Réalité

Nous sommes en guerre. Quelle est la mienne ? Celle du réel contre le rêve.

Au cours des dernières semaines, la réalité s’est rappelée à moi assez brutalement, de deux manières.

La première, une crise d’angoisse déclenchée semble-t-il par mon vagabondage au long cours. Sept mois depuis mon départ, des milliers de kilomètres en bus puis en stop, des lieux dont j’ignore presque tout au premier abord. Me poster des heures durant au bord d’une route perdue, en espérant que quelqu’un m’emmènera plus loin, sans toujours connaître ma propre destination, puis faire halte en quelque auberge où je passerai une nuit ou deux, reconstruire un semblant de relationnel avec de nouveaux inconnus que je quitterai le lendemain…

Non, ce mode de vie n’a rien de normal. Pourtant, il fait bel et bien écho à mon caractère, instable, toujours en quête d’un point de fuite. Cette instabilité, parfois, se retourne contre moi, et m’envoie dans quelque hôpital où l’on ne me trouve rien de concordant.

Nul besoin d’examens pour comprendre ce qu’il se passe. Je fuis. Vers le rêve.

La seconde, un vol à main armée près de Mendoza. Ironie du sort, l’endroit qui me charma au premier regard et où j’espérai enfin poser mon sac pour quelques semaines devait aussi me révéler la dure réalité de l’Argentine. Fort heureusement, je m’étais déjà préparé à cette éventualité, je n’ignorais pas que cela pouvait arriver. « Cela devait arriver », lâchai-je même au policier chargé d’enregistrer ma plainte. Du reste, il n’y eut pas de violence et j’en sors sans autre accroc qu’à l’esprit.

Ce qui « devait » arriver, c’était la réalité. Ce à quoi j’étais déjà préparé, c’était, en fait, à ne rien posséder. Car ai-je déjà eu le sentiment que quelque chose m’appartenait ? Les appartements successifs où je ne restai jamais plus d’un ou deux ans, et n’apposai pas la moindre décoration ? Les personnes que j’aimai, mais quittai par anticipation de peur qu’elles ne fassent de même ?

J’ai, bien souvent, la sensation de n’être qu’une poussière dans le vent, d’être « traversé » par les gens, par les lieux, comme je traverse la vie. De n’être qu’un miroir pour le réel, jamais de l’autre côté.

Il n’est sans doute pas de mots plus galvaudés que la réalité et le rêve. Mais il en est au moins un qui restera mien.

D’un échange récent avec ma petite sœur, une remarque de sa part modifia l’image que j’avais de moi-même. Elle qui m’a toujours impressionné par son indépendance, sa maturité et sa capacité à affronter le réel me faisait un aveu : j’étais, pour elle, un exemple à un autre niveau.

J’étais celui qui rêve.

Je suis celui qui rêve. Ni un martyr, ni un solitaire. Un rêveur.

Mon rapport à la réalité est, comme chez tout bon rêveur, mêlé de rejet et d’attraction. Je ne la méprise, ni ne l’ignore. Je m’en tiens à bonne distance, car en aucun cas elle ne me suffit à vivre. Car, entre la route que je laissai derrière moi et celle qui m’attend, ces haltes plus ou moins prolongées pour reprendre mon souffle, un fait incontestable se dégage : je suis heureux.

De ce fait, certains ont pu se demander où était passée la véhémence de mes premiers articles, mon esprit critique et mon ressentiment lorsque j’accusais le monde que je croyais quitter de violences superbes. Que mes observateurs se rassurent, je garde tout cela à vue.

Je reste atterré par la violence qui nous gouverne, celle qui causa en moi tant de frustration, d’impuissance et, au final, de détresse. Certes, je comprends mieux quelle fut ma responsabilité, ce qui relevait de mes propres démons. Je me sens d’ailleurs plus apaisé par rapport à cela, plus en phase avec ce que cette souffrance disait de moi. Mais il est des choses que je ne pardonne toujours pas.

J’ai déserté une guerre, mais elle ne m’a pas déserté.

Un rêveur se doit de connaître la réalité et de s’en préoccuper. Il n’est de rêve sans réalité. Que l’on m’accorde également l’inverse : il n’est de réalité sans rêve.

La réalité ne se présente à nous qu’au prisme de nos croyances et de nos rêves. Du reste, si « se confronter à la réalité » est une formule qui n’a de cesse de me terrifier – autant qu’elle m’indigne – le plus dur est-il vraiment d’affronter la réalité ? Ou de continuer, malgré la réalité, à rêver ?

Le plus dur est de se lever, et de vouloir. Le plus dur n’est pas la fille de Córdoba, que je regrettais de ne pas avoir abordée, ni ma difficulté à l’aborder. Le plus dur était que je la voulais. De même, le plus dur n’est pas de vivre dans une réalité qui tente parfois de vous soumettre. Le plus dur est de la refuser.

Sans la faculté de rêver, aucun réalisme est-il possible ?

Je me méfie de l’échappatoire consistant à vouloir vivre hors du réel. Mais dans mon aventure qui, pour certains, s’apparente à un rêve, à un retrait du réel, je vois aussi ma réalité. Je refuse de percevoir mon voyage comme une simple passade dans mon existence, dont il me faudrait déjà songer à l’issue, encore moins comme un moment hors du temps, hors du réel.

C’est mon présent. C’est aussi le réel.

Quant à cette réalité que je voulus abandonner, les critiques que je formulais à son endroit demeurent quasi intactes. J’en dressai, en prévision de cet article, des listes entières. Pour le moment, je préfère me concentrer sur la mienne, qui est aussi mon rêve. Mais n’aies crainte, je reviendrai sûrement vers toi, décocher mes plus belles flèches. Pour que tu n’oublies pas les rêves qui t’autorisent.

Je resterai à Mendoza, havre de paix qui m’attendait. Dès les premiers pas en ville, j’ai senti que nous étions faits pour nous entendre. De grandes allées à l’ombre des arbres, un rythme de vie tranquille, accordé à une culture où la fête et le vin tiennent une place centrale. J’y défais mes valises le temps de mieux en respirer l’air, de nouer de nouveaux contacts, de trouver quelque travail dans une auberge, de donner des cours de français et d’en prendre de dessin ou de tango…

Je ne me laisserai happer par aucune réalité qui voudrait m’aspirer vers le bas. Je suis plus fort que cela.

Lorsque je me retrouve sur une route inconnue, sac dans le dos, qu’un soleil de plomb me tombe sur la casquette, que j’ignore encore où je vais et comment j’y parviendrai… Lorsque j’y arrive et que je me change en un instant en convive d’une soirée inattendue, verre de vin à la main au milieu d’un concert de rue… Alors, je comprends pourquoi j’ai sauté ce pas, et pourquoi il n’y avait rien d’accidentel ou d’artificiel dans ce choix. Cet espoir sans cesse renouvelé, cet enthousiasme dans la journée qui commence, cette seconde naissance : là où, pour l’heure, mon bonheur se trouve.

On me dit que ce que l’on nomme « la réalité » m’attend…

Qu’elle attende.

Mendoza, mars 2019.

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Musique : Camila MorenoDe que

On trahit bien

J’ai longuement hésité quant à la teneur de ce post. Les derniers jours ont été pour le moins mouvementés, j’en ferai probablement le récit dans un prochain billet.

Celui-ci s’est imposé en premier.

Hormis tout ce que je m’évertue à reprocher à ma vie et au monde, à ceux qui auraient le tort de « ne pas me comprendre », il est des rencontres qui vous réconcilient avec l’humanité. Ayant traversé la Patagonie en stop, je m’en suis remis à tant de gens, qui n’avaient que peu d’intérêt en soi à m’aider, mais qui le firent, jusqu’à mon arrivée à bon port. Certains me payèrent même le café, d’autres me proposèrent de m’héberger chez eux, de me faire visiter leur lieu de vie, de partager un dîner ou un barbecue en famille, de rester en contact « au cas où, si tu as le moindre problème ». Cela aussi, il me faudra en faire le récit…

Mais il est une personne qui n’attendit pas de me trouver au bord d’une route, au fin-fond du désert argentin, pour me tendre une main amicale. Il est une rencontre que j’ai sous-estimée bien trop longtemps. Qui me forgea elle aussi et à laquelle je ne saurais repenser sans nostalgie. Quelqu’un avec qui je me trouvai une résonance particulière dans le domaine de la musique. Qui fut mon double un temps, puis mon protecteur. Qui, peut-être plus qu’aucun autre, me fit pleinement confiance et tenta de me comprendre. Par-dessus tout, me donna les moyens de mes rêves.

Avec le recul, l’histoire de mon amitié avec Thibaut m’apparaît comme une autre vie dans ma vie. Nous avons, ensemble, vécu une aventure inoubliable. Une école de la vie pour nous deux.

La musique.

Nous nous étions connus sur internet, un de ces « sites de rencontres » pour musiciens, et le contact prit rapidement.

Nos débuts furent, bien sûr, tâtonnants. Je me souviens de ces séances de répétition, cherchant un juste équilibre entre nos inspirations musicales, mon envie de prendre mes compétences plus au sérieux, et son jeu de guitare qui me scotcha dès les premières notes. « Alors comme ça, tu es autodidacte ? ». Il était clair qu’une harmonie se dégageait et il ne fallut guère de temps pour nous retrouver dans le premier bar qui se présentait pour tester nos reprises « guitare-voix ».

Cette harmonie ne se limitait pas à l’aspect musical. On s’est vraiment bien marrés.

Puis, chacun commença à mettre son grain de sel créatif. Thibaut venait régulièrement avec de nouvelles propositions de musiques, et je compris que mon endroit serait l’écriture.

« WOTS » était né.

Avec un respect mutuel pour ce que l’autre apportait, Thibaut une énergie et un plaisir visible d’être sur scène, moi un univers un peu torturé mais une sincérité à toute épreuve.

Thibaut était là tout le long, tandis que j’essayais de m’affirmer sur scène. Il m’a toujours soutenu. Je crois toutefois que nous nous sommes donnés mutuellement du courage. Et il en fallait, pour affronter des moments de doute, de peur, de solitude.

Ces années me manquent aujourd’hui. J’aimerais, encore, prendre ma guitare sur l’épaule et rejoindre Thibaut à la porte du Café Rubis ou de la Maizon Bar, pour pousser la chanson, une bière pas loin du pied de micro, nous jetant des coups d’œil pour se donner le départ. Trois, quatre. Une transition un peu bancale, mais « c’est pas grave » me fait Thibaut de la tête. On enchaîne, on se détend. Et au final, on s’éclate. Fin du set, « qui va faire passer le chapeau cette fois ? »

WOTS s’est ensuite élargi, avec François et Nico, puis Neill, à la basse et aux percussions. Là encore, époque très tendre dans ma mémoire.

Un premier CD de compositions… mais, déjà, la fin. François avait fait part de son souhait de se professionnaliser et de faire rentrer de l’argent. Nous n’y parvenions pas des masses, il faut avouer. Moi aussi, je voulais passer à autre chose. Un son plus « brut », du rock. Décision fut prise de dissoudre le groupe, chacun reprenant sa route.

Je m’en allais du côté de Léo, autre acolyte du premier jour. J’insistais auprès de lui pour que notre nouveau groupe se nomme « L’Enfant Modèle ». Et, jusqu’à son départ en Asie, je fis une belle part de chemin avec lui. Peut-être le sujet d’un autre billet ?

Quand Thibaut revint vers moi – certes, nous n’avions jamais vraiment rompu le lien –, je songeais à monter un projet plus professionnel, en formation guitare-basse-batterie.

« Humbolt ».

Thibaut allait me faire une proposition unique : il financerait l’enregistrement de notre premier album. Pas un enregistrement à la maison, comme nous le faisions jusqu’alors. Un enregistrement en studio, avec un professionnel aux commandes. Pas n’importe quel studio, pas n’importe quel professionnel. Puis un shooting photo soigné, une édition en mille exemplaires, une sortie en fanfare. Thibaut voulait le meilleur.

Je ne me rappelle plus précisément ce que je lui ai répondu ce jour-là. Juste, « oui ».

Mais qui d’autre pour me faire une telle offre ? Qui ?

Thibaut se muait ainsi en producteur financier, manager et conseiller artistique, je serais au pilotage pour monter le groupe et m’assurer de l’enregistrement.

Nous enregistrâmes au Studio Gang, qui accueillit entre autres Daft Punk, sous la direction artistique de Ken Stringfellow, ancien membre de REM. Avec Lorenzo à la guitare, Antonin et Romain en duo basse-batterie. Matthieu Gibson s’occupa du shooting photo. Nous réservâmes la péniche La Dame de Canton, sur les quais de Seine, pour le lancement.

Que retenir de cette expérience ? Qu’elle fut une véritable poussée d’adrénaline pour moi, autant qu’elle m’inspira un sentiment de fierté comme j’en ressentis peu dans ma vie.

Tout cela grâce à une personne.

Je militais ensuite pour un changement de section basse-batterie, et nous recrutions définitivement Gabriella et Léo. Tout était en place pour porter l’album et enchaîner les scènes. Ce que nous fîmes, pendant deux ans.

Je ne cacherai rien de la suite. Non, il n’est pas aisé de « percer » dans ce domaine qu’est la musique. Thibaut le savait, je le savais. Nous nous sommes, disons-le, cassé les dents. Ne parvenant pas à trouver notre public, quand bien-même Thibaut déployait des trésors de patience à contacter les salles et booker des dates. J’espère, quant à moi, avoir démontré autant d’efforts que son engagement m’y appelait. Je croyais énormément dans cette nouvelle formation : des personnes uniques tant humainement qu’artistiquement.

Pourtant, à l’aube d’un nouvel enregistrement, gagné lors d’un tremplin, je lâchais ces mots : « ce sera probablement mon dernier essai, guys, je ne crois pas pouvoir continuer encore longtemps ». Léo m’en voulut beaucoup. « Comment porter un album dans ces conditions ? » De fait, je ne l’ai pas porté.

Je porte en revanche une grosse part de responsabilité dans toute cette histoire. Et si se flageller ne fait aucune différence, je n’oublie rien.

Je retombe parfois sur d’anciennes conversations que j’eus avec Thibaut par mail. Et je me vois d’une sévérité impressionnante à son égard, d’une sécheresse inexcusable pour quelqu’un qui fit autant pour moi. Qui fut autant pour moi. Je ne sais pas de qui viennent ces mails, mais j’espère que cette personne est partie loin. À l’étranger.

Thibaut, je m’excuse pour t’avoir parlé mal lors de nos échanges. Et je m’excuse si je t’ai jamais trahi. Ce que tu as fait pour moi, personne ne l’a jamais fait. Tu m’as fait confiance et tu as cru en moi sans l’ombre d’une réserve. Je songe à l’idée que certains n’auront peut-être jamais cette chance. Tu es et tu resteras un ami des plus chers en mon cœur.

Melipeuco – Zapala, février 2019.

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Musique : Thibaut Lamy / Florian Lopez – On trahit bien

Paso Virginia

Ce billet entamé après une pinte de bière à 10 degrés à Comodoro Rivadavia, Argentine. Porqué no ?

Le trek des « Dientes de Navarino », au sud du Chili, est un circuit de trois à cinq jours, donnant d’un côté sur la Terre de Feu versant argentin, de l’autre sur le Cap Horn et les derniers archipels avant l’Antarctique. Du rêve.

Les deux premiers jours ? Une balade enjouée à flancs de montagnes – lesdites Dientes –, ponctuée de lacs d’altitude, vallons rocheux et forêts à moitié dévorées par les castors. Moi, appareil photo au poing, plantant fièrement mes bâtons entre cailloux et plaques de neige, puis posant ma tente et me préparant mes 400g de pâtes, riant bêtement dans mon sac de couchage lequel se zippe jusqu’en haut – si si –, et vous fait tirer sur des ficelles pour couvrir la tête, ne laissant dépasser que le nez.

« Ce n’était pas si compliqué, haha », pensais-je emmitouflé dans mon super duvet. Un peu froid au nez, quand-même…

Troisième jour. Neige et vent tombent sans discontinuer depuis le matin. Après une sortie de tente ardue, le parcours, bien tracé jusqu’à présent, cesse d’exister. Je m’écharpe peu à peu avec Eduardo, mon compagnon de marche rencontré sur le chemin. Lui, tête baissée sur son GPS et marchant à vive allure, nous fait prendre des voies toujours plus improbables pour poursuivre. Je lui dis qu’il faudrait peut-être lever les yeux, chico !

Dans des circonstances qui me ressemblent, on se sépare.

Quelques heures après, j’entame seul la dernière ascension du parcours. Au sommet, le Paso Virginia. Un col tombant à pic sur 300 mètres, avec un vent violent dans votre dos qui vous empêche de vous maintenir debout et menace à tout moment de vous projeter dans le vide. Le passage est difficile à identifier et, à moins de vous approcher davantage du bord, vous ignorez exactement ce qui se trouve de l’autre côté.

Ce qui me traverse l’esprit à cet instant restera à jamais au Paso Virginia.

« Je t’ai vu marcher : tu poses bien le pied », m’avait dit un autre camarade de randonnée, dans les Pyrénées.

Je pose le pied avec toute la concentration possible. Pendant ce temps, dans mes oreilles, un groupe reprend bêtement « Everyday » au ukulélé. Le décalage avec la rigueur du passage et les sueurs froides qui me traversent est total. Mais je passe. Putain, je passe. Grâce à ce mélange d’appréhension, de gravité, et de parfaite insouciance, je passe.

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La fille aux tatouages de Cordoba

Une semaine plus tard, dans un residencial au sud de l’Argentine… Mon ventre me fait des misères, comme d’habitude. Je sors de ma chambre en fin d’après-midi, dans un demi-sommeil. Dans la cuisine, une fille se prépare un maté. Elle a la tenue des randonneurs, legging et chaussures de sport. Des tatouages dépassent de chaque manche de son t-shirt et de l’encolure.

Piercing entre les narines.

Elle me jette des coups d’œil, me prenant sans doute pour un animal un peu curieux. Je m’attable pour manger face à elle, qui lit distraitement un livre sur l’anarchisme. Je n’essaie pas de lui parler. J’essaie de ne pas lui parler.

Dîner mal avalé, je retourne dans ma chambre pour me préparer à sortir prendre l’air. Je la retrouve au même endroit. Inès, la propriétaire de l’auberge me salue, et lui fait savoir : « el señor es frances ». Puis à moi : « ella es de Cordoba ». La fille de Cordoba me regarde en plein dans les yeux.

Qu’est-ce que t’es belle, merde.

Je salue. Et je sors. Je me plante les écouteurs et mets James Blake en boucle. Quel con. Après une heure d’errance, je me prends une bière dans une épicerie et décide enfin de retourner voir si elle est encore là. Je me promets de ne pas attendre une seconde de plus pour lui adresser la parole.

Personne. J’appris plus tard qu’elle était elle-même sortie avec une amie pour boire un verre en ville. Et repartie dans la nuit pour Cordoba…

Paso Virginia, tu étais plus facile à passer.

Malgré tout, ma façon de voyager a sensiblement évolué. J’ai notamment délaissé les bus et avance en stop. Je me plante à la sortie d’une ville quelconque, et je lève le pouce. Je cherche les stations-service pour demander aux conducteurs qui font leur pause sandwich s’ils vont au nord. J’ai oublié par mégarde la section « Argentine » du Lonely Planet dans ma sacoche de guitare, et m’efforce de ne plus me référer à Booking avant d’arriver dans un endroit, pour y trouver où dormir. J’entre dans une librairie, un café, j’alpague un passant pour connaître un « residencial bastante barato » à proximité.

Donne-moi encore six mois et je chasse le castor pieds nus sur l’Ile Navarino avec un arc et des flèches.

Qu’est-ce que le courage ? Une autre question qui me suit ici, comme elle me hantait en France. Etre courageux réclame peut-être autant de sérieux que d’insouciance. D’être conscient de l’enjeu et de son importance, pour finalement l’aborder avec un maximum de légèreté et de spontanéité. A grands renforts de ukulélé.

Il y a, aussi, ce vent qui vous pousse. En Patagonie, il dicte sa loi à la Terre et aux Hommes. Vous ne pouvez pas lui résister : le seul passage, c’est en avant. Il vous dit : « il va bien falloir que tu te jettes » et vous savez que c’est vrai. Au Paso Virginia, j’avais beau lui résister, je savais qu’il aurait le dernier mot.

Depuis, j’essaie de lui faire confiance. J’embarque dans le camion d’Alberto, qui me donne l’adresse de son frère plus au nord, dans la voiture de Joaquin, qui me propose une fellation, avant de me conseiller des endroits où sortir, puis dans la fourgonnette de Carmen, catholique radicale qui m’explique à quel point les homosexuels mènent l’humanité à sa perte. Je garde mon sourire, je réponds gentiment que oui, que non. J’essaie d’en savoir davantage.

Chose étrange : je n’ai jamais été si dépendant des autres, pourtant, je me sens indépendant comme jamais. De mes propres certitudes. Et je ne me sens obligé de rien. J’accueille ce que le vent me porte, avec l’esprit clair, et bras ouverts. Je me mettrais volontiers des claques parfois, comme lorsque je choisis de ne pas répondre aux appels d’Eduardo dans la montagne. J’avais promis de ne plus vous inquiéter.

Mais ici, résister aux éléments, c’est un peu lutter contre soi-même. Alors j’étends les bras et je me lance. Avec un vent pas possible dans le dos.

Puerto Madryn, janvier 2019.

Chaque jour se rapproche,
Plus vite que des montagnes russes,
Un amour comme le tien…
Lalalala.

PS : J’ai finalement découvert que l’amie de la fille de Cordoba travaillait dans une bibliothèque à La Plata, près de Buenos Aires… Tiens, c’est sur mon chemin.

Musique : La Familia de Ukeleles – Everyday

Le fil

Une page se tourne. Inévitablement.

Courir après le sud du monde, pour quoi au juste ? Qu’y a-t-il ici qui ne soit déjà le même, déjà parcouru, déjà vécu ? Le mystère auquel j’aspirais se heurte à une réalité des plus crues. La plus difficile à admettre peut-être pour moi : je ne suis pas seul.

Ce que j’imaginais être un encouragement, un réconfort, une promesse n’est-il pas ce que je redoute finalement le plus ? Ne pas être seul, ma tragédie ? Certainement, mon plus redoutable défi.

Sur l’Isla Navarino, toutes les nationalités se croisent. L’anglais, l’allemand et le français y sont davantage parlés que l’espagnol. L’auberge est ce foyer imaginaire pour voyageurs en quête d’une rencontre qu’ils ne feront probablement jamais : les gens d’ici, la vie d’ici. Mais que vivent les gens d’ici au juste ? Qu’ont-ils de si différent ?

Rien ?

Peut-être est-ce là la beauté de l’Histoire. Mais là réside aussi le confort qui m’aspire, celui qui me fait trop souvent préférer le connu à l’inconnu, le saisissable à l’inaccessible.

J’ai apprécié rencontrer des voyageurs, comme moi. Pourtant ces derniers, comme ces « locaux » fantasmés, entraperçus et trop vite abandonnés, me laissent avec ce terrible pressentiment : personne n’est un étranger.

Le romantisme du voyageur s’accommode mal du quotidien par trop décevant – car familier – de « ceux d’ici », qui s’échinent à vivre. Ses rêves de conquête se brisent sur les plans méticuleux d’autres comme lui, des guides touristiques, des expatriés qui connaissent les environs jusqu’au moindre bosquet. Tous les sentiers sont balisés. Tous les gens souffrent, aiment, veulent, refusent. Et leurs motivations se recroisent.

Après quelle révélation me suis-je lancé ?

De ces quelques mois de voyage, il me reste l’impression d’avoir couru. Qui ai-je vraiment rencontré ? Qu’ai-je vraiment compris ? Puis-je dire désormais que je connais tel endroit ou telle personne ?

Non, je n’ai couru qu’après mes démons. Après une certaine idée romantique du voyage. Surtout, après la solitude.

« Tu es ici pour chercher l’union » m’avait dit Martine, à la suite d’un tirage de tarots. Jusqu’à ce jour, j’ai le plus souvent cherché le contraire.

J’ai passé ma vie à tirer sur le fil de la solitude, jusqu’à la rupture. Le fil de la compassion, ou de l’apitoiement. Sur la menace tacite d’une chute, d’une fin. Que tu t’inquiètes pour moi, voilà ce que je voulais. Je voulais que tu me cries : « ne pars pas », que tu me retiennes de force s’il le fallait. Pour partir tout de même.

J’étais ce martyr, cet incompris. Je passais ma vie à chercher la solitude, l’unicité en moi, quelque chose d’irréductible, de beau, de pur. Me tenir face à l’immensité, enfin, seul.

Me voici, au bout d’un monde qui n’a aucun bout en soi. Aucun nord et aucun sud. J’ai mis entre toi et moi toute la distance que je pouvais. Pour mieux démontrer ma solitude, carte à l’appui.

Je cherchais la solitude. Et voici que la solitude n’existe pas.

Une poignée d’êtres humains s’exilent bien du monde, vivent au fond de forêts ou au sommet de montagnes, courent des étendues désertiques, défient la nature, leur nature. Mais reviennent, toujours, au monde. Et ne pourront jamais faire comme si rien n’existait.

De même, dans ce monde comme dans un autre, il me semble que je chercherai toujours un exil. Un exil que je suis pourtant incapable d’assumer.

Car tout ce que je fais vous est lié.

Pourquoi ce besoin de solitude ?

J’ai pris conscience d’un certain fait sur moi, qui m’empêche de gérer le conflit – voire la différence – avec sincérité et sérénité. Qui me fait naturellement préférer l’approbation, même avec ce qui ne me ressemble pas. Cette sensibilité, que j’invoque régulièrement. Mais aussi un certain manque de courage. Dès lors, la solitude n’est pas qu’une fantaisie égoïste et narcissique : elle est un refuge.

Là, lorsque je n’ai plus de comptes à rendre, plus à contenter les regards trop familiers, plus à nourrir l’image que je voudrais renvoyer, je me sens, un peu, vrai.

De là ma difficulté à être avec l’autre, quand bien-même je le voudrais. Combien de mes relations en ont pâti ? Prenant conscience que j’avais déformé à tel point ce que j’étais, faute de ne savoir gérer la différence en préservant la mienne. « Je ne me reconnais plus, je dois me retrouver ».

L’enfant en moi se croit encore seul au monde. L’adulte se sait sensible. Tous deux ont du chemin à parcourir.

Dans l’avion pour Puerto Williams, je terminais un livre débusqué dans la bibliothèque d’une auberge. Le « Voyage au centre de la Terre » de Jules Verne. A l’intérieur, quelqu’un avait laissé ce mot :

« J’espère que tu apprécieras la lecture, rappelle-toi que tu peux toujours compter sur moi. Je te demande pardon pour ces larmes que tu as versées par ma faute et peut-être pour ne pas t’offrir une relation normale. Souviens-toi que tu seras toujours dans mon cœur ».

Je continue moi-même de marcher sur cette ligne. De tirer sur le fil.

En attendant, je me prive d’une véritable rencontre. Et je déduis bien vite que rien ne saurait plus me surprendre. Que je n’aurais rien de plus à apprendre. Que rien n’est différent, car la différence m’encombre.

« Je vais prendre le temps » avais-je dit à Juliette. L’ai-je vraiment fait jusqu’ici ? Il est temps de le prendre, et d’arrêter de courir. D’arrêter de jouer les conquérants solitaires, car la vérité est que j’ai traversé la Bolivie et le Chili : mais je n’ai rien compris. J’ai foulé des sols et serré des mains, sans en connaître rien. J’ai couru jusqu’au point où je ne peux plus courir. Il est l’heure de rencontrer et d’apprendre, avant de parler.

Dans le fond, je me moque bien de parcourir l’Amérique Latine de long en large. Autant traverser la rue, voir si l’on ne cherche pas de l’aide au restaurant, et tenter de coucher autre part que dans un hostal. Tâchons de faire les choses différemment.

En attendant, rassure-toi. Sois sûr que je prends soin de moi. J’aimerais que mon besoin de solitude ne m’empêche pas d’être près de toi. Je t’imagine parfois à mes côtés, profitant avec moi d’un paysage éblouissant, je te donne un coup de coude et je te vois, sourire en coin. Certes, j’ai peur d’être condamné à être loin. Toujours loin. Mais je m’efforcerai de chercher l’union.

Je ne coupe pas le lien, je te retiens.

« Bout du monde », janvier 2019.

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Musique : Gustavo Santaolalla – Secreto en la montaña

Forward / Get inside / Back paddle

Faire halte à Puerto Cisnes ou pousser jusqu’à Coyhaique ? Visiter l’Ile Magdalena ou récupérer la Carretera Austral en stop ? Engager la conversation dès le petit-déjeuner ou attendre le soir pour lui proposer de boire un verre ? Ecrire un article avant ou après ma semaine de travail ? Camping ou auberge, bus ou ferry, rando ou repos, chemise ou t-shirt, empanada ou casuela ?

Aussi ténues soient-elles, le voyage a cet énorme avantage de me placer constamment face à des décisions nouvelles, et de me rappeler que j’en suis le principal affecté. Rester à un même endroit, avancer ou revenir sur mes pas ? Quelle importance, si ce n’est pour moi ? Trouver son rythme, savoir se fier à ses intuitions ou ses envies, mais aussi mesurer chaque jour les conséquences de ses choix, autant d’enseignements cruciaux – et de nœuds au cerveau – pour un indécis comme moi !

Dès le début, je compris qu’il y aurait là un sujet. Les backpackers que vous croisez ont toujours des plans en tête, qui vous feront pâlir de jalousie ou rougir de honte : « alors, dois-je les accompagner pour l’ascension du volcan Tartempion, ou assumer de lézarder en ville ? » Cependant, ne vous y trompez pas : les mêmes qui grimpent seront, demain, sur les rotules, tandis que ceux qui sirotent leur café auront des fourmis dans les jambes. Au bout du compte, chacun suit son rythme.

A Castro, une voyageuse en vadrouille depuis plus de quatre ans éclaira mon esprit d’une réflexion inédite : « si tu peux continuer à voyager sans limite de temps, ne t’empêche pas de le faire ». Elle ne se voyait certainement pas rentrer à la maison, ni rentrer dans aucun rythme. A ce propos, la plupart des voyageurs solitaires que je croise sont des voyageuses. Si l’envie te prend de partir en solo, je n’aurais qu’un conseil : ne t’empêche pas de le faire.

Le fait d’être confronté au rythme de l’autre – ou ce que j’imagine être son rythme – m’inspire encore injustement frustration, culpabilité ou jalousie. Et le problème dépasse de loin le seul cadre du voyage. Parvenir à trouver son propre rythme et ne pas en rougir, voilà bien une conquête à laquelle j’aspire.

– Eux : « On a visité Puerto Cisnes, en 2 heures c’était plié ».
– Moi : « Ok, je vais m’y installer pour la semaine ».

Esprit de contradiction, quand tu me tiens. Mais s’opposer, c’est encore réfléchir à travers l’autre, non à travers soi.

J’avance.

J’ai récemment enfreint deux règles. La première : faire du rafting. Je ne m’appesantirai pas ici sur les débats qui m’animèrent avant ou après cette expérience, proposée par une des innombrables agences de la région, au regard de pratiques du tourisme que je déplore par ailleurs. Ceux qui me lisent les connaissent ou les pressentent sans doute. Et du reste, ce n’était pas la première fois.

La seconde : faire du rafting. Et enfreindre cette règle-là était finalement le plus important à mes yeux : repousser mes limites. Avant d’embarquer dans le radeau, Freddy, notre moniteur, nous enseigna les trois conduites à appliquer durant la descente : « forward », « get inside », « back paddle » (« en avant », « à l’intérieur / à couvert » et « en arrière »). Muni de ma pagaie, j’y mis tout mon cœur. Dans un cadre absolument idyllique, rivière turquoise et volcan en arrière-plan, je savourai chaque instant avec un mélange d’appréhension et d’excitation, une sensation de liberté et de puissance uniques. Et beaucoup d’eau dans la gueule.

Mon rythme n’est-il pas celui d’un radeau en plein Río Petrohué ? Il faut, pour vous dégager du rivage, quelques coups de pagaie en arrière. Passé. La plupart du temps, vous n’avez presque aucun effort à fournir, le río se charge de vous porter. Vous êtes à l’intérieur, vous vous préservez d’une vague ou deux. Présent. Puis, vous plongez la pagaie profondément et poussez de toutes vos forces pour avancer. Futur.

De même, souvent accroché à la rive, à la station immobile et rassurante. De même, en rythme de croisière, le nez à l’air et l’œil sur le volcan, appréciant le voyage. De même, m’imposant aussi des coups d’accélération, parfois violents, rageux, désespérés. Mon propre visage se reflète dans ces eaux.

Je pense être quelqu’un qui aime son confort, qui évite autant que possible le conflit, majoritairement calme et appréciant le calme. Raison pour laquelle, je dois, quand les fourmis me montent aux jambes, partir. Enfreindre mes propres règles, pour ne pas m’enliser et m’assurer du bois dont je suis fait. Car il se peut toujours que je me trompe sur ce point.

Ces coups d’accélération restent désordonnés, imprécis. Bien perspicace celui qui pourra me dire où je vais. Quand la perspective de l’arrivée me fait peur, je repense à cette expression, lue sur quelque mur tagué : « caminar sin la necesidad de llegar ». Je relis également volontiers un passage de ce livre : « Partir n’a d’autre but que de se livrer à l’inconnu, à l’imprévu, à l’infinité des possibles, voire même à l’impossible. Partir consiste à perdre ses repères, la maîtrise, l’illusion de savoir et à creuser en soi une disposition hospitalière qui permet à l’exceptionnel de surgir. Le véritable voyageur reste sans bagage et sans but ».

Je me suis, malgré tout, construit une destination de fortune – le bout du monde – et je m’y rends maintenant. Je profite une dernière fois d’une cheminée réconfortante, de fruits de mer rehaussés d’herbes et de baies mystérieuses, d’un vin revigorant. Je dis à une dame que sa cuisine me fait penser à ce Noël en famille que je vais manquer. J’ai les yeux braqués sur des fjords verdoyants baignés par les nuages, des ponts de bois qui enjambent torrents et plantes majestueuses, des chevaux perdus dans les dunes, des barques qui vous disent « viens ».

Rien ne pourra plus m’en empêcher désormais.

Je viens.

Puerto Cisnes, décembre 2018.

Je viens avec le monde, avec les oiseaux
Avec les fleurs, les arbres et leurs chants
Avec le ciel et ses constellations
Avec le monde et toutes ses saisons
Je viens reconnaissante au point de départ
Avec le bois, la montagne, la vie
Avec l’air, l’eau, la terre et le feu
Je viens regarder le monde à nouveau

Musique : Ana Tijoux – Vengo

Preciosa

Celui qui écrit ces lignes est un homme perdu. Plongé dans des pensées sans fin, questionnant mes sentiments et mes convictions où que mes pieds me mènent. Fières convictions, où êtes-vous ? Je n’ai certes jamais cessé de me chercher. Plus récemment, j’ai ressenti assez fortement l’absence de modèle, d’un mentor. Dès lors, je fais comme d’autres : j’essaie d’être à moi-même mon propre modèle. Mais si je vous ai donné l’impression de vouloir me poser en exemple, je m’en excuse.

Il n’en est rien, je suis perdu.

J’ai minimisé l’ampleur des chamboulements qui se sont produits en moi ces dernières années. Et présumé de la solidité de mes croyances. Or, deux de mes plus fermes piliers se sont effondrés. L’un, le militantisme, m’apparaît dorénavant comme un écran de fumée pour cacher mon insécurité. L’hyper-information, le profond désarroi qui m’a saisi lorsque je me mis à douter de tous mes combats, et la blessure narcissique, réalisant qu’à un certain point de mon engagement je m’en allais remettre en cause jusqu’à la moindre de mes caractéristiques, ne laissèrent que des traces. L’autre, la musique, a semble-t-il plié bagages, comme en atteste ma tentative d’y reprendre goût en voyage : la guitare achetée en Bolivie ne dut me servir que quatre ou cinq fois, avant de l’abandonner derrière moi, dans un gîte chilien.

Pourquoi raconter tout cela ? Il n’est pas dans mes habitudes d’être désinvolte avec l’intime et de livrer en pâture chaque secret que je protégeais jusqu’alors furieusement. Du reste, je n’aurai jamais terminé de tout livrer. Comme le fait que mon implication chez Attac a aussi pris fin des suites d’une déception amoureuse, venant parfaire le portrait d’un engagement de circonstance. Comme mon inénarrable peur de décevoir, et ma fuite devant les responsabilités. Comme mon refus de grandir, signe des temps, adulte-enfant incapable de se projeter dans l’avenir. Comme ce mot de Jonathan, qui m’avait heurté de plein fouet et hante encore mes nuits : « tu sais quel est le problème… ton inertie ». Comme le fait de me payer de mots.

Ai-je fait le tour ?

Mais le plan brillant qui me conduit à tout verbaliser est, inutile de le nier, voué à l’échec. Telle en est la trame : tout dire, pour ne rien garder et repartir de zéro. Rayer ma vie d’un trait de craie, seul salut à portée de vue. Comme j’aimerais parfois ne plus être cette personne et rebâtir un monde intérieur neuf, où croire, rêver, aimer me serait à nouveau possible. Pourrai-je alors enfin vivre avec moi-même ?

Je ne tire pas grand plaisir à m’exhiber ainsi, ni à m’imaginer que tu t’y reconnaisses. Mais si je laisse filer mon intimité, c’est aussi pour te dire combien j’y ai cru, combien je veux y croire de nouveau. Et combien il te faut chérir ton monde intérieur.

Il y a un mot qui s’utilise ici communément pour définir tant les lieux que les personnes. Ainsi de Maria-Isolda s’adressant à sa fille, ainsi de Sebastian parlant de sa ville natale.

« Preciosa ».

Je viens de parcourir une région qui porte le nom d’un arbre et j’eus beau essayer, je ne pus saisir le millième de ce qu’elle dégageait. Ici, nulle nature brute et sauvage, rien qui n’inspire la stupeur, mais seulement une douceur extrême du paysage et des gens. Ici, tout n’est que prés et forêts, lacs et rivières, montagnes et volcans. Fermes, chalets et bungalows améliorent la vue plus qu’ils ne la distraient. Le cadre verdoyant, les pâturages immenses abandonnés aux vaches, moutons, chevaux me firent inévitablement penser à notre campagne française. Celle d’un Vieil-Baugé, ou d’un Saint-Mihiel.

A Mélipeuco, mes hôtes ne furent qu’attention à mon égard. Durant trois jours de pluie continue, ma frustration de ne pouvoir visiter le parc Conguillio, tout proche, fut bien vite effacée par la sensation d’être chouchouté. Tout y passa : du feu de bois aux crêpes à la crème de marrons, de la visite des alentours aux discussions enjouées à la tombée de la nuit, le moindre service exaucé sans même en avoir esquissé la demande. Le tout, toujours, en me priant de ne pas me faire prier.

A Villarrica, Maria-Isolda m’entretint à loisir de psychopédagogie et du fonctionnement du cerveau, tandis qu’affluait chaque jour chez elle une nouvelle voisine ou un garçon travaillant au garage d’en face, venant prendre le déjeuner. De mon côté, mon penchant pour les âneries ne manqua pas de déconcerter – puis de faire éclater de rire – la petite Francisca, me voyant entrer dans le salon avec une feuille de salade sur la tête. Après une semaine où l’on finit par m’appeler « niño », j’étais, une fois encore, à la maison.

Assis dans la Chevrolet bleu ciel de Nicolas, me faisant visiter la région où son père s’installa avec sa famille, vous comprendrez sans peine d’où vient sa fierté. Dieu que cette région est précieuse, l’un des plus beaux endroits du Chili.

N’est pas seulement précieux ce qui a un prix, mais ce qui est rare, fragile, délicat. Il m’a fallu deux ans de thérapie pour en venir à une idée. En la formulant pour la première fois, je tremblai presque devant mon audace, et la vérité profonde qu’elle faisait résonner en moi :

– « Qu’est-ce que vous voudriez crier, Florian ? »
– « On a le droit d’être fragile ».

Il est une réalité que j’ai peu restituée, ici-même ou par ce que je photographie.

Saviez-vous que, tout près de Caldera, s’étendent de gigantesques dépotoirs à ciel ouvert ? Que la Bolivie connaît un colossal problème de déchets ? Qu’à La Paz, les trufis relâchent leurs gaz d’échappement à hauteur de visage ? Qu’à Viña del Mar ou La Serena, le front de mer est saturé de barres d’immeubles, de casinos et d’hôtels à moitié vides les trois quarts de l’année ? Que Coca-Cola et Nestlé sont partout, derrière chaque bouteille d’eau, chaque yaourt, chaque jus de fruit ? Que le lac Titicaca est cerné de bars à touristes pour lesquels sont donnés de faux spectacles folkloriques, venus louer un des innombrables pédalos à tête de canard ou faire de la bouée tractée ? Combien de « villes » ne sont plus que des parcs d’attraction, quand leurs abords sont laissés à la misère ? J’aurais pu, touriste parmi les touristes, en remplir mes albums photos.

Là où je me trouve, un jeune Mapuche – l’une des communautés indigènes les plus importantes et les plus anciennes du Chili, qui réclame régulièrement la reconnaissance de ses droits et la restitution de terres ancestrales – a été tué par la police, soulevant une vague d’indignation. La fragilité, c’est aussi cela.

Face à ce qui s’appelle la violence, il n’est qu’une seule attitude possible : protéger ce qui est précieux. Cela implique parfois de se battre, même si je préfèrerais qu’il n’en soit pas ainsi. Tant que certains ne baisseront pas les armes, il en faudra d’autres pour ne pas baisser la garde. Quittant l’Araucania, je retiens que la douceur aussi peut être une arme.

Quant à moi, ai-je rendu les armes ? Vais-je continuer à baisser les yeux ? J’ignore encore comment, avec quelles armes, mais je dois défendre ce qu’il reste de précieux en moi. Sans quoi je ne serai plus bon à rien.

« Il y a quelque chose de magique dans ce que tu fais », m’avait dit Théo. Cette phrase m’accompagne depuis comme un talisman. La magie n’est pas une chose à traiter à la légère. Elle nous entoure et nous emplit. Elle se défend farouchement et réapparait de plus belle quand elle est agressée.

Celui qui écrit ces lignes est perdu. Toutefois, si quelques-uns de mes mots t’atteignent, puissent-ils être ceux-là. Il n’est pas sûr que je la comprenne. Il y a même fort à parier que je ne la comprenne pas. Mais ne déserte aucune quête, aucun rêve, aucun combat qui soit important pour toi. Protège ton monde intérieur. Protège ce qui est précieux.

Villarrica – Valdivia, novembre 2018.

Plonge dans ta poche et sauve le soleil
Ne leur dis pas que t’as le soleil
Cours, je te couvre, voleur de soleil
Plonge dans ta poche et sauve le soleil

Musique : Chris – Voleur de soleil

Nouvelles erreurs

Valparaiso m’a laissé le goût d’un faux-pas dans ce voyage. Ayant opté pour un volontariat d’un mois consistant à rénover une grande propriété, je n’ai découvert la ville que tardivement et fait peu de rencontres. Un peu de ciment, de peinture, de planches de bois à découper et… beaucoup de ménage ! Le travail en solitaire et l’isolement du fait d’être perché dans les hauteurs, légèrement compensé par la belle vue que nous avons de la côte, ont semble-t-il ravivé un mode de vie par trop familier, et nombre de questionnements.

« Je suis parti pour me reconstruire », disais-je. Aider à reconstruire une maison me paraissait une idée pertinente. Je m’imaginais déjà vous rendre compte de mes exploits de bâtisseur ! « Flo, en Amérique latine, qui retape une maison ? ». Le portrait était trop inédit. Au final, cette maison me plongea dans mes interrogations sur ma capacité à faire et ce sentiment d’inutilité, déjà évoqué.

Je leur cède ce billet.

Je m’étonne parfois de ce qu’après avoir coché toutes les cases en termes d’études et de formation, dans des domaines variés et avec succès, je puisse tout de même me sentir à ce point inutile dans notre société. Hormis ce parcours, n’ai-je pas à tout le moins deux bras, deux jambes et une tête ? Comment peut-on donner à quelqu’un ce sentiment qu’il ne « sert à rien », malgré l’évidence de sa capacité à faire, si petite la chose soit-elle à accomplir, et si imparfaite ?

M’engageant dans ce volontariat, je fus estampillé dès le premier jour « mauvais travailleur » et, de ce fait, confiné à des tâches sporadiques et peu aiguillé dans un quelconque apprentissage. En vérité, j’admets sans discuter ne pas être un bon usager de mes mains. Et si une forme de compétence plus avancée était attendue, mieux vaut en effet la réserver à des spécialistes. S’agissant de bénévolat, j’imaginais a minima pouvoir me rendre utile.

Dans une société hyperspécialisée, où les notions de mérite, d’excellence et d’efficacité l’emportent sur toute autre considération, il n’est pas d’utilité pour ceux qui se satisferaient de prendre leur temps pour réaliser un but ou une œuvre, même imparfaite, mais à leur échelle. Si j’agis toujours avec application, il m’importe peu de « faire parfaitement ». En revanche, laissez-moi le temps, accordez-moi l’imperfection, acceptez qu’elle n’ait qu’un rez-de-chaussée, et je vous construis une maison.

N’est-ce pas ce qu’il nous faudrait croire ?

Maintenus dans l’illusion de notre incapacité, car trop dépendants de ce qui nous est proposé sur un plateau, nous mettons en doute jusqu’à notre corps ou notre habileté à penser. « Suis-je capable de me construire une étagère ? De faire pousser une tomate ? De peindre, écrire, chanter, danser ? » se demande l’homme moderne (si tant est qu’il se pose encore la question). Oubliant qu’il a souvent tous les outils pour le faire et qu’il restera, en dernière instance, seul juge d’un résultat probablement gratifiant au-delà de toute espérance.

Je ne réclame aucun passe-droit en raison de mes études, mais constate qu’elles ne vous allouent aucune utilité. Je me fais souvent la réflexion que savoir réparer un vélo ou cultiver un jardin serait le bagage minimum à fournir à chaque petit être humain. Nous en sommes loin. D’un autre côté, la scolarité ne devrait en aucun cas se réduire à l’apprentissage d’une compétence ou d’un métier. Entre réduire une personne à son utilité formelle ou la condamner à la dépendance, faut-il donc choisir… ou changer de regard sur l’utilité ? Ne devrait vous paraître utile que ce que l’expérience vous dicte comme tel. Et avec l’âge, la vie se charge de mettre l’éclairage au bon endroit.

Pour ce qui est de la vie collective, se sentir utile dans une communauté me paraît chose plus aisée qu’à l’échelle d’une société, où les symboles l’emportent sur le vécu. Afin de reprendre contact avec le concret, je m’impliquai en France dans diverses associations. L’enseignement m’apporta quelques grandes satisfactions, en dépit de ma présumée incompétence. Et je n’apportai, je le crois, pas seulement une compétence. Je prêtai ensuite main forte à des initiatives visant à soutenir l’agriculture locale, lutter contre le gaspillage alimentaire, sensibiliser au changement climatique, à l’écologie, aux inégalités sociales et économiques…

Je me heurtai toutefois à un nouvel écueil : je ne le faisais pas comme il fallait. Le caractère militant de certaines actions et associations n’était pas du goût de tous, tandis que je commençais à percevoir moi-même un problème avec le militantisme.

Pourquoi certains proches se sont-ils ainsi escrimés à porter des jugements hâtifs sur mon engagement ? Quelle était ma faute ? Dresser un lien explicite entre ces problématiques et un système économique et politique les causant ou les creusant. J’ai pris part à diverses actions visant sans ambages le capitalisme, le productivisme, les inégalités de richesses, et les responsables politiques que je jugeais certes durement pour ne pas s’y attaquer. Des autres actions auxquelles je participai, on ne fit pas grand cas. De l’idée de sensibiliser à ces thématiques, on me notifia le caractère plutôt symbolique, voire l’inutilité. Sur la foi de représentations tronquées du militantisme, on me reprocha l’extrémisme aveugle et outrancier d’une minorité. On s’inquiéta pour moi.

J’en veux peut-être moins aujourd’hui à ces proches de m’avoir, au final, peu fait confiance. Pourquoi ? Les outrances dont certains se rendent capables dans le cadre du militantisme vous apparaissent plus clairement lorsque vous en êtes la cible. Et j’ai pu percevoir combien l’entre-soi du militantisme peut conduire aux généralisations abusives, à une certaine négation de la personne humaine, combien la nuance et le respect se perdent parfois dans les tréfonds de la « cause » militante.

Dès lors, que faut-il faire ? Je ne peux m’empêcher de penser qu’entre ceux qui vous reprochent votre radicalisme, plaident volontiers pour davantage de retenue et d’adaptation au réel, et ceux qui se radicalisent pour vous nier, comme ils voudraient que le monde se conforme sur l’heure à leurs désirs, nous allons tous dans le mur. Radicaux et modérés.

Le changement climatique est de longue date une problématique qui m’obsède. Mais à mes yeux, la réponse essentielle à lui apporter ne tient pas aux technologies et nouveaux modes de production à inventer. Elle se situe dans l’angle mort de notre société. Là où se cache aussi notre besoin de donner un sens à notre vie, notre angoisse de la mort. Ce besoin de s’agiter, de faire, qui nous empêche d’entendre la réponse : ne rien faire.

En réalité, nous connaissons parfaitement la solution, il n’y a pas à l’inventer : il faut moins consommer, moins produire. Changer de modèle économique et de comportements, ce qui implique à la fois le niveau global et individuel. Mais si chacun faisait les choses à son échelle et à son véritable rythme, je crois que personne ne se sentirait freiné dans son épanouissement et ses potentialités. Si chacun décidait d’explorer toutes les facettes de son être, il aurait déjà fort à expérimenter et s’y adonner sans crainte de l’imperfection lui fournirait sans doute bien des satisfactions.

Alors voilà : en effet, je ne « sers » à rien. Ce qui tombe bien, car je ne suis pas un outil. Je n’ai vocation à être utile qu’au bénéfice de ce et ceux qui m’importent, non à celui d’une culture et de ses tenants qui me rabâchent mon ignorance. J’ai bien davantage de compétences en tant qu’être humain que la seule à laquelle on voudrait me réduire. Ce qui tombe bien, car je suis curieux. Je reste révolté par nombre de choses et convaincu que les réponses à apporter sont parfois radicales, sans exclure pour autant le respect de l’individu. Mais qu’elles résident en grande partie dans une prise de conscience de nos capacités, de toute l’étendue de nos capacités, et que celles-ci sont aussi synonymes de liberté. Ce qui tombe bien.

Valparaiso, novembre 2018.

Musique : Moderat – A new error