à vous affirmer, à rendre des comptes. Ils vous volent les personnes à qui vous vous attachez. Eux aussi, prélèvent leur part.

–  « Et le chat ? »

Fernando, le propriétaire de l’hostal où je résidais à Tucumán, m’avoua que son chat venait du cimetière, et qu’il l’avait recueilli chez lui. Je ne pus m’empêcher de me reconnaître dans ce chat, vagabondant au milieu d’un cimetière, puis emmené ailleurs sans autre explication.

Dans un cimetière ou dans une auberge.

Se demandant ce qu’il fait là.

San Miguel de Tucumán – Province de Jujuy, mai 2019.


Je suis prête à naître
Prête à dire adieu
Je veux t’en remercier
Je suis prête à entreprendre un nouveau voyage
Sans savoir où aller
Je pars d’ici

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De gauche à droite : Roxana, moi, Marcelo, Javier et Aldana

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Cementerio del Oeste, Tucumán

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Anna

Musique : Natalia Lafourcade – Estoy Lista

Perméable au monde

Javier était maintenant un bon ami. Et son auberge, que je réservai par avance à mon arrivée à Mendoza, devait devenir mon nid pour deux bons mois. Ici, je découvris un homme semblant lutter à la seule force de ses bras pour tenir son univers à flots. Sa combativité face aux écueils de la vie qu’il affronta en ma présence – de son oncle à la santé chancelante au décès du frère d’Aldana, sa fiancée –, ses coups de sang lorsque quiconque portait atteinte à sa vision du bien, que l’on s’attaque à ses proches ou que de parfaits inconnus se trouvent dans la nécessité. Javier s’arrêtait pour vous aider à faire repartir votre voiture, réaliser les démarches administratives pour votre fille blessée au bras par un conducteur de bus négligeant, rendre visite à son autre oncle qui dorénavant vivrait seul au Chili, loin de sa famille. Javier était là, vous pouviez compter sur lui.

Chad séjourna aussi chez lui. Il fut mon compagnon malheureux lors de ce vol qui nous marqua. Cet ancien trader californien m’inspira finalement une grande sympathie. Soucieux de son hygiène de vie, il se prépara avec constance pendant un mois pour participer au semi-marathon de la ville. Il m’entretint longuement des bienfaits de la musculation sur l’esprit et d’une diète adaptée pour accompagner vos progrès. A tel point que, pour la première fois, je mis les pieds dans une salle de gym. Il fut rafraîchissant pour moi d’explorer un peu ses points de vue, que je doutais initialement de pouvoir partager. Parti faire les vendanges dans les environs, je garde le rythme des entraînements avec Javier, qui me conduit à la salle un jour sur deux en voiture.

Rendre compte de ce que je vis, des personnes que je rencontre, n’a en fait rien de naturel pour moi. Focaliser mon attention sur mon environnement, les êtres qui le composent, les enjeux de leur vie est un défi permanent. Tenter d’entrer véritablement en compréhension avec eux. Et partager leurs préoccupations, en particulier lorsqu’elles ne sont pas les miennes.

Mais s’intéresser aux autres n’est peut-être naturel pour personne. Peut-être cela réclame-t-il systématiquement un effort.

Lorsque je fis mon entrée chez Attac, je me souviens que les militants les plus anciens étaient prompts à vous assurer que la question de savoir pourquoi vous vous impliquiez, si vous le faisiez pour les bonnes raisons ou, pour le dire clairement, pour flatter votre égo, n’avait pas grand intérêt. Tout le monde a un égo et préfère le soigner. De même, personne n’est parfait dans sa propre manière d’exister, dans l’application des principes qu’il souhaiterait voir exister chez les autres. L’important, disait-on chez Attac, est d’être là. Et d’agir.

Je fais aussi partie de cette génération qui court après le temps, et ne parvient guère à concentrer son attention bien longtemps sur un même objet. A fortiori, sur une même personne.

Ce rapport au temps fut l’un des grands motifs de mon voyage. Faute de m’être trouvé l’occupation professionnelle dont nous faisons si grand cas dans notre société, je devais me sentir toujours si délaissé. Derrière la réponse tardive d’un ami à qui vous proposez d’aller prendre un verre, derrière le report poli du rendez-vous galant à quelque jour prochain qui n’advient pas, derrière les impératifs qui servent aussi d’excuses pour ne pas avouer le désintérêt, il y a, en germe, l’indifférence que vous renvoyez à votre tour. Et ce message implicite, trame de toutes les conversations obsédées par ce temps qui manque : « j’ai mieux à faire ».

Pour remédier à cette indifférence, notre culture, pourtant si diserte sur l’importance de vivre au temps présent, ne nous enseigne visiblement pas à être présent à l’autre. Pour nombre de gens, vivre au présent signifie vouloir tout, ici et maintenant. S’octroyer impérieusement, tels des enfants capricieux, ce que le monde offre, sans prendre le temps de l’apprécier. Consommer les gens et le temps. Mais l’empressement à vivre, c’est l’absence permanente.

Et l’on s’empresse de vous demander si vous travaillez, quels objectifs vous vous fixez. Et l’on veut savoir ce que vous avez retiré de votre expérience. Et l’on voudrait de chaque récit ne retenir que la fin, comme si tout n’était qu’affaire de conclusions. Et l’on compare, soupèse, pour mieux conforter ses propres croyances.

Dans de rares cas, on essaie de comprendre. On écoute la parole. On accepte la différence.

Je suis encore bien loin d’incarner ces belles paroles. S’intéresser aux autres – à plus forte raison, le leur prouver – réclame pour moi aussi un effort. Et bien sûr, je n’exclus jamais que tout cela n’illustre que ma propre difficulté à accepter le monde en l’état, à prendre mes responsabilités, à grandir et « m’endurcir ». Car le monde n’est pas ce merveilleux espace de tolérance et de compréhension taillé sur-mesure pour ma fragilité.

Je ne suis certes pas un modèle d’altruisme ou d’empathie et je crois que, de toute façon, la vraie générosité s’ignore ou doute toujours d’elle-même. Je ne connais pas les raisons de Javier pour agir comme il le fait. L’univers de Chad m’était, de prime abord, indifférent voire antipathique à certains égards. Je nourris encore nombre d’a priori sur le monde qui m’entoure. Le geste même de mon voyage et l’honnêteté m’obligent à reconnaître mon caractère individualiste.

Mais une autre disposition m’invite à aller au-delà. Et, si je le souhaite, à ne pas m’en satisfaire.

« Tu es perméable au monde » m’avait dit Loïc.

Alors non, je ne crois pas m’intéresser autant aux autres qu’à moi-même. Mais les autres sont là. Souvent, leur différence me dérange. Ils enfreignent mes précautions, pataugent dans mon pré carré, font irruption dans mon imaginaire solitaire, bousculent les représentations trop faciles que je voudrais rendre de moi-même. Et si le fait que les autres vous dérangent ne fait certainement pas de vous quelqu’un de bien, sans doute est-ce une opportunité, une invitation à l’être. Tout dépend de ce que vous en faites.

Deux chemins s’offrent à vous.

 Je pourrais, de l’intrusion des autres, vouloir fuir. Me réfugier dans mes certitudes réconfortantes et ne plus refaire surface. Adopter l’attitude de l’égoïste décomplexé, et vous affirmer que la nature humaine ne peut être changée.

« Fais-en une force » ajouta-t-il.

L’autre option est d’accepter d’être atteint, d’être perméable et de saluer ce qui vous est apporté. Car ce que les autres atteignent en vous, ce que les autres dérangent en vous, ils le changent. La perméabilité, c’est également la capacité à percevoir les changements qu’opèrent les gens chez vous. Et être capable d’évoluer est, en soi, une force.

Mais il y a aussi ce pas supplémentaire, qui consiste à leur rendre la pareille, rendre ce qui vous est donné. Un premier pas, je le crois, vers la générosité. Et comme rares sont ceux qui vous l’inculquent, il en va souvent d’une seule chose : votre volonté. Etre là. Agir. Au final, l’acte est seul capable de signifier l’intérêt que vous portez aux gens.

Au tango, l’apprentissage de base consiste à maintenir entre vous et votre partenaire un espace constant. Lorsque l’un avance d’un pas, l’autre recule en conséquence. L’important n’est pas tant ces deux individualités qui se font face – davantage concernées par la position de leurs pieds, l’élégance de leur posture ou la moiteur de leur main – que cet espace entre elles à préserver, où se construit quelque chose.

Mendoza, avril 2019.

Aujourd’hui, mon combat est de m’aimer davantage
Aujourd’hui, mon cri est silence
Aujourd’hui, je te demande pardon si j’ai blessé ton cœur
Aujourd’hui, je n’aime pas ce qui me fait mal
L’obscurité du jeu
Aujourd’hui, il est temps de soigner les blessures du temps

Musique : Cuatro Pesos de Propina Mi Revolución

Réalité

Nous sommes en guerre. Quelle est la mienne ? Celle du réel contre le rêve.

Au cours des dernières semaines, la réalité s’est rappelée à moi assez brutalement, de deux manières.

La première, une crise d’angoisse déclenchée semble-t-il par mon vagabondage au long cours. Sept mois depuis mon départ, des milliers de kilomètres en bus puis en stop, des lieux dont j’ignore presque tout au premier abord. Me poster des heures durant au bord d’une route perdue, en espérant que quelqu’un m’emmènera plus loin, sans toujours connaître ma propre destination, puis faire halte en quelque auberge où je passerai une nuit ou deux, reconstruire un semblant de relationnel avec de nouveaux inconnus que je quitterai le lendemain…

Non, ce mode de vie n’a rien de normal. Pourtant, il fait bel et bien écho à mon caractère, instable, toujours en quête d’un point de fuite. Cette instabilité, parfois, se retourne contre moi, et m’envoie dans quelque hôpital où l’on ne me trouve rien de concordant.

Nul besoin d’examens pour comprendre ce qu’il se passe. Je fuis. Vers le rêve.

La seconde, un vol à main armée près de Mendoza. Ironie du sort, l’endroit qui me charma au premier regard et où j’espérai enfin poser mon sac pour quelques semaines devait aussi me révéler la dure réalité de l’Argentine. Fort heureusement, je m’étais déjà préparé à cette éventualité, je n’ignorais pas que cela pouvait arriver. « Cela devait arriver », lâchai-je même au policier chargé d’enregistrer ma plainte. Du reste, il n’y eut pas de violence et j’en sors sans autre accroc qu’à l’esprit.

Ce qui « devait » arriver, c’était la réalité. Ce à quoi j’étais déjà préparé, c’était, en fait, à ne rien posséder. Car ai-je déjà eu le sentiment que quelque chose m’appartenait ? Les appartements successifs où je ne restai jamais plus d’un ou deux ans, et n’apposai pas la moindre décoration ? Les personnes que j’aimai, mais quittai par anticipation de peur qu’elles ne fassent de même ?

J’ai, bien souvent, la sensation de n’être qu’une poussière dans le vent, d’être « traversé » par les gens, par les lieux, comme je traverse la vie. De n’être qu’un miroir pour le réel, jamais de l’autre côté.

Il n’est sans doute pas de mots plus galvaudés que la réalité et le rêve. Mais il en est au moins un qui restera mien.

D’un échange récent avec ma petite sœur, une remarque de sa part modifia l’image que j’avais de moi-même. Elle qui m’a toujours impressionné par son indépendance, sa maturité et sa capacité à affronter le réel me faisait un aveu : j’étais, pour elle, un exemple à un autre niveau.

J’étais celui qui rêve.

Je suis celui qui rêve. Ni un martyr, ni un solitaire. Un rêveur.

Mon rapport à la réalité est, comme chez tout bon rêveur, mêlé de rejet et d’attraction. Je ne la méprise, ni ne l’ignore. Je m’en tiens à bonne distance, car en aucun cas elle ne me suffit à vivre. Car, entre la route que je laissai derrière moi et celle qui m’attend, ces haltes plus ou moins prolongées pour reprendre mon souffle, un fait incontestable se dégage : je suis heureux.

De ce fait, certains ont pu se demander où était passée la véhémence de mes premiers articles, mon esprit critique et mon ressentiment lorsque j’accusais le monde que je croyais quitter de violences superbes. Que mes observateurs se rassurent, je garde tout cela à vue.

Je reste atterré par la violence qui nous gouverne, celle qui causa en moi tant de frustration, d’impuissance et, au final, de détresse. Certes, je comprends mieux quelle fut ma responsabilité, ce qui relevait de mes propres démons. Je me sens d’ailleurs plus apaisé par rapport à cela, plus en phase avec ce que cette souffrance disait de moi. Mais il est des choses que je ne pardonne toujours pas.

J’ai déserté une guerre, mais elle ne m’a pas déserté.

Un rêveur se doit de connaître la réalité et de s’en préoccuper. Il n’est de rêve sans réalité. Que l’on m’accorde également l’inverse : il n’est de réalité sans rêve.

La réalité ne se présente à nous qu’au prisme de nos croyances et de nos rêves. Du reste, si « se confronter à la réalité » est une formule qui n’a de cesse de me terrifier – autant qu’elle m’indigne – le plus dur est-il vraiment d’affronter la réalité ? Ou de continuer, malgré la réalité, à rêver ?

Le plus dur est de se lever, et de vouloir. Le plus dur n’est pas la fille de Córdoba, que je regrettais de ne pas avoir abordée, ni ma difficulté à l’aborder. Le plus dur était que je la voulais. De même, le plus dur n’est pas de vivre dans une réalité qui tente parfois de vous soumettre. Le plus dur est de la refuser.

Sans la faculté de rêver, aucun réalisme est-il possible ?

Je me méfie de l’échappatoire consistant à vouloir vivre hors du réel. Mais dans mon aventure qui, pour certains, s’apparente à un rêve, à un retrait du réel, je vois aussi ma réalité. Je refuse de percevoir mon voyage comme une simple passade dans mon existence, dont il me faudrait déjà songer à l’issue, encore moins comme un moment hors du temps, hors du réel.

C’est mon présent. C’est aussi le réel.

Quant à cette réalité que je voulus abandonner, les critiques que je formulais à son endroit demeurent quasi intactes. J’en dressai, en prévision de cet article, des listes entières. Pour le moment, je préfère me concentrer sur la mienne, qui est aussi mon rêve. Mais n’aies crainte, je reviendrai sûrement vers toi, décocher mes plus belles flèches. Pour que tu n’oublies pas les rêves qui t’autorisent.

Je resterai à Mendoza, havre de paix qui m’attendait. Dès les premiers pas en ville, j’ai senti que nous étions faits pour nous entendre. De grandes allées à l’ombre des arbres, un rythme de vie tranquille, accordé à une culture où la fête et le vin tiennent une place centrale. J’y défais mes valises le temps de mieux en respirer l’air, de nouer de nouveaux contacts, de trouver quelque travail dans une auberge, de donner des cours de français et d’en prendre de dessin ou de tango…

Je ne me laisserai happer par aucune réalité qui voudrait m’aspirer vers le bas. Je suis plus fort que cela.

Lorsque je me retrouve sur une route inconnue, sac dans le dos, qu’un soleil de plomb me tombe sur la casquette, que j’ignore encore où je vais et comment j’y parviendrai… Lorsque j’y arrive et que je me change en un instant en convive d’une soirée inattendue, verre de vin à la main au milieu d’un concert de rue… Alors, je comprends pourquoi j’ai sauté ce pas, et pourquoi il n’y avait rien d’accidentel ou d’artificiel dans ce choix. Cet espoir sans cesse renouvelé, cet enthousiasme dans la journée qui commence, cette seconde naissance : là où, pour l’heure, mon bonheur se trouve.

On me dit que ce que l’on nomme « la réalité » m’attend…

Qu’elle attende.

Mendoza, mars 2019.

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Musique : Camila MorenoDe que

On trahit bien

J’ai longuement hésité quant à la teneur de ce post. Les derniers jours ont été pour le moins mouvementés, j’en ferai probablement le récit dans un prochain billet.

Celui-ci s’est imposé en premier.

Hormis tout ce que je m’évertue à reprocher à ma vie et au monde, à ceux qui auraient le tort de « ne pas me comprendre », il est des rencontres qui vous réconcilient avec l’humanité. Ayant traversé la Patagonie en stop, je m’en suis remis à tant de gens, qui n’avaient que peu d’intérêt en soi à m’aider, mais qui le firent, jusqu’à mon arrivée à bon port. Certains me payèrent même le café, d’autres me proposèrent de m’héberger chez eux, de me faire visiter leur lieu de vie, de partager un dîner ou un barbecue en famille, de rester en contact « au cas où, si tu as le moindre problème ». Cela aussi, il me faudra en faire le récit…

Mais il est une personne qui n’attendit pas de me trouver au bord d’une route, au fin-fond du désert argentin, pour me tendre une main amicale. Il est une rencontre que j’ai sous-estimée bien trop longtemps. Qui me forgea elle aussi et à laquelle je ne saurais repenser sans nostalgie. Quelqu’un avec qui je me trouvai une résonance particulière dans le domaine de la musique. Qui fut mon double un temps, puis mon protecteur. Qui, peut-être plus qu’aucun autre, me fit pleinement confiance et tenta de me comprendre. Par-dessus tout, me donna les moyens de mes rêves.

Avec le recul, l’histoire de mon amitié avec Thibaut m’apparaît comme une autre vie dans ma vie. Nous avons, ensemble, vécu une aventure inoubliable. Une école de la vie pour nous deux.

La musique.

Nous nous étions connus sur internet, un de ces « sites de rencontres » pour musiciens, et le contact prit rapidement.

Nos débuts furent, bien sûr, tâtonnants. Je me souviens de ces séances de répétition, cherchant un juste équilibre entre nos inspirations musicales, mon envie de prendre mes compétences plus au sérieux, et son jeu de guitare qui me scotcha dès les premières notes. « Alors comme ça, tu es autodidacte ? ». Il était clair qu’une harmonie se dégageait et il ne fallut guère de temps pour nous retrouver dans le premier bar qui se présentait pour tester nos reprises « guitare-voix ».

Cette harmonie ne se limitait pas à l’aspect musical. On s’est vraiment bien marrés.

Puis, chacun commença à mettre son grain de sel créatif. Thibaut venait régulièrement avec de nouvelles propositions de musiques, et je compris que mon endroit serait l’écriture.

« WOTS » était né.

Avec un respect mutuel pour ce que l’autre apportait, Thibaut une énergie et un plaisir visible d’être sur scène, moi un univers un peu torturé mais une sincérité à toute épreuve.

Thibaut était là tout le long, tandis que j’essayais de m’affirmer sur scène. Il m’a toujours soutenu. Je crois toutefois que nous nous sommes donnés mutuellement du courage. Et il en fallait, pour affronter des moments de doute, de peur, de solitude.

Ces années me manquent aujourd’hui. J’aimerais, encore, prendre ma guitare sur l’épaule et rejoindre Thibaut à la porte du Café Rubis ou de la Maizon Bar, pour pousser la chanson, une bière pas loin du pied de micro, nous jetant des coups d’œil pour se donner le départ. Trois, quatre. Une transition un peu bancale, mais « c’est pas grave » me fait Thibaut de la tête. On enchaîne, on se détend. Et au final, on s’éclate. Fin du set, « qui va faire passer le chapeau cette fois ? »

WOTS s’est ensuite élargi, avec François et Nico, puis Neill, à la basse et aux percussions. Là encore, époque très tendre dans ma mémoire.

Un premier CD de compositions… mais, déjà, la fin. François avait fait part de son souhait de se professionnaliser et de faire rentrer de l’argent. Nous n’y parvenions pas des masses, il faut avouer. Moi aussi, je voulais passer à autre chose. Un son plus « brut », du rock. Décision fut prise de dissoudre le groupe, chacun reprenant sa route.

Je m’en allais du côté de Léo, autre acolyte du premier jour. J’insistais auprès de lui pour que notre nouveau groupe se nomme « L’Enfant Modèle ». Et, jusqu’à son départ en Asie, je fis une belle part de chemin avec lui. Peut-être le sujet d’un autre billet ?

Quand Thibaut revint vers moi – certes, nous n’avions jamais vraiment rompu le lien –, je songeais à monter un projet plus professionnel, en formation guitare-basse-batterie.

« Humbolt ».

Thibaut allait me faire une proposition unique : il financerait l’enregistrement de notre premier album. Pas un enregistrement à la maison, comme nous le faisions jusqu’alors. Un enregistrement en studio, avec un professionnel aux commandes. Pas n’importe quel studio, pas n’importe quel professionnel. Puis un shooting photo soigné, une édition en mille exemplaires, une sortie en fanfare. Thibaut voulait le meilleur.

Je ne me rappelle plus précisément ce que je lui ai répondu ce jour-là. Juste, « oui ».

Mais qui d’autre pour me faire une telle offre ? Qui ?

Thibaut se muait ainsi en producteur financier, manager et conseiller artistique, je serais au pilotage pour monter le groupe et m’assurer de l’enregistrement.

Nous enregistrâmes au Studio Gang, qui accueillit entre autres Daft Punk, sous la direction artistique de Ken Stringfellow, ancien membre de REM. Avec Lorenzo à la guitare, Antonin et Romain en duo basse-batterie. Matthieu Gibson s’occupa du shooting photo. Nous réservâmes la péniche La Dame de Canton, sur les quais de Seine, pour le lancement.

Que retenir de cette expérience ? Qu’elle fut une véritable poussée d’adrénaline pour moi, autant qu’elle m’inspira un sentiment de fierté comme j’en ressentis peu dans ma vie.

Tout cela grâce à une personne.

Je militais ensuite pour un changement de section basse-batterie, et nous recrutions définitivement Gabriella et Léo. Tout était en place pour porter l’album et enchaîner les scènes. Ce que nous fîmes, pendant deux ans.

Je ne cacherai rien de la suite. Non, il n’est pas aisé de « percer » dans ce domaine qu’est la musique. Thibaut le savait, je le savais. Nous nous sommes, disons-le, cassé les dents. Ne parvenant pas à trouver notre public, quand bien-même Thibaut déployait des trésors de patience à contacter les salles et booker des dates. J’espère, quant à moi, avoir démontré autant d’efforts que son engagement m’y appelait. Je croyais énormément dans cette nouvelle formation : des personnes uniques tant humainement qu’artistiquement.

Pourtant, à l’aube d’un nouvel enregistrement, gagné lors d’un tremplin, je lâchais ces mots : « ce sera probablement mon dernier essai, guys, je ne crois pas pouvoir continuer encore longtemps ». Léo m’en voulut beaucoup. « Comment porter un album dans ces conditions ? » De fait, je ne l’ai pas porté.

Je porte en revanche une grosse part de responsabilité dans toute cette histoire. Et si se flageller ne fait aucune différence, je n’oublie rien.

Je retombe parfois sur d’anciennes conversations que j’eus avec Thibaut par mail. Et je me vois d’une sévérité impressionnante à son égard, d’une sécheresse inexcusable pour quelqu’un qui fit autant pour moi. Qui fut autant pour moi. Je ne sais pas de qui viennent ces mails, mais j’espère que cette personne est partie loin. À l’étranger.

Thibaut, je m’excuse pour t’avoir parlé mal lors de nos échanges. Et je m’excuse si je t’ai jamais trahi. Ce que tu as fait pour moi, personne ne l’a jamais fait. Tu m’as fait confiance et tu as cru en moi sans l’ombre d’une réserve. Je songe à l’idée que certains n’auront peut-être jamais cette chance. Tu es et tu resteras un ami des plus chers en mon cœur.

Melipeuco – Zapala, février 2019.

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Musique : Thibaut Lamy / Florian Lopez – On trahit bien

Paso Virginia

Ce billet entamé après une pinte de bière à 10 degrés à Comodoro Rivadavia, Argentine. Porqué no ?

Le trek des « Dientes de Navarino », au sud du Chili, est un circuit de trois à cinq jours, donnant d’un côté sur la Terre de Feu versant argentin, de l’autre sur le Cap Horn et les derniers archipels avant l’Antarctique. Du rêve.

Les deux premiers jours ? Une balade enjouée à flancs de montagnes – lesdites Dientes –, ponctuée de lacs d’altitude, vallons rocheux et forêts à moitié dévorées par les castors. Moi, appareil photo au poing, plantant fièrement mes bâtons entre cailloux et plaques de neige, puis posant ma tente et me préparant mes 400g de pâtes, riant bêtement dans mon sac de couchage lequel se zippe jusqu’en haut – si si –, et vous fait tirer sur des ficelles pour couvrir la tête, ne laissant dépasser que le nez.

« Ce n’était pas si compliqué, haha », pensais-je emmitouflé dans mon super duvet. Un peu froid au nez, quand-même…

Troisième jour. Neige et vent tombent sans discontinuer depuis le matin. Après une sortie de tente ardue, le parcours, bien tracé jusqu’à présent, cesse d’exister. Je m’écharpe peu à peu avec Eduardo, mon compagnon de marche rencontré sur le chemin. Lui, tête baissée sur son GPS et marchant à vive allure, nous fait prendre des voies toujours plus improbables pour poursuivre. Je lui dis qu’il faudrait peut-être lever les yeux, chico !

Dans des circonstances qui me ressemblent, on se sépare.

Quelques heures après, j’entame seul la dernière ascension du parcours. Au sommet, le Paso Virginia. Un col tombant à pic sur 300 mètres, avec un vent violent dans votre dos qui vous empêche de vous maintenir debout et menace à tout moment de vous projeter dans le vide. Le passage est difficile à identifier et, à moins de vous approcher davantage du bord, vous ignorez exactement ce qui se trouve de l’autre côté.

Ce qui me traverse l’esprit à cet instant restera à jamais au Paso Virginia.

« Je t’ai vu marcher : tu poses bien le pied », m’avait dit un autre camarade de randonnée, dans les Pyrénées.

Je pose le pied avec toute la concentration possible. Pendant ce temps, dans mes oreilles, un groupe reprend bêtement « Everyday » au ukulélé. Le décalage avec la rigueur du passage et les sueurs froides qui me traversent est total. Mais je passe. Putain, je passe. Grâce à ce mélange d’appréhension, de gravité, et de parfaite insouciance, je passe.

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La fille aux tatouages de Cordoba

Une semaine plus tard, dans un residencial au sud de l’Argentine… Mon ventre me fait des misères, comme d’habitude. Je sors de ma chambre en fin d’après-midi, dans un demi-sommeil. Dans la cuisine, une fille se prépare un maté. Elle a la tenue des randonneurs, legging et chaussures de sport. Des tatouages dépassent de chaque manche de son t-shirt et de l’encolure.

Piercing entre les narines.

Elle me jette des coups d’œil, me prenant sans doute pour un animal un peu curieux. Je m’attable pour manger face à elle, qui lit distraitement un livre sur l’anarchisme. Je n’essaie pas de lui parler. J’essaie de ne pas lui parler.

Dîner mal avalé, je retourne dans ma chambre pour me préparer à sortir prendre l’air. Je la retrouve au même endroit. Inès, la propriétaire de l’auberge me salue, et lui fait savoir : « el señor es frances ». Puis à moi : « ella es de Cordoba ». La fille de Cordoba me regarde en plein dans les yeux.

Qu’est-ce que t’es belle, merde.

Je salue. Et je sors. Je me plante les écouteurs et mets James Blake en boucle. Quel con. Après une heure d’errance, je me prends une bière dans une épicerie et décide enfin de retourner voir si elle est encore là. Je me promets de ne pas attendre une seconde de plus pour lui adresser la parole.

Personne. J’appris plus tard qu’elle était elle-même sortie avec une amie pour boire un verre en ville. Et repartie dans la nuit pour Cordoba…

Paso Virginia, tu étais plus facile à passer.

Malgré tout, ma façon de voyager a sensiblement évolué. J’ai notamment délaissé les bus et avance en stop. Je me plante à la sortie d’une ville quelconque, et je lève le pouce. Je cherche les stations-service pour demander aux conducteurs qui font leur pause sandwich s’ils vont au nord. J’ai oublié par mégarde la section « Argentine » du Lonely Planet dans ma sacoche de guitare, et m’efforce de ne plus me référer à Booking avant d’arriver dans un endroit, pour y trouver où dormir. J’entre dans une librairie, un café, j’alpague un passant pour connaître un « residencial bastante barato » à proximité.

Donne-moi encore six mois et je chasse le castor pieds nus sur l’Ile Navarino avec un arc et des flèches.

Qu’est-ce que le courage ? Une autre question qui me suit ici, comme elle me hantait en France. Etre courageux réclame peut-être autant de sérieux que d’insouciance. D’être conscient de l’enjeu et de son importance, pour finalement l’aborder avec un maximum de légèreté et de spontanéité. A grands renforts de ukulélé.

Il y a, aussi, ce vent qui vous pousse. En Patagonie, il dicte sa loi à la Terre et aux Hommes. Vous ne pouvez pas lui résister : le seul passage, c’est en avant. Il vous dit : « il va bien falloir que tu te jettes » et vous savez que c’est vrai. Au Paso Virginia, j’avais beau lui résister, je savais qu’il aurait le dernier mot.

Depuis, j’essaie de lui faire confiance. J’embarque dans le camion d’Alberto, qui me donne l’adresse de son frère plus au nord, dans la voiture de Joaquin, qui me propose une fellation, avant de me conseiller des endroits où sortir, puis dans la fourgonnette de Carmen, catholique radicale qui m’explique à quel point les homosexuels mènent l’humanité à sa perte. Je garde mon sourire, je réponds gentiment que oui, que non. J’essaie d’en savoir davantage.

Chose étrange : je n’ai jamais été si dépendant des autres, pourtant, je me sens indépendant comme jamais. De mes propres certitudes. Et je ne me sens obligé de rien. J’accueille ce que le vent me porte, avec l’esprit clair, et bras ouverts. Je me mettrais volontiers des claques parfois, comme lorsque je choisis de ne pas répondre aux appels d’Eduardo dans la montagne. J’avais promis de ne plus vous inquiéter.

Mais ici, résister aux éléments, c’est un peu lutter contre soi-même. Alors j’étends les bras et je me lance. Avec un vent pas possible dans le dos.

Puerto Madryn, janvier 2019.

Chaque jour se rapproche,
Plus vite que des montagnes russes,
Un amour comme le tien…
Lalalala.

PS : J’ai finalement découvert que l’amie de la fille de Cordoba travaillait dans une bibliothèque à La Plata, près de Buenos Aires… Tiens, c’est sur mon chemin.

Musique : La Familia de Ukeleles – Everyday

Le fil

Une page se tourne. Inévitablement.

Courir après le sud du monde, pour quoi au juste ? Qu’y a-t-il ici qui ne soit déjà le même, déjà parcouru, déjà vécu ? Le mystère auquel j’aspirais se heurte à une réalité des plus crues. La plus difficile à admettre peut-être pour moi : je ne suis pas seul.

Ce que j’imaginais être un encouragement, un réconfort, une promesse n’est-il pas ce que je redoute finalement le plus ? Ne pas être seul, ma tragédie ? Certainement, mon plus redoutable défi.

Sur l’Isla Navarino, toutes les nationalités se croisent. L’anglais, l’allemand et le français y sont davantage parlés que l’espagnol. L’auberge est ce foyer imaginaire pour voyageurs en quête d’une rencontre qu’ils ne feront probablement jamais : les gens d’ici, la vie d’ici. Mais que vivent les gens d’ici au juste ? Qu’ont-ils de si différent ?

Rien ?

Peut-être est-ce là la beauté de l’Histoire. Mais là réside aussi le confort qui m’aspire, celui qui me fait trop souvent préférer le connu à l’inconnu, le saisissable à l’inaccessible.

J’ai apprécié rencontrer des voyageurs, comme moi. Pourtant ces derniers, comme ces « locaux » fantasmés, entraperçus et trop vite abandonnés, me laissent avec ce terrible pressentiment : personne n’est un étranger.

Le romantisme du voyageur s’accommode mal du quotidien par trop décevant – car familier – de « ceux d’ici », qui s’échinent à vivre. Ses rêves de conquête se brisent sur les plans méticuleux d’autres comme lui, des guides touristiques, des expatriés qui connaissent les environs jusqu’au moindre bosquet. Tous les sentiers sont balisés. Tous les gens souffrent, aiment, veulent, refusent. Et leurs motivations se recroisent.

Après quelle révélation me suis-je lancé ?

De ces quelques mois de voyage, il me reste l’impression d’avoir couru. Qui ai-je vraiment rencontré ? Qu’ai-je vraiment compris ? Puis-je dire désormais que je connais tel endroit ou telle personne ?

Non, je n’ai couru qu’après mes démons. Après une certaine idée romantique du voyage. Surtout, après la solitude.

« Tu es ici pour chercher l’union » m’avait dit Martine, à la suite d’un tirage de tarots. Jusqu’à ce jour, j’ai le plus souvent cherché le contraire.

J’ai passé ma vie à tirer sur le fil de la solitude, jusqu’à la rupture. Le fil de la compassion, ou de l’apitoiement. Sur la menace tacite d’une chute, d’une fin. Que tu t’inquiètes pour moi, voilà ce que je voulais. Je voulais que tu me cries : « ne pars pas », que tu me retiennes de force s’il le fallait. Pour partir tout de même.

J’étais ce martyr, cet incompris. Je passais ma vie à chercher la solitude, l’unicité en moi, quelque chose d’irréductible, de beau, de pur. Me tenir face à l’immensité, enfin, seul.

Me voici, au bout d’un monde qui n’a aucun bout en soi. Aucun nord et aucun sud. J’ai mis entre toi et moi toute la distance que je pouvais. Pour mieux démontrer ma solitude, carte à l’appui.

Je cherchais la solitude. Et voici que la solitude n’existe pas.

Une poignée d’êtres humains s’exilent bien du monde, vivent au fond de forêts ou au sommet de montagnes, courent des étendues désertiques, défient la nature, leur nature. Mais reviennent, toujours, au monde. Et ne pourront jamais faire comme si rien n’existait.

De même, dans ce monde comme dans un autre, il me semble que je chercherai toujours un exil. Un exil que je suis pourtant incapable d’assumer.

Car tout ce que je fais vous est lié.

Pourquoi ce besoin de solitude ?

J’ai pris conscience d’un certain fait sur moi, qui m’empêche de gérer le conflit – voire la différence – avec sincérité et sérénité. Qui me fait naturellement préférer l’approbation, même avec ce qui ne me ressemble pas. Cette sensibilité, que j’invoque régulièrement. Mais aussi un certain manque de courage. Dès lors, la solitude n’est pas qu’une fantaisie égoïste et narcissique : elle est un refuge.

Là, lorsque je n’ai plus de comptes à rendre, plus à contenter les regards trop familiers, plus à nourrir l’image que je voudrais renvoyer, je me sens, un peu, vrai.

De là ma difficulté à être avec l’autre, quand bien-même je le voudrais. Combien de mes relations en ont pâti ? Prenant conscience que j’avais déformé à tel point ce que j’étais, faute de ne savoir gérer la différence en préservant la mienne. « Je ne me reconnais plus, je dois me retrouver ».

L’enfant en moi se croit encore seul au monde. L’adulte se sait sensible. Tous deux ont du chemin à parcourir.

Dans l’avion pour Puerto Williams, je terminais un livre débusqué dans la bibliothèque d’une auberge. Le « Voyage au centre de la Terre » de Jules Verne. A l’intérieur, quelqu’un avait laissé ce mot :

« J’espère que tu apprécieras la lecture, rappelle-toi que tu peux toujours compter sur moi. Je te demande pardon pour ces larmes que tu as versées par ma faute et peut-être pour ne pas t’offrir une relation normale. Souviens-toi que tu seras toujours dans mon cœur ».

Je continue moi-même de marcher sur cette ligne. De tirer sur le fil.

En attendant, je me prive d’une véritable rencontre. Et je déduis bien vite que rien ne saurait plus me surprendre. Que je n’aurais rien de plus à apprendre. Que rien n’est différent, car la différence m’encombre.

« Je vais prendre le temps » avais-je dit à Juliette. L’ai-je vraiment fait jusqu’ici ? Il est temps de le prendre, et d’arrêter de courir. D’arrêter de jouer les conquérants solitaires, car la vérité est que j’ai traversé la Bolivie et le Chili : mais je n’ai rien compris. J’ai foulé des sols et serré des mains, sans en connaître rien. J’ai couru jusqu’au point où je ne peux plus courir. Il est l’heure de rencontrer et d’apprendre, avant de parler.

Dans le fond, je me moque bien de parcourir l’Amérique Latine de long en large. Autant traverser la rue, voir si l’on ne cherche pas de l’aide au restaurant, et tenter de coucher autre part que dans un hostal. Tâchons de faire les choses différemment.

En attendant, rassure-toi. Sois sûr que je prends soin de moi. J’aimerais que mon besoin de solitude ne m’empêche pas d’être près de toi. Je t’imagine parfois à mes côtés, profitant avec moi d’un paysage éblouissant, je te donne un coup de coude et je te vois, sourire en coin. Certes, j’ai peur d’être condamné à être loin. Toujours loin. Mais je m’efforcerai de chercher l’union.

Je ne coupe pas le lien, je te retiens.

« Bout du monde », janvier 2019.

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Musique : Gustavo Santaolalla – Secreto en la montaña

Forward / Get inside / Back paddle

Faire halte à Puerto Cisnes ou pousser jusqu’à Coyhaique ? Visiter l’Ile Magdalena ou récupérer la Carretera Austral en stop ? Engager la conversation dès le petit-déjeuner ou attendre le soir pour lui proposer de boire un verre ? Ecrire un article avant ou après ma semaine de travail ? Camping ou auberge, bus ou ferry, rando ou repos, chemise ou t-shirt, empanada ou casuela ?

Aussi ténues soient-elles, le voyage a cet énorme avantage de me placer constamment face à des décisions nouvelles, et de me rappeler que j’en suis le principal affecté. Rester à un même endroit, avancer ou revenir sur mes pas ? Quelle importance, si ce n’est pour moi ? Trouver son rythme, savoir se fier à ses intuitions ou ses envies, mais aussi mesurer chaque jour les conséquences de ses choix, autant d’enseignements cruciaux – et de nœuds au cerveau – pour un indécis comme moi !

Dès le début, je compris qu’il y aurait là un sujet. Les backpackers que vous croisez ont toujours des plans en tête, qui vous feront pâlir de jalousie ou rougir de honte : « alors, dois-je les accompagner pour l’ascension du volcan Tartempion, ou assumer de lézarder en ville ? » Cependant, ne vous y trompez pas : les mêmes qui grimpent seront, demain, sur les rotules, tandis que ceux qui sirotent leur café auront des fourmis dans les jambes. Au bout du compte, chacun suit son rythme.

A Castro, une voyageuse en vadrouille depuis plus de quatre ans éclaira mon esprit d’une réflexion inédite : « si tu peux continuer à voyager sans limite de temps, ne t’empêche pas de le faire ». Elle ne se voyait certainement pas rentrer à la maison, ni rentrer dans aucun rythme. A ce propos, la plupart des voyageurs solitaires que je croise sont des voyageuses. Si l’envie te prend de partir en solo, je n’aurais qu’un conseil : ne t’empêche pas de le faire.

Le fait d’être confronté au rythme de l’autre – ou ce que j’imagine être son rythme – m’inspire encore injustement frustration, culpabilité ou jalousie. Et le problème dépasse de loin le seul cadre du voyage. Parvenir à trouver son propre rythme et ne pas en rougir, voilà bien une conquête à laquelle j’aspire.

– Eux : « On a visité Puerto Cisnes, en 2 heures c’était plié ».
– Moi : « Ok, je vais m’y installer pour la semaine ».

Esprit de contradiction, quand tu me tiens. Mais s’opposer, c’est encore réfléchir à travers l’autre, non à travers soi.

J’avance.

J’ai récemment enfreint deux règles. La première : faire du rafting. Je ne m’appesantirai pas ici sur les débats qui m’animèrent avant ou après cette expérience, proposée par une des innombrables agences de la région, au regard de pratiques du tourisme que je déplore par ailleurs. Ceux qui me lisent les connaissent ou les pressentent sans doute. Et du reste, ce n’était pas la première fois.

La seconde : faire du rafting. Et enfreindre cette règle-là était finalement le plus important à mes yeux : repousser mes limites. Avant d’embarquer dans le radeau, Freddy, notre moniteur, nous enseigna les trois conduites à appliquer durant la descente : « forward », « get inside », « back paddle » (« en avant », « à l’intérieur / à couvert » et « en arrière »). Muni de ma pagaie, j’y mis tout mon cœur. Dans un cadre absolument idyllique, rivière turquoise et volcan en arrière-plan, je savourai chaque instant avec un mélange d’appréhension et d’excitation, une sensation de liberté et de puissance uniques. Et beaucoup d’eau dans la gueule.

Mon rythme n’est-il pas celui d’un radeau en plein Río Petrohué ? Il faut, pour vous dégager du rivage, quelques coups de pagaie en arrière. Passé. La plupart du temps, vous n’avez presque aucun effort à fournir, le río se charge de vous porter. Vous êtes à l’intérieur, vous vous préservez d’une vague ou deux. Présent. Puis, vous plongez la pagaie profondément et poussez de toutes vos forces pour avancer. Futur.

De même, souvent accroché à la rive, à la station immobile et rassurante. De même, en rythme de croisière, le nez à l’air et l’œil sur le volcan, appréciant le voyage. De même, m’imposant aussi des coups d’accélération, parfois violents, rageux, désespérés. Mon propre visage se reflète dans ces eaux.

Je pense être quelqu’un qui aime son confort, qui évite autant que possible le conflit, majoritairement calme et appréciant le calme. Raison pour laquelle, je dois, quand les fourmis me montent aux jambes, partir. Enfreindre mes propres règles, pour ne pas m’enliser et m’assurer du bois dont je suis fait. Car il se peut toujours que je me trompe sur ce point.

Ces coups d’accélération restent désordonnés, imprécis. Bien perspicace celui qui pourra me dire où je vais. Quand la perspective de l’arrivée me fait peur, je repense à cette expression, lue sur quelque mur tagué : « caminar sin la necesidad de llegar ». Je relis également volontiers un passage de ce livre : « Partir n’a d’autre but que de se livrer à l’inconnu, à l’imprévu, à l’infinité des possibles, voire même à l’impossible. Partir consiste à perdre ses repères, la maîtrise, l’illusion de savoir et à creuser en soi une disposition hospitalière qui permet à l’exceptionnel de surgir. Le véritable voyageur reste sans bagage et sans but ».

Je me suis, malgré tout, construit une destination de fortune – le bout du monde – et je m’y rends maintenant. Je profite une dernière fois d’une cheminée réconfortante, de fruits de mer rehaussés d’herbes et de baies mystérieuses, d’un vin revigorant. Je dis à une dame que sa cuisine me fait penser à ce Noël en famille que je vais manquer. J’ai les yeux braqués sur des fjords verdoyants baignés par les nuages, des ponts de bois qui enjambent torrents et plantes majestueuses, des chevaux perdus dans les dunes, des barques qui vous disent « viens ».

Rien ne pourra plus m’en empêcher désormais.

Je viens.

Puerto Cisnes, décembre 2018.

Je viens avec le monde, avec les oiseaux
Avec les fleurs, les arbres et leurs chants
Avec le ciel et ses constellations
Avec le monde et toutes ses saisons
Je viens reconnaissante au point de départ
Avec le bois, la montagne, la vie
Avec l’air, l’eau, la terre et le feu
Je viens regarder le monde à nouveau

Musique : Ana Tijoux – Vengo