Grands écarts

Que deviens-tu ?

Trouves-tu assez d’espoir, de sens dans ce qui t’occupe ? Une place dans ce monde ? Voudrais-tu être ailleurs ou juste là ? Autre ou juste toi ? Et la solitude, te pèse-t-elle ? Si oui, vois combien ce sentiment, en fait, nous rapproche. D’ailleurs, faut-il être physiquement loin pour se sentir seul ? Géographiquement proche pour se sentir aimé ?

Commence par savoir que je t’aime.

J’ai mis du temps pour t’écrire mais, au lieu de m’excuser, je vais t’en donner les raisons.

Nous nous quittâmes au Brésil.

Quatre mois et demi, dans un pays censé n’être qu’un bref détour sur mon trajet. Dont j’ignorais véritablement tout et dont je garde l’impression d’être restés largement étrangers l’un à l’autre. Lui n’y est pour rien, tu t’en doutes. Je continuai d’ignorer royalement sa langue et il se borna donc à me rendre la pareille.

« Mais… et l’espagnol ? », répétais-je à qui pouvait m’entendre. Ne méritant, pour réponse, que des haussements d’épaules.

J’étais, comme je te l’ai dit, venu en Amérique Latine avec un but. Certes modeste, voire secondaire au regard d’autres enjeux dont je te fis part… presque puéril. Et « puéril », il l’était.

D’où me venait cette fixation pour l’espagnol ?

Le prix de cette obsession s’est logiquement payé par un sentiment de déconnexion et d’isolement, qui me poussèrent dans certains retranchements. L’angoisse se manifestait à nouveau, mais cette fois plus persistante, plus lancinante. La poitrine dans un étau, saisi d’une agitation permanente, de vertige devant les actes du quotidien. Je dormis peu, mal, sans avoir jamais la sensation d’être reposé.

Des symptômes qui illustraient en réalité mon rapport au lieu. Le manque de communication expliquant le sentiment de séparation, se reflétant dans une rupture plus intérieure.

Un écart avec soi.

À l’île portant mon prénom, je me trouvai bien incapable d’appartenir. Combien de fois m’aura-t-on vu errer dans les ruelles de Lagoa, marcher sur le bord d’une route, entrer dans un magasin sans rien avoir à y acheter, m’attabler sans envie, faire, en fait, semblant de m’affairer ?

Je changeai aussi à trois reprises d’appartement, partageant mes lectures entre Krishnamurti et Houellebecq, m’efforçai de découvrir la culture brésilienne à travers musiques et films, tout en me réinscrivant à des cours d’espagnol et en lorgnant sur les prochains départs pour Mendoza.

L’écart était là, partout.

Il m’incita finalement à aller voir un thérapeute. Avec lui, je compris que l’espagnol n’était pas un caprice. Mais, effectivement, un appel du passé. L’espagnol est ce retour à une histoire familiale, cette langue que j’entendis, enfant, souvent résonner à Cimiez dans l’appartement cossu de mes grands-parents, celle que mon père en particulier était si doué pour parler ou chanter. Qu’il manipulait toujours délicatement, chuchotait, de peur de la briser.

La langue qui me ramène à mon père.

Et le père, qui me ramène à l’homme que je suis.

Que dire de cet homme-là ? Qui est-il ? Quelle est sa place dans le monde ? Laisse-moi t’en dire un mot.

Des hommes, il en existe quelques exemplaires et, avec eux, autant d’écarts. Le Brésil lui-même n’en est-il pas la plus pure illustration ? Comment un pays bercé par la musique d’un João Gilberto, d’un Caetano Veloso ou d’un Gilberto Gil peut-il, en même temps, être celui de Bolsonaro ?

Comment expliquer l’écart entre l’attitude du gouvernement actuel – discours puant et pratiques brutales, vantées par certains de mes interlocuteurs sur le refrain « le Brésil aux Brésiliens, rétablissons l’ordre et débarrassons-nous des parasites de la société » – et celle d’une autre partie de la population, regardant l’Amazonie brûler, faune et flore sacrifiées dans la grande braderie du vivant – autant de traditions partant avec elles –, se remémorant l’ère Lula et sa vision radicalement différente de la diversité ou la jeunesse ?

La brutalité côtoie toujours la fragilité. Parfois, cette fragilité éclate à la face du monde qui, sidéré, redécouvre sans cesse sa violence. Et moi, je peux bien rabâcher comme un con que « cette brutalité ne m’avait pas échappé » et m’en indigner.

Mais à quoi suis-je bon ?

La réponse pourra te décevoir, mais je suis sans doute moins bon pour me battre que pour rêver.

J’ai prétendu ici-même que la douceur pouvait être une arme. Loïc lui-même ne m’invitait-il pas à faire de ma « perméabilité » une force ? Mais désormais, je m’interroge : que signifie faire de sa sensibilité, de sa fragilité une force ? Cette hypothèse ne vient-elle pas contredire ma nature profonde ? Ne fut-ce pas, au fond, la plus énorme bêtise ici proférée ?

Car ma vérité n’est pas là.

Je suis et reste quelqu’un de rêveur, curieux, sensible, facétieux. Qui aime à penser et s’efforce d’être sincère. Et ma vérité consiste à dire que la fragilité n’a pas à se muer en force pour exister. Qu’elle est, ni plus ni moins. Belle en tant que telle.

A t’indiquer que la douceur n’a pas à se muer en arme. La fragilité, la sensibilité, l’innocence n’ont rien à faire avec la force. La douceur n’a rien à voir avec la guerre.

Mais à te dire aussi que si tu veux, si tu dois être fort ou forte – pour mieux faire ce qui est juste –, sois-le. Je serai là, pour t’apporter un bon mot et la douceur qui pourra t’être utile. Voire, sans prétention, un peu d’imaginaire.

Tu y verras éventuellement un renoncement de ma part. Il n’en est rien : la sincérité ne peut être un renoncement. Et je t’inviterai inlassablement à faire de même.

Quant à moi, je n’ai jamais douté du fait qu’être sensible ne m’empêchait pas d’être un homme. Qu’il y a même un certain courage à l’être.

J’en viens à l’autre partie de la vérité. Sans laquelle tu ne comprendrais naturellement pas que je sois resté à un endroit pour n’y expérimenter qu’angoisse ou nostalgie. Une vérité qui appelle donc une autre rectification.

Thais.

L’amour ne m’attendait plus, croyais-je. Pourtant, j’aime. La voilà, ma bonne raison.

Le grand écart tient encore à ce qu’en dépit de tout ce qui précède, j’ai chéri chaque instant passé avec Thais. Pour ne rien te cacher, je découvris le Brésil principalement à travers elle. Ce qui est le meilleur service que l’on puisse rendre à quelque endroit sur Terre.

J’hésite ici à te la présenter en mots, ou peut-être juste en chuchotant, comme mon père maniait l’espagnol.

Toujours est-il que le terme adapté s’imposa, pendant que mes doutes sur ma capacité d’aimer s’en allèrent gentiment faire un tour. Thais devint une évidence et, avec elle, la sincérité que je n’espérais plus trouver chez quelqu’un. Avec elle, une foi renouvelée dans le monde.

Mais non, ne compte pas sur moi pour me répandre en descriptifs. Nul besoin de dire ce qui n’a pas besoin de mots.

Pour l’heure, je veux croire que cette relation n’est pas à l’image des autres. Nous avons, l’un comme l’autre, déjà fait du chemin. Et il me semble que ce parcours se reflète dans notre manière d’aimer, qui met en valeur des notions telles que bienveillance, respect et gratitude.

Comme tu l’imagines cependant, il me fallut du temps pour m’engager dans cette relation, exprimer pleinement mon enthousiasme et mes sentiments. Mettre en sourdine ma propension à vouloir tout contrôler et à me projeter sans cesse dans l’avenir ou l’ailleurs.

Comment vivre avec quelqu’un quand vous hésitez à vivre avec vous-même ?

Quand vous ignorez ce que vous souhaitez pour vous-même, vous craignez immanquablement que l’on vous barre la route, que l’on vous fige et vous empêche de creuser (dans quel sens ? jusqu’à quelle profondeur ?). En ce qui me concerne, d’être absorbé par la relation, de m’y réfugier un temps avant d’exploser, estimant mettre à l’écart des choses importantes pour moi.

En outre, s’impliquer avec quelqu’un en méconnaissance – ou au mépris – de vos propres désirs, c’est accepter de faire souffrir l’autre. Ce que je refuse.

Un problème que je résous – c’est-à-dire que j’évite – généralement par la fuite. Tout laisser derrière moi, tout plaquer : une mécanique bien huilée.

Seulement voilà, Thais aussi résout des choses en moi.

À commencer par ces interminables interrogations existentielles, plus souvent tétanisantes que créatrices.

« Elle me résout », glissai-je à Guillaume.

J’ai conscience de la beauté de ce qui s’est instauré entre moi et Thais. Une tendresse et une préoccupation mutuelle pour le bonheur de l’autre – et ce, que vous deviez y contribuer ou non –, à un stade où ni l’un, ni l’autre nous y attendions.

Qu’il n’est nulle possibilité dont elle me prive.

Au contraire, elle me laisse la fenêtre ouverte, au cas où j’aurais trop peur des cages.

Lui ayant indiqué que je souhaitais m’occuper l’esprit et me rendre utile à titre bénévole, elle fit jouer ses contacts et me débusqua une journée de volontariat dans une ONG dédiée à la préservation et au sauvetage de tortues de mer, sur la côte. De façon surréaliste, je me retrouvai ainsi à relâcher une tortue au beau milieu de quelques centaines de spectateurs venus assister à l’événement sur la plage.

Moi, harcelé par l’anxiété comme jamais, soudain responsable d’une chose encore plus fragile, tâchant de tenir l’animal fermement sous un déluge d’appareils photos et de smartphones, avant de le libérer dans l’océan.

Le grand écart, encore. Et tout un symbole.

Pourquoi abandonner ce qui te rend – ne serait-ce qu’en partie, Florian – heureux ? Il n’y a même pas à attendre de l’amour qu’il résolve tout. Peut-être est-ce aussi là ton erreur : espérer que l’amour te résoudra en tant qu’individu. N’est-ce pas ta difficulté quant à l’union ?

Des changements s’imposent, tu ne crois pas ?

En voici un : dire à quelqu’un « je t’aime » ne signifie pas que tu cesses d’être un individu. L’écart peut subsister dans l’union. Ou plutôt : il doit.

Quand j’évoque ces derniers mois au Brésil et ma difficulté de m’y intégrer, l’enjeu que l’espagnol recouvre pour moi, sans parler de mes éternels questionnements, j’ai l’impression que je ne rends pas justice à Thais.

Mais c’est faux. Je lui rends justice en voulant être moi-même. Avec elle.

Et tel est le compromis auquel elle et moi sommes parvenus.

En atteignant la frontière avec l’Uruguay, je grimpai dans un petit train à deux rames en direction de Tacuarembó. Les premières paroles échangées avec le chef de gare, dans ma langue de cœur, n’avaient pas manqué de me placer un sourire tenace sur le visage. Le train débuta son périple à travers la campagne uruguayenne sous un soleil de plomb, salué ici et là par quelques villages et passants tenant un enfant à bout de bras. Puis vint l’orage et, avec la pluie, une odeur d’épines de pins mouillées se mêlait à celle des sièges encore chauds. Après un peu plus de deux heures entre bois et champs, surgissant au milieu de nulle part, Tacuarembó m’attendait.

Voilà le plan.

Je ne veux pas avoir à choisir entre Thais et un lieu où parler espagnol. Peut-être est-il un endroit – Tacuarembó ou un autre – suffisamment proche du Brésil. Peut-être puis-je m’y installer et revenir la voir, partager mon temps entre lui et elle. Peut-être est-il un écart qui permette l’union.

Quant à toi, Brésil, il va falloir qu’on se comprenne.

Puisque l’écart est là, de toute façon

Entre l’autre et soi

Le sommet et le fond

Une douce musique et la brutalité des hommes

L’espagnol et Thais

L’Uruguay et le Brésil

Ce que j’imagine qu’il va se passer et ce qu’il se passe…

Voilà, qui se présente encore à moi, ce que les tarots de Martine annonçaient

Tous les départs qui me font, et me défont

Dis voir, si on cassait le cycle ?

Ma peur et mon courage demandent à se connaître

Gardons le meilleur, ne gardons que lui

Partons et restons.

C’est un petit symbole, qui attache deux mots pour n’en faire qu’un

Pour moi, cela ressemble à un pont

Mais c’est juste

Un trait d’union

Florianópolis – Tacuarembó, octobre 2019.

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Musiques :
Milton Nascimento – A festa
Nahuel Pennisi – Sos todo eso y mucho más
Pierre Bensusan – Chant de nuit

Touriste

Mon ultime rencontre avec Brigitte, avant mon départ de France, ne se déroula pas tout à fait comme prévu. Nous nous étions connus à la faveur de notre engagement militant. Mais avions, en vérité, échangé un peu plus que cela.

Dans un bar montreuillois mal éclairé, elle commence à me rapporter les remarques dont elle fait régulièrement l’objet, en raison de ses origines asiatiques. Et me parle de ces personnes qui ne connaissent rien à sa culture d’origine, s’étonnent qu’elle ne parle pas « sa » langue, voire qu’elle parle le français, lui prêtent des habitudes culinaires qu’elle ne partage pas. Surtout, la renvoient systématiquement à ses origines, elle qui, pourtant, vit depuis toujours en France.

De racisme, il ne fait aucun doute pour elle.

J’aborde – volontairement – un autre sujet, le féminisme. Et relate les échanges que j’eus récemment, dans le milieu militant ou sur internet, avec des personnes qui s’en revendiquent, souvent proches de ma sensibilité politique. Des « camarades ». Je me plains d’une tendance croissante à faire fi de nuances ou précautions dans le traitement du sexisme, à abuser des généralités et à renvoyer, au fond, hommes et femmes à leur genre dans un clivage quasi-indépassable, avec peu de considération pour ceux qui s’éloigneraient du portrait.

J’ose : et si les personnes qu’elle incrimine étaient avant tout ignorantes, ou vivaient simplement dans une autre réalité, et méritaient autre chose que d’être hâtivement accusées de racisme ?

–   « Donc je ne suis pas la victime ? », et je la sens au bord de l’explosion.
–   « Peut-être, mais tu ne pourras jamais t’abstraire du point de vue de l’autre. »

Comment en étais-je arrivé là ?

Bien évidemment, il ne s’agissait pas de Brigitte. Cette conversation ne faisait que révéler un problème plus profond que je vivais avec le monde, et avec moi-même. Le point culminant d’une lourde incompréhension.

Un an plus tard, dans un supermarché à Tucuman, au nord de l’Argentine. Je demande au vendeur de ne pas me donner de sac en plastique pour mes quelques tomates et bananes. Il me dévisage et me demande d’où je viens. Sa réaction : « les Français, vous pensez que vous allez sauver le monde, mais vous savez que la révolution industrielle vient de chez vous ? »

–   « Oui, je sais », je rétorque, clairement agacé.

Mais que sais-je, au juste ?

Et quand ai-je cessé d’être à l’écoute des autres ?

Que ce soit Brigitte, qui me parle du racisme qu’elle subit, et à qui j’oppose un féminisme qui m’offense, ou ce vendeur à qui j’aurais volontiers précisé qu’en effet, j’étais venu en avion pour acheter mes tomates, mais qu’il ne me connaissait pas pour autant… A eux et aux autres, je voulais hurler que je n’étais pas en reste, que j’étais informé et aussi, il n’y a pas si longtemps, un étudiant curieux et ouvert à ces sujets. Qu’en fait, j’avais noirci bien des pages à propos du racisme comme du sexisme, pouvaient-ils en dire autant ?

Tu comprends ?

Est-ce de m’être enfermé sur moi-même ? Est-ce d’avoir trop regardé le monde par la fenêtre ? Par les réseaux sociaux qui ne font souvent qu’accentuer vos propres peurs ?

Celle de l’abandon, en tête.

Tu comprends ?

Et est-ce de m’être senti – sans présomption d’innocence, ni possibilité d’expier – sur le banc des accusés ? Accusé, l’étais-je ? Ou voulais-je l’être ?

Après un an de voyage à l’étranger, un doute vient cogner à ma porte : et si je n’avais pas été autre chose qu’un touriste ?

Malgré mon envie d’aller au-delà, de me fondre dans le décor, de devenir « plus local que les locaux », d’atteindre à quelque authenticité des lieux et des personnes rencontrées.

Or, pour l’essentiel, ces lieux furent les hostals où je dormis, et ces personnes, leurs gérants ou d’autres touristes, comme moi. De ceux qui, comme moi, préfèrent se nommer « voyageurs ».

–   « Vous êtes en vacances ? » me demande-t-on régulièrement.
–   « En voyage, plutôt. »

En vacances prolongées ? Juste un touriste ? Jamais !

Non, je me présente toujours en « voyageur ».

Comment avouer n’être qu’un touriste, sautant dans le premier avion pour le plaisir de changer d’air, vagabondant fièrement appareil photo en main, passant la nuit en chambre privative et lit double, petit-déjeuner continental, trajets en autobus 1ère classe, restaurants et divertissements souvent hors de portée pour le quidam – bien local, lui ?

–   « Tu as vu davantage de l’Argentine que moi, qui suis Argentin. »

Le doute se fait plus insistant, il tambourine.

N’étais-je pas déjà un touriste ?

Il y a longtemps, en fait, que je n’étais plus à l’écoute. Brigitte, que je n’écoutais pas, me démontra d’une façon irréfutable que j’étais déjà un « visiteur ». Plus ignorant que je le croyais du réel et des souffrances de ceux que je côtoyais. J’étais déjà dans l’incompréhension du monde qui m’entourait et, de plus en plus, incapable d’écoute. Incapable de prendre position, entre un coupable et sa victime. Obnubilé par ma propre souffrance. J’étais déjà ailleurs, et voulais l’être de toutes mes forces.

Je craquais de toutes parts.

Brigitte m’infligea, en vérité, une bonne claque de réalisme. Avant de nous séparer, au terme d’une marche longue et silencieuse, elle porta le couteau dans la plaie :

–   « L’occidental qui part au bout du monde dans des pays pauvres pour aller chercher du sens, ça me laisse sceptique. »

L’ironie, s’il en est une, est que notre échange nourrissait mon envie de partir plus qu’il ne m’en dissuadait.

Je lui en veux encore pour ces quelques mots. Non parce qu’elle avait tort. Parce que je sais combien elle avait raison.

Et les doutes peuvent bien frapper, c’est leur métier.

Mais je ne suis pas qu’un touriste.

Il se peut que mon expérience ait été celle d’un touriste, tant ce qu’il me fut donné de voir et de connaître n’était que ce à quoi je pouvais prétendre, en tant que moi. Florian, homme, blanc, occidental.

J’avoue aussi, à plusieurs reprises, ne pas avoir vraiment écouté. Au contraire, invité à justifier les manifestations de gilets jaunes en France, je poussai parfois mes interlocuteurs dans leurs retranchements en attestant que, dans notre pays aussi, certains souffrent de la pauvreté, de discrimination ou d’exclusion. Que nombreux sont ceux qui peinent à finir leurs fins de mois. Que moi-même, y compris dans le privilège du voyage, je continue de vivre sur un fil ténu.

En concluant que toute situation mérite d’être mise en perspective du contexte dans laquelle elle se déploie.

Un tel raisonnement n’est pas pour autant une excuse, lorsque quelqu’un vous témoigne sa souffrance, pour regarder ailleurs. Et il est hors de question, Florian, que tu deviennes un vieux con.

J’ai toujours cru qu’il n’y avait pas à comparer les souffrances. Que toute souffrance qui s’exprime doit être considérée. Tant, pour celui qui la vit, sa souffrance est prioritaire. Tant, aussi, la souffrance se vit et est difficile d’accès à l’autre que nous sommes.

Mais aussi que l’écoute, voire la compassion, ne sont pas des ressources finies.

Ce voyage, même s’il n’était sûrement pas la seule voie, est une opportunité pour moi de renouer avec cette capacité que je croyais perdue. Ou qui se cachait peut-être derrière cette réponse bien mal placée : « tu ne pourras jamais t’abstraire du point de vue de l’autre ».

Je n’ai pas renoncé au point de vue de l’autre.

Et je ne renoncerai pas davantage aux dernières paroles de ma prof d’université, me voyant abandonner son champ d’études, et qui sonnèrent, à l’époque, de façon étrangement solennelle :

–   « Florian, n’oubliez pas la question du féminisme. »

Florianópolis, juillet 2019.

Maintenant que tu n’es plus là et que je ne dors pas
Et je prends des pilules pour survivre
Maintenant que je te regarde et que tu ressembles à une autre
Je comprends les mots qui tombent de ta bouche
Va-t’en loin, très loin de ce monde

Musique : Los Bunkers Ahora que no estás

Bolivie, Chili, Argentine : ce que je compris – 3

Comment savoir si l’on est heureux ?

Certains disent que, dès lors qu’on le sait, le bonheur s’est enfui.

–  « Qu’est-ce qui te rend heureux ? », me demanda Tom, avant que l’on ne se brouille.
–  « Je ne sais pas », répondis-je encore.
–  « Tu sais forcément… »

Peut-être que je ne veux pas le savoir.

Et peut-être aussi que je ne veux pas le dire. Car je me méfie de certains mots, et de ce qu’ils croient vouloir dire. Je ne veux pas être tributaire de l’approbation d’un autre – fût-ce d’un mot – pour être heureux.

Ici, comme ailleurs, je plaide pour la sincérité. Ce qui à mon sens manque le plus en ce monde.

L’image que je donne de moi-même, ce n’est pas ce qui compte. Les lignes bien senties, ce n’est pas ce qui compte. Chercher l’admiration ou l’apitoiement, l’amour ou le conflit, ce n’est pas ce qui compte.

Atteindre l’autre, réellement, le toucher par ma vérité, dans sa vérité. Se reconnaître et admettre que l’on se plait ou que l’on se déteste, que l’on partage un même désir, une même direction. Ou bien que l’on ne se supporte plus, que l’on voudrait se faire disparaître ou disparaître. Admettre aussi que, souvent, l’un est le masque de l’autre.

Comme pour toi.

La sincérité, c’est le fait que nombre de réflexions que je laisse ici ne sont pas bien soupesées, sont le fruit de réflexes langagiers, dont j’aimerais toujours davantage me débarrasser. Mais la sincérité, c’est aussi le droit à l’erreur.

La sincérité, pour me sauver d’une époque qui suffoque de trop penser, d’avoir libellé chaque chose, chaque sentiment. Chaque vœu qui n’appartenait qu’à soi.

La sincérité, c’est qu’il n’y a pas grand sens à la vie. Qu’à défaut, on se construit arbitrairement quelque chose à poursuivre. Que ce blog n’a lieu d’être que par l’espoir vague et superflu d’être lu. Que « l’amour » ne sera plus cette transcendance que j’espérais. Encore un mot sujet à caution.

« Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient jamais entendu parler de l’amour. »

Mais qu’il n’est chose plus vivifiante que de rencontrer une belle personne, d’apprécier un beau spectacle, de saisir un bel objet, de ressentir de beaux sentiments. Et de voir son propre regard émerveillé.

Comment savoir si l’on est heureux ? Mais au fait, peut-on l’être ?

« Oui », dit la voix qui veut encore m’en convaincre : il suffit de ne pas savoir ce qu’être heureux veut dire.

Car aucun mot en ce monde dont la mission serait de qualifier le bonheur ne parviendra à me rendre heureux.

La sincérité, c’est donc aussi cela. Ne pas avoir besoin de dire ce qui n’a pas besoin de mots.

Argentine

En entrant en Argentine par le sud, à savoir depuis Ushuaia, Rio Grande ou Punta Arenas, deux options s’offrent à vous pour remonter vers le nord.

La première est la route longeant la cordillère – la fameuse Ruta 40 – passant par Calafate, El Chalten, El Bolson, San Carlos de Bariloche, San Martin de los Andes, Mendoza, Cafayate, sans oublier les villes qu’elle tutoie ici ou là, Neuquen, Córdoba ou Salta. Soit… le parcours idéal, l’incontournable du visiteur en Argentine, le must.

La seconde ? La Ruta 3, dite la « fea » (la laide), celle de la côte atlantique, naissant en Terre de Feu, puis traversant la Patagonie par le littoral, avant d’atterrir, quelques milliers de kilomètres désertés – bien que ponctués de quelques cités portuaires et pétrolières à la sombre réputation – plus loin, à Buenos Aires.

Mon choix, cher lecteur, tu le connais.

Pourtant, ce ne fut pas tant par snobisme que je mis le cap vers Rio Gallegos, que par envie de mettre les pieds dans une autre réalité. Après cinq mois passés à suivre bien sagement les routes touristiques, il me fallait un changement d’air, découvrir par moi-même ce dont chacun de mes interlocuteurs s’accordait à dire que « ça n’en vaut pas la peine », « qu’est-ce que tu vas faire là-bas ? », « condoléances ».

De changement d’air, il fut bien question. Des bourrasques de vent incessantes, voilà ce dont profitent à l’année les Argentins du sud. Comme je le constatai, la plupart ne sortent de chez eux qu’en voiture, et l’équivalent de notre balade du dimanche prend pour eux la forme d’un défilé automobile sur le bord de mer, familles, couples et groupes de potes reclus dans l’habitacle pour déguster un cornet de glace, discuter ou siroter une bière.

A Rio Gallegos, je fis la brève rencontre – ici narrée – d’une fille aux yeux perçants, tatouages et nez piercé, se documentant sur l’anarchie, que je croyais Córdobesa (de Córdoba), mais qui s’avéra Porteña (de Buenos Aires). Et à qui je ne rendis jamais visite.

Sur les routes sans fin de Patagonie, un chauffeur de bus rentrant au garage me proposa d’être son unique passager, me fit goûter mon premier maté et finalement m’invita à manger chez lui, à Puerto San Julian. Le lendemain, je manquai notre rendez-vous pour continuer le trajet ensemble et dus me trouver un autre stop pour remonter vers Comodoro Rivadavia.

« Ten cuidado ! » Comodoro et les villes voisines, Caleta Olivia et Trelew, sont peu recommandées par les locaux, qui ponctuent l’avertissement d’un signe de la main comme pour s’emparer furtivement d’un objet. Entre Comodoro et Puerto Madryn, je fais la route avec « Condorito », qui se présente à moi sous son surnom – dû à la forme de son nez – et m’entretient tout le trajet à grands renforts de maté.

Après une arrivée fracassante à Puerto Madryn, où un jeune homme m’offre de « chuparme » et une crise d’angoisse vient me faire une petite frayeur, je décide de me mettre au vert et de rattraper la Ruta 40. Sur le chemin, on m’informe des risques de hantavirus dans la région d’El Bolson et j’interromps ma lancée au milieu du désert, dans un village caché des regards, miraculeusement alimenté par un lac et son barrage qui le couvrent d’une flore inexistante aux alentours.

Dique Florentino Ameghino est un lieu de villégiature pour les citadins de Madryn, Trelew ou Comodoro, qui profitent d’une oasis à l’abri des intempéries pour camper, tremper les pieds dans une pileta (piscine) et surtout, enchaîner les asados. Je suis invité à partager le barbecue – une tuerie – avec Mati et sa famille, et m’étonne quelque peu du fait que les hommes soient seuls à parler, tandis que les femmes se tiennent silencieuses et à l’écart. Je le fais remarquer et le regrette aussitôt.

Mati pousse la chanson avec une voix qui force l’admiration et je lui réclame des références pour alimenter mon répertoire. Sur le carnet que je lui tends, où il s’efforce d’annoter les musiques qui lui plaisent, il me laisse ce mot : « Eres una gran persona ». Venant de lui, qui me scie par sa maturité du haut de ses 16 ans, je prends le compliment à la lettre.

Retour à Puerto Madryn, puis vite, on passe par Trelew et on chope un bus direct pour Bariloche. Allons voir si la Ruta 40 est à la hauteur des expectatives.

Elle l’est.

A peine arrivé à Bariloche, je retrouve Alberto, mon camarade de randonnée d’un jour au Chili. Il fait ses études ici et me présente à son groupe d’amis. Il est canon, Alberto, je cache pas. On se retrouve tous dans une crique aux bords du lac Nahuel Huapi pour un barbecue et je papote avec Micaela : « ça te dit, tu m’apprends un mot en français, et moi un mot en espagnol chaque jour pendant un an ? ». Pendant un mois, ça marche.

La région de Bariloche et des Siete Lagos est magnifique, mais je ne m’attarde pas. J’ai envie de poser mon sac quelque part et j’ai le viseur sur Córdoba. Du coup, je ne passe que 24 heures à San Martin de los Andes (pecado), je fais un crochet pour récupérer ma guitare et revoir mes hôtes de Melipeuco, au Chili, après un contrôle interminable à la frontière, puis débarque à Zapala pour une nuit et me retrouve de façon totalement surréaliste au milieu d’un carnaval de rue où les danseuses rivalisent de sensualité, puis hébergé dans un gîte dédié aux fonctionnaires de police. J’aimerais y rester, mais Mendoza est tout proche.

Que dire de plus sur Mendoza ? Que s’il est bien un endroit, au cours de mon voyage où j’aimerais retourner, c’est ici. Que Mendoza me fit oublier non seulement Córdoba, mais le programme – aux contours certes flous – de mon périple.

Lors de la Vendimia de Mendoza, la grande fête annuelle du vin – particulièrement importante pour ce haut lieu de la viticulture argentine –, j’assiste :

  • Au spectacle d’un millier de danseurs mimant les étapes de la culture de la vigne et la récolte du raisin à la dégustation finale ;
  • Au concert de Nahuel Pennisi, jeune guitariste-chanteur dont la particularité est 1) d’avoir l’une des plus belles voix qu’il m’ait été donné d’entendre, 2) de jouer de la guitare en gaucher posée à l’horizontale, façon Ben Harper à la Weissenborn, mais sans bottleneck, 3) d’être aveugle ;
  • Puis à celui d’un accordéoniste réussissant – seul sur scène – à faire chanter quelques milliers de personnes, pourtant frigorifiées dans les gradins.

Je suis stupéfait de constater à quel point les Argentins connaissent et apprécient leur tradition musicale, et peine à évaluer l’étendue du répertoire dont ils maîtrisent les paroles. J’ose suggérer qu’en France, on n’est pas aussi calés.

A Mendoza, je me fais aussi voler – « qué me haces, hermano ? » – le carnet sur lequel Mati m’avait laissé son message. Des références, des contacts que j’avais notés ici et là. Au voleur, je souhaite d’en faire bon usage. Chez Javier, Silvia et Marcelo me font un cadeau personnalisé : un verre à maté, sa bombilla, et un étui à thermos avec mon prénom dessus.

Je poursuis donc au nord, à contrecœur. Je tente de forcer le destin en m’inscrivant sur Tinder et finis par faire deux rencontres. A San Salvador de Jujuy, je me promenade le long du canal avec Melina, qui travaille dans le secteur pétrolier. A 28 ans, elle vit chez ses parents – la chose n’est pas rare, comme je l’apprendrai, et ce même passés 30 ans – et n’ose pas me demander de payer le restaurant. A Salta, je partage une picada avec Agustina, qui cumule les boulots depuis un moment. Quand elle n’est pas serveuse de bar, elle travaille pour l’Unesco sur un programme d’école à distance dans des zones rurales. Comme ça ne suffit pas, elle en vient à vendre ses propres vêtements, chez elle.

« Je n’ai jamais eu à lutter comme ça », je me rends compte.

Mon séjour en Argentine s’achève peu après. Anna, la hollandaise sur son parapet, me laisse au beau milieu de montagnes colorées, et je ne peux manquer d’aller voir les chutes d’Iguazu, en mettant le cap plein est. J’observe ces majestueuses cascades l’esprit déjà ailleurs, entre le Brésil si proche et Mendoza si loin. Je repense à ce que l’Argentine fut pour moi.

Un coup de cœur.

Les Argentins sont, en règle générale, chaleureux. Parlent fort, tutoient rapidement, aiment partager. Au premier contact, et après la Bolivie et le Chili, la chose ne manqua pas de me déstabiliser. Mais m’efforçant d’éviter les chemins touristiques, je fus touché plus d’une fois par la qualité des relations que j’y développai. La vraie richesse de l’Argentine.

Car en effet, ses autres richesses, l’Argentine les regarde fondre à vue d’œil. L’inflation insensée fait monter le prix des biens courants chaque jour, tandis que les salaires stagnent. Personne ne comprend comment un pays jadis si prospère, l’un des joyaux du continent, a pu tomber si bas. Même si leurs politiques sont sans doute les plus détestés au monde.

Les Argentins ferment leurs commerces, revendent leur voiture, puis leurs vêtements, forment des queues interminables devant les établissements bancaires et les agences pour l’emploi. Cumulent les petits boulots à droite et à gauche, confectionnent des bricoles pour les vendre sur internet. Quand ils n’en finissent pas, comme à Tucuman, par voler les plaques d’égout pour en retirer quelques pesos. Quand ils n’en finissent pas, comme à Mendoza ou ailleurs, par sortir le pistolet.

« Qué haces, hermano ? », j’ai dit à ce gamin de même pas 20 ans.

Mais surtout, la honte. La honte face au voisin chilien, face au monde, pour cette grandeur passée dont chacun commence à douter qu’elle ait jamais existé.

Et pourtant, Argentine, je t’aime beaucoup.

Florianópolis, juin 2019.

Musique : Daniel Toro – Zamba para olvidar

A propos de la musique :

Dans une peña à Salta – grand banquet où des musiciens se postent autour des tables pour accompagner les convives en chanson pendant qu’ils mangent –, j’entendais pour la énième fois cette Zamba para olvidar. Plus qu’un classique, un hymne populaire connu par cœur et repris à loisir par les Argentins. Et l’on se prend par les épaules pour chanter, tu ne vas pas faire de manières, hein ?

Bolivie, Chili, Argentine : ce que je compris – 2

« C’est fou comme la vie peut changer en bien comme en mal en très peu de temps. Juste la rencontre d’une personne et tes chemins s’orientent. Tu peux avoir un accident et ça s’oriente. Tu peux choper une maladie et ça s’oriente. Tu peux rencontrer l’amour, écrire la chanson qui va changer ta vie… »

Mes conversations à distance avec Guillaume, échanges de pensées sans nécessité d’y apposer trop de conclusions, me font du bien. Il sait, lui aussi, de quoi retournent les voyages initiatiques.

Et comme le dit Guillaume, ça s’oriente.

Une belle rencontre avec Thais et me voici brésilien à la langue défendante. Pris à mon propre piège. Ainsi, le fuyard du sens voit l’opportunité qu’il attendait de prouver ses intentions, de créer une réalité à l’abri des regards, conforme aux promesses faites à lui-même de se faire confiance, de croire en ses forces. De renoncer à l’immobilisme de la course.

Thais me parle du temps qu’il lui fallut pour se sentir indépendante, enracinée en elle-même et présente à l’instant.

« Centrée. »

J’aimerais apprendre ça. Ou bien désapprendre le reste.

Mais je me cache toujours derrière les mots. J’emprunte ceux de Guillaume ou de Thais, lorsque les miens me laissent exsangue, quand mes pensées ne sont plus qu’un monologue creux, confinant plus que tu ne l’imagines à la folie.

Lorsque j’ai trop peur.

En ce moment, j’aime l’idée d’être là où je suis censé être. Qui je suis censé être. En somme, d’accepter une certaine fatalité dans l’imperfection – mais la beauté – de la vie, pour faire taire un peu l’angoisse du futur et l’insatisfaction du présent.

Je peux, dans cette quête, compter sur de belles personnes.

–   Vincent : « Si tu pouvais choisir, où voudrais-tu être, et que voudrais-tu faire en ce moment ? »
–   Moi : « Je ne sais pas… »
–   Lui : « Moi si. Et je suis bien ici, en faisant ce que je fais. »

Merci donc, d’être là où tu es, et qui tu es.

Chili

Le contraste du Chili avec la Bolivie est assez immédiat. Le meilleur état des routes et des premières infrastructures, puis l’arrivée à San Pedro de Atacama me donnèrent une sensation de confort auquel je n’aspirais, au final, pas tant. San Pedro est un nouvel exemple de lieu pensé pour le touriste, avec ses multiples bars et restaurants hors de prix, ses appels à partir en excursion à tous les coins de rue, ses façades soignées et portes de bois lustré.

Ici, je m’éprends – comme à mon habitude, sans qu’elle s’en doute – d’Aurélie, et m’embarque à cause d’elle dans un tour en vélo qui me met littéralement sur les rotules. Je savoure sa spontanéité, son accent toulousain et son allure de garçon manqué, crâne rasé sur les côtés.

Bien qu’ayant passé la frontière, il me paraît toutefois évident de ne pas être encore entré au Chili. Je prends donc la direction de Caldera, sur la côte pacifique.

Quel bel apaisement à la vue de l’océan ! Caldera, petit port de pêche planté au milieu du désert, mais aussi Bahia Inglesa, comptent dit-on parmi les plus jolis morceaux du littoral chilien… A mi-chemin entre les deux, je me paie une dégustation d’huîtres sur la plage, que la tenancière du restaurant finit, sans raison, par m’offrir. Rentrant à moitié ivre, et trop occupé par une altercation avec le Créateur, je coupe par mégarde à travers un vaste dépotoir judicieusement tenu à l’écart du bord de mer.

Depuis la France, un ami chilien de Pierre me conseille de faire un tour plus au sud, dans la Vallée de l’Elqui. La région est connue pour la production du pisco, vin distillé consommé dans tout le Chili, comme pour son ciel propice à l’astronomie. Entre observation d’étoiles et spiritueux, elle attire apparemment une population de babas-cools, de férus de méditation et de médecines parallèles. J’y coche tranquillement mes cases : plante ma tente, loue un vélo, descends une bouteille, salue Orion.

Quand j’arrive à Valparaiso, les dockers sont en grève depuis déjà plusieurs jours pour réclamer des hausses de salaires. Loin de la carte postale que l’on me décrivait, les environs du port m’inspirent un relatif sentiment d’insécurité. Mon volontariat m’envoie sur les hauteurs de la ville, où, me dit-on, la drogue rend les rues peu fréquentables la nuit. De premières impressions qui n’auraient pas entamé mon envie de découvrir Valparaiso… si ledit volontariat n’avait pas été si frustrant.

J’ai déjà décrit en partie cette expérience, son déroulement et l’enjeu qu’elle revêtait initialement pour moi. Rétrospectivement, je ne crois pas avoir tant manqué de motivation que d’accompagnement, et d’être entouré par des personnes animées par de bonnes intentions ou m’inspirant une réelle sympathie. N’en prenons pas prétexte pour ne pas renouveler la démarche ! Du reste, Sebastian me fit bien rire par ses tentatives de reprendre Violeta Parra à la guitare et m’ouvrit au monde du go.

Je retins en outre son conseil de visiter l’Araucania, province pour laquelle j’éprouve encore une affection toute particulière. Fut-ce pour compenser mon séjour à Valparaiso ? Je développai, à Melipeuco puis à Villarrica, des relations d’une sincère tendresse avec mes hôtes : Maria-Isabel et Nicolas, Maria-Isolda et la petite Francisca.

A leur contact, comme plus tard à Caleta Tortel, je me forge une image des Chiliens comme des gens à la fois soucieux de leur bien-être et du vôtre, et prompts à vous aider. Comme cette fois où, me voyant un peu perdu dans la rue, une dame vint spontanément me demander si j’avais besoin de quelque chose.

Je dois également mentionner l’incident qui m’arriva à Villarrica, où mes deux cartes bancaires furent annulées par un distributeur. Le fait de me retrouver soudain à l’étranger sans moyens de paiement s’avéra une expérience aussi stressante qu’utile lorsqu’il en fut de même, en Argentine, de mon passeport. Des aléas de voyageur, avec le recul, somme toute assez dérisoires.

Je profite d’être à proximité pour voir Valdivia et la baie de Corral, lieu stratégique de la conquête européenne des côtes chiliennes et de la piraterie aux 16e et 17e siècles.

Un gratin de fruits de mer avalé à la feria de Niebla, et je mets le cap vers Puerto Varas. Je sympathise avec Alberto, jeune Italien, lors de l’ascension du volcan Osorno. J’apprends que le superbe lac Llanquihue est impropre à la baignade depuis que certaines entreprises y rejettent leurs déchets de façon non contrôlée.

Je grimpe dans un ferry pour l’île de Chiloé. Il est difficile de décrire à quoi ressemble Chiloé pour quelqu’un qui n’y a pas mis les pieds, mais certains paysages me rappellent notre Bretagne, entre prés verdoyants et bateaux attendant la marée, parfum des embruns contre celui du poisson. A Castro, je rencontre Jorge, tentant comme moi de saisir la meilleure photo des jolies maisons colorées sur pilotis.

Le meilleur moyen de rejoindre la côte est, m’informe-t-on, par bateau. La traversée entre Quellón et Puerto Cisnes, au milieu des fjords, est absolument envoûtante. Je m’attarde à Puerto Cisnes, village désert en cette période de l’année. Au bout d’une semaine, je prends la direction de la Carretera Austral, la fameuse route du sud chilien, où j’expérimente le stop pour la première fois. Et y prends tellement goût que j’avancerai de cette façon durant deux mois.

Je passe Noël à Caleta Tortel aux côtés d’Aliro et Maria, qui m’invitent à partager le repas – un cordero al asado, ou agneau grillé de longues heures dans un baril de fer – et une quantité totalement indécente de punch aux fruits et au vin blanc. Tortel est un endroit hors du temps et du monde, suspendu sur un fjord à l’aide d’interminables passerelles de bois, que je parcours éberlué.

Il me faut prendre par l’Argentine pour descendre à Puerto Natales et me rendre au parc Torres del Paine, où vous attendent de majestueuses tours surplombant un lac d’altitude. Puis, je prends l’avion jusqu’à Puerto Williams, autoproclamé village le plus au sud du monde.

Mes derniers moments au Chili se passent en compagnie d’Isabelle, une Française gérant une pizzeria à Puerto Williams, que je me propose d’aider. Deux semaines de volontariat et de bonnes discussions à la nuit tombée, avec celle qui me raconte la vie qu’elle s’est construite entre la France et l’Isla Navarino, ses randonnées solitaires, sa grande copine Cecilia, maire officieuse du village, qui règle les problèmes de tout le monde avec sa camionnette, et surtout, surtout, beaucoup de castors.

Je fête le Jour de l’An sur ce bout de terre, après la randonnée la plus incroyable et dangereuse de ma vie. Et reprends un vol pour Punta Arenas, avant de traverser la frontière pour l’Argentine.

Du Chili, je peinai sans doute davantage à saisir les contrastes que pour la Bolivie ou l’Argentine. Bien que produit d’une histoire souvent violente – de ses relations belliqueuses avec ses voisins, lesquels en conséquence ne le tiennent pas en haute estime, à une dictature encore bien présente dans la mémoire collective –, mon expérience fut malgré tout celle d’une certaine douceur de vivre et d’habitants respectueux et fiers de leur pays.

Florianópolis, juin 2019.

Musique : Inti Illimani – La Partida

A propos de la musique :

Inti Illimani est l’un des groupes les plus emblématiques du Chili, et « La Partida », composé par Victor Jara, l’un de leurs morceaux phares. Leur musique opère néanmoins un large mélange d’influences, notamment suite au coup d’Etat de Pinochet et leur exil en Italie. Pour quiconque souhaite découvrir la musique chilienne, il s’agit d’une porte d’entrée inévitable. De La Partida, je recommande aussi la version revue par M. Roux et disponible sur Soundcloud.

Bolivie, Chili, Argentine : ce que je compris – 1

Du Brésil, je ne souhaitais rien connaître, ni voir. Là d’où j’écris, la langue est redevenue un obstacle et, chose que je craignais par-dessus tout, vient interférer avec ces longs mois d’apprentissage et de pratique de l’espagnol, dont je faisais si grand cas. Car le choix de l’Amérique latine était pour moi le choix d’une langue, avant d’être le choix d’un lieu.

Des lieux, j’en découvris pourtant. Et des personnes.

Arriver dans un nouveau pays est toujours une expérience spéciale, dans laquelle l’excitation le dispute à la confusion. Jusqu’à présent, l’espagnol était mon fil conducteur et l’approfondir était tant un jeu qu’une fierté. Je savourais chaque compliment sur mon accent et mon aisance à l’oral :

–          « Pero, no eres español ? »
–          « No, francés. »
–          « Qué bien lo hablas ! »

Fût-ce cet encouragement répété, ou de m’improviser, lors d’un cours de tango en Argentine, interprète du professeur ? J’entretiens depuis l’idée de m’engager dans la voie de la traduction.

Entrant dans le premier pays non hispanophone depuis mon départ, je ressens le besoin de jeter brièvement un œil en arrière sur les trois parcourus au cours des dix derniers mois.

Et de relater ce que j’en compris.

Bolivie

L’avantage d’atterrir à La Paz – hormis l’absurdité d’un tel choix pour commencer mon voyage, ce que me notifia rapidement le mal de tête lié à l’altitude, mais aussi le froid, l’agitation et la pollution – fut de me faire entrer de plain-pied dans une autre réalité.

Rétrospectivement, il me semble que La Paz concentre bel et bien l’essentiel de la Bolivie : des quartiers huppés et touristiques de Sopocachi à la pauvreté criante des hauteurs de la ville, des marchés colorés où les cholitas – les femmes portant la tenue typique de tradition aymara – vous en remontrent si vous les prenez en photo, aux malls branchés où les jeunes jouent au babyfoot, des processions religieuses, défilés scolaires ou militants accompagnés de fanfares aux démonstrations de hip-hop ou de cueca (danse de couples où les partenaires agitent un mouchoir blanc)…

J’y fais également connaissance avec la fameuse feuille de coca, que mastiquent en abondance ouvriers de chantier et camionneurs, et dont les vertus sur le soroche (mal d’altitude) sont dit-on imbattables.

En faisant route vers le Lac Titicaca, l’un des endroits les plus touristiques de la région, je suis stoppé par des barrages en pierres érigés par des transporteurs routiers en grève. Annonçant sûrement le paradoxe du Lac lui-même, totalement défiguré par le tourisme, tandis que vous quittez à peine El Alto, ses rues poussiéreuses, ses maisons aux toits de tôle ou, plus souvent, laissées en construction, sans portes ni toit. Ou comment, encore une fois, deux réalités se côtoient.

Après une acclimatation difficile, Cochabamba marqua réellement le début de mon voyage. Mes quatre jeunes compagnons d’un jour, dont j’eus l’occasion de parler ici, m’aidèrent à pousser mon premier soupir de soulagement. Tendres moments que ces premiers sourires et premiers rires. Et une promesse faite à Abner de revenir les voir dès que possible.

Passées les traces de dinosaures de Torotoro, je rejoins ensuite le village de Samaipata. Ce havre de paix pour hippies de tous horizons, coincé entre des montagnes verdoyantes, m’offrit une autre rencontre de taille, celle de Geoffrey et Lay, que j’allais retrouver plus tard sur la route. Une chanson poussée autour du feu en compagnie de Liz me donne l’envie d’acheter une guitare. Chose faite dans la ville suivante, Sucre.

Sucre se démarque radicalement du reste de la Bolivie, par ses façades blanches et son architecture coloniale. Je pose mes bagages chez Javier, qui m’emmène chez lui dans sa jolie coccinelle grise. Mon espagnol y progresse en flèche, grâce à Grover, professeur dans l’une des multiples écoles de la ville. Des discussions interminables en espagnol, qui me conforteront sur mes capacités… mais aussi ma marge d’apprentissage. De Sucre, on vante la qualité de l’espagnol, plus proche du castillan, et de ce fait les étrangers se pressent pour y prendre des cours. Un premier raisonnement au sujet duquel je m’interroge : pourquoi faudrait-il que le castillan demeure cette référence en matière d’espagnol ? Je ne comprends pas non plus d’où vient la richesse apparente du lieu, et il me faudra aller plus loin pour le découvrir : à Potosi.

Perchée à plus de 4 000 mètres, au pied du « Cerro Rico », l’histoire de Potosi est viscéralement liée à l’industrie minière. Ici, l’extraction d’argent forgea le destin de la région. Ce n’est, en vérité, que par la lecture d’un ouvrage acquis bien plus tard – Les Veines ouvertes de l’Amérique latine – que j’apprends ce que l’histoire du pays tout entier doit à l’exploitation de métaux : argent, mais aussi plomb, or et cuivre. Et que celle-ci donna lieu au développement rapide de villes telles que Potosi, dont le train de vie était autrefois fastueux… et qui tombèrent en décadence sitôt les minerais transférés en Europe. De cette histoire moins racontée, mon attention se porte aussi sur les récits de mineurs, leur mort souvent précoce due aux poussières ou aux effondrements, leurs légendes de diables souterrains, adorés et craints.

C’est avec une Uruguayenne, un Paraguayen et un Bolivien que je visite les alentours et les vues imprenables sur le Cerro. Nous nous retrouvons le soir en ville et Cami me dresse une liste de musiques qui s’avèreront être parmi les meilleures que j’écouterai durant mon voyage… à commencer par le rock uruguayen. Je me mets en tête de me constituer ma propre liste de découvertes musicales, au fil des pays visités.

Je me laissai ensuite aller à la douceur de Tarija, à ses places calmes et accueillantes, à ses vins acides et sucrés. Je m’amourache brièvement de Lola, volontaire dans l’auberge où je m’installe, qui ne me rendra pas mes regards, puis prends la route de Tupiza, aux portes du plus bel endroit de Bolivie. La balade à cheval avec Edy, dans des décors dignes de western – et où, me dit-il, certains furent d’ailleurs tournés – est l’occasion pour moi d’en savoir davantage sur les prestataires de service qui travaillent comme lui, pour les agences touristiques auxquelles recourent des gens comme moi.

Puis, les portes s’ouvrent et je découvre ce qui reste pour moi le plus merveilleux endroit du monde, et le meilleur moment de mon voyage. Le Sud Lipez et le Salar d’Uyuni, où la nature semble avoir réuni tout ce qu’elle peut : volcans, lacs et geysers, déserts de sable et de sel, lamas et flamands roses… Et même, une ville de lave, avec ses maisons, sa place principale et son amphithéâtre figé dans la roche, où vous vous arrêtez et tendez l’oreille, pour entendre jouer l’orchestre.

Ici s’arrêta mon séjour en Bolivie. Prétendre comprendre un pays en deux mois ne fut jamais mon intention. De celui-ci, je garde l’impression d’un changement plus radical avec la France que celui dont je fis l’expérience par la suite. La Bolivie exige du visiteur une attention particulière, un silence particulier. Ses habitants, moins accessibles immédiatement, me laissèrent dans l’incertitude quant à ce que j’y laissai moi-même. La pauvreté matérielle qui s’en dégage, et qu’elle évoque généralement autour d’elle, ne m’empêcha toutefois pas d’en pressentir l’énorme vivacité – celle des personnes –, leur volonté de survivre, et la beauté à couper le souffle d’un pays longtemps maltraité d’être trop aimé par la nature.

Florianópolis, mai 2019.

Musique : Krauss – Tres noches benditas

A propos de la musique :

N’ayant commencé que tardivement à réclamer des conseils musicaux pour me constituer un répertoire, je dispose de peu de références concernant la Bolivie. Abner m’orienta néanmoins vers Krauss, groupe de rock bolivien. La Bolivie fait figure, y compris en Amérique latine, d’un pays encore très ancré dans son folklore et peu ouvert à la nouveauté – notamment musicale. Si la tradition y est assurément présente, je trouvais intéressant d’en prendre, pour ce pays, le contrepied.

Chat de cimetière

La pluie s’était invitée pour la seconde fois seulement depuis mon arrivée à Mendoza et, par les vitres de la voiture de Javier, sur le trajet vers le terminal de bus, la nuit me soufflait qu’il était temps. Ses larmes confortèrent mon idée de ce qui se noua au cours des deux derniers mois. Et que la séparation n’en serait que plus rude.

Il me faut tout de suite m’excuser de n’avoir publié que rarement ces derniers temps. Les conséquences du vol survenu à Mendoza ont freiné mon avancée et m’ont assigné des activités moins rocambolesques : faire renouveler mon passeport et effectuer les démarches nécessaires auprès de l’assurance, me rattraper financièrement grâce au travail à distance, racheter un appareil photo et vendre ma guitare. J’éprouvai parfois l’étrange sensation d’avoir renoué avec ma vie française… exception faite de l’Argentine.

Je quittai donc Mendoza et, quinze heures de bus plus tard, arrivai à San Miguel de Tucumán, où la déclaration d’indépendance du pays fut signée. Ici, j’eus quelque mal à reprendre un rythme de voyage et, pour la première fois, me demandai véritablement ce que je faisais là. S’il ne valait pas mieux l’écourter, et rentrer.

Je me lance peu après mon arrivée dans une expédition douteuse en forêt, dans l’intention de parvenir à quelque mirador surplombant la ville, recommandé par l’office du tourisme. Sans enthousiasme, et peinant plusieurs fois à trouver mon chemin, j’atteins un premier point de vue qui ne me fait pas grande impression. Et décide finalement de faire marche arrière.

Une décision allant de soi.

Ce qui s’annonçait comme une journée ratée prit néanmoins une autre tournure.

Un jeune homme dont j’oublie le nom me prend en stop et me dépose à proximité du centre-ville, près de l’entrée d’un vaste cimetière. J’y pénètre sans trop savoir pourquoi et me trouve soudain fasciné par les mausolées en décrépitude, chapelles délabrées aux vitraux percés par la lumière, caveaux béants et monuments d’où débordent des cercueils comme entassés à la va-vite, frappant contre les grilles. Traînant négligemment sur des tréteaux, des pinceaux desséchés et pots de peinture rouillés annoncent des travaux qui n’auront sans doute plus lieu.

–  « Peut-on prendre des photos du cimetière ? »
–  « Si vous ne photographiez pas les noms… »
–  « Je reviendrai, je dois acheter un nouvel appareil. »

Pris d’un regain de volonté, je me mis à envisager de nouveau la suite de mon voyage.

Clichés du cimetière en boîte, je prends un billet pour Salta, lieu hautement touristique au croisement de l’Argentine, la Bolivie et le Chili, que je franchis bien vite pour pousser plus loin, vers la province de Jujuy. San Salvador de Jujuy offre peu à voir et ressemble à nombre de villes argentines. J’y cherche toutefois un hostal et me plante dans le hall d’entrée, où personne ne se présente pour m’accueillir.

Anna entre peu après moi et m’interpelle sur l’absence de gérant. Elle est hollandaise, grande et élancée, et a la froide élégance des filles nordiques. Pour contraster, un sourire radieux. En réalité, l’hostal est fermé et Anna me conduit vers un autre, dont elle a récupéré l’adresse sur internet.

Dès lors, nous ne nous quittons plus. Nous dormons à deux dans le même dortoir le premier soir. Puis, le lendemain matin, nous décidons de mettre le cap ensemble vers Humahuaca, petit village près de la frontière bolivienne.

Une journée idéale.

Je l’observe discrètement, tandis qu’elle prépare son sac. A un moment, je la surprends qui m’observait elle aussi. Les yeux vite détournés. Dans le bus, elle m’adresse ici et là un sourire désarmant, avant de tourner la tête vers la fenêtre. Nous partons en 4×4 vers une montagne dite aux 14 couleurs, en compagnie de trois Argentines de Córdoba. Je l’étudie encore tandis qu’elle regarde au loin vers la montagne, assise en tailleur sur un parapet.

Au retour au village, elle hésite longuement sur l’hostal où elle voudrait passer la nuit. Sans trop comprendre, je choisis le premier que nous avions visité et elle s’en va en prendre un autre. Nous nous promettons malgré tout de manger ensemble le soir venu, avec nos trois Córdobesas. Vers 19 heures, elle apparaît dans mon hostal et je lui propose de faire un tour en ville. Nous rencontrons un artisan de rue, auquel j’achète un bracelet en cuir et elle, des boucles d’oreilles.

Puis, nous nous rejoignons tous au restaurant. Elle face à moi. Elle me lance quelques sourires. Je lui dis : « je suis heureux que l’on se soit rencontrés, j’ai passé une bonne journée ». Rien de bien offensif. Elle prend quelques secondes pour réfléchir et me confirme qu’elle aussi. Je sens quelque chose de sous-jacent, mais n’arrive pas à mettre un mot. En fin de repas, elle décide d’essayer ses boucles d’oreilles.

–  « Ça te va bien. »

Mais déjà, mon regard sur elle n’est plus le même. J’étais jusqu’alors interrogateur et curieux, la questionnant simplement et silencieusement par coups d’œil interposés. A cet instant, je sais.

Nous nous disons bonne nuit, alors qu’elle tombe à l’évidence de sommeil. Elle, retournant à son hostal.

Et depuis… je n’ai pas de nouvelles. Mais je chéris cette journée de la même manière. Qu’elle fût ou non intéressée par moi.

Igual.

A quoi tient l’envie ?

Il y a quelques jours, j’étais dans un état d’esprit des plus pessimistes sur la suite de mon périple. Le désœuvrement à mon arrivée à Tucumán venait me hurler aux oreilles que je n’avais rien à faire là, que cette aventure n’était, une fois de plus, que le signe d’une fuite et de mon inertie. Avec recul, ce genre de réflexion est sûrement intrinsèque à un voyage de longue durée.

Mais c’est aussi un fait. Le fait que le voyage était une excuse, pour éviter de prendre certaines décisions. Le voyage n’était pas un risque. Au contraire : le risque le plus grand pour moi, c’est avoir une vie normale. Avec ses habitudes, ses activités moins « rocambolesques », ses responsabilités, ses efforts.

Ses joies, sans doute.

Toujours est-il que le mystère d’un cimetière, puis celui d’une hollandaise, sont venus me fournir d’énièmes excuses de continuer. Même si j’admets que tout cela n’est pas bien raisonnable.

Dans un article précédent, j’estimais qu’être capable d’évoluer était une force. Je me suis, depuis, rendu à une autre évidence : être soi-même est un besoin. Je ne peux indéfiniment me concevoir comme cette poussière dans le vent, un individu sans cesse en devenir. Il faut bien, à un moment, arrêter les compteurs et se regarder en face.

Les nouveaux départs ont tôt fait de ne pas suffire. Ils vous évitent d’avoir à vous affirmer, à rendre des comptes. Ils vous volent les personnes à qui vous vous attachez. Eux aussi, prélèvent leur part.

–  « Et le chat ? »

Fernando, le propriétaire de l’hostal où je résidais à Tucumán, m’avoua que son chat venait du cimetière, et qu’il l’avait recueilli chez lui. Je ne pus m’empêcher de me reconnaître dans ce chat, vagabondant au milieu d’un cimetière, puis emmené ailleurs sans autre explication.

Dans un cimetière ou dans une auberge.

Se demandant ce qu’il fait là.

San Miguel de Tucumán – Province de Jujuy, mai 2019.


Je suis prête à naître
Prête à dire adieu
Je veux t’en remercier
Je suis prête à entreprendre un nouveau voyage
Sans savoir où aller
Je pars d’ici

2
De gauche à droite : Roxana, moi, Marcelo, Javier et Aldana

3
Cementerio del Oeste, Tucumán

1
Anna

Musique : Natalia Lafourcade – Estoy Lista

Perméable au monde

Javier était maintenant un bon ami. Et son auberge, que je réservai par avance à mon arrivée à Mendoza, devait devenir mon nid pour deux bons mois. Ici, je découvris un homme semblant lutter à la seule force de ses bras pour tenir son univers à flots. Sa combativité face aux écueils de la vie qu’il affronta en ma présence – de son oncle à la santé chancelante au décès du frère d’Aldana, sa fiancée –, ses coups de sang lorsque quiconque portait atteinte à sa vision du bien, que l’on s’attaque à ses proches ou que de parfaits inconnus se trouvent dans la nécessité. Javier s’arrêtait pour vous aider à faire repartir votre voiture, réaliser les démarches administratives pour votre fille blessée au bras par un conducteur de bus négligeant, rendre visite à son autre oncle qui dorénavant vivrait seul au Chili, loin de sa famille. Javier était là, vous pouviez compter sur lui.

Chad séjourna aussi chez lui. Il fut mon compagnon malheureux lors de ce vol qui nous marqua. Cet ancien trader californien m’inspira finalement une grande sympathie. Soucieux de son hygiène de vie, il se prépara avec constance pendant un mois pour participer au semi-marathon de la ville. Il m’entretint longuement des bienfaits de la musculation sur l’esprit et d’une diète adaptée pour accompagner vos progrès. A tel point que, pour la première fois, je mis les pieds dans une salle de gym. Il fut rafraîchissant pour moi d’explorer un peu ses points de vue, que je doutais initialement de pouvoir partager. Parti faire les vendanges dans les environs, je garde le rythme des entraînements avec Javier, qui me conduit à la salle un jour sur deux en voiture.

Rendre compte de ce que je vis, des personnes que je rencontre, n’a en fait rien de naturel pour moi. Focaliser mon attention sur mon environnement, les êtres qui le composent, les enjeux de leur vie est un défi permanent. Tenter d’entrer véritablement en compréhension avec eux. Et partager leurs préoccupations, en particulier lorsqu’elles ne sont pas les miennes.

Mais s’intéresser aux autres n’est peut-être naturel pour personne. Peut-être cela réclame-t-il systématiquement un effort.

Lorsque je fis mon entrée chez Attac, je me souviens que les militants les plus anciens étaient prompts à vous assurer que la question de savoir pourquoi vous vous impliquiez, si vous le faisiez pour les bonnes raisons ou, pour le dire clairement, pour flatter votre égo, n’avait pas grand intérêt. Tout le monde a un égo et préfère le soigner. De même, personne n’est parfait dans sa propre manière d’exister, dans l’application des principes qu’il souhaiterait voir exister chez les autres. L’important, disait-on chez Attac, est d’être là. Et d’agir.

Je fais aussi partie de cette génération qui court après le temps, et ne parvient guère à concentrer son attention bien longtemps sur un même objet. A fortiori, sur une même personne.

Ce rapport au temps fut l’un des grands motifs de mon voyage. Faute de m’être trouvé l’occupation professionnelle dont nous faisons si grand cas dans notre société, je devais me sentir toujours si délaissé. Derrière la réponse tardive d’un ami à qui vous proposez d’aller prendre un verre, derrière le report poli du rendez-vous galant à quelque jour prochain qui n’advient pas, derrière les impératifs qui servent aussi d’excuses pour ne pas avouer le désintérêt, il y a, en germe, l’indifférence que vous renvoyez à votre tour. Et ce message implicite, trame de toutes les conversations obsédées par ce temps qui manque : « j’ai mieux à faire ».

Pour remédier à cette indifférence, notre culture, pourtant si diserte sur l’importance de vivre au temps présent, ne nous enseigne visiblement pas à être présent à l’autre. Pour nombre de gens, vivre au présent signifie vouloir tout, ici et maintenant. S’octroyer impérieusement, tels des enfants capricieux, ce que le monde offre, sans prendre le temps de l’apprécier. Consommer les gens et le temps. Mais l’empressement à vivre, c’est l’absence permanente.

Et l’on s’empresse de vous demander si vous travaillez, quels objectifs vous vous fixez. Et l’on veut savoir ce que vous avez retiré de votre expérience. Et l’on voudrait de chaque récit ne retenir que la fin, comme si tout n’était qu’affaire de conclusions. Et l’on compare, soupèse, pour mieux conforter ses propres croyances.

Dans de rares cas, on essaie de comprendre. On écoute la parole. On accepte la différence.

Je suis encore bien loin d’incarner ces belles paroles. S’intéresser aux autres – à plus forte raison, le leur prouver – réclame pour moi aussi un effort. Et bien sûr, je n’exclus jamais que tout cela n’illustre que ma propre difficulté à accepter le monde en l’état, à prendre mes responsabilités, à grandir et « m’endurcir ». Car le monde n’est pas ce merveilleux espace de tolérance et de compréhension taillé sur-mesure pour ma fragilité.

Je ne suis certes pas un modèle d’altruisme ou d’empathie et je crois que, de toute façon, la vraie générosité s’ignore ou doute toujours d’elle-même. Je ne connais pas les raisons de Javier pour agir comme il le fait. L’univers de Chad m’était, de prime abord, indifférent voire antipathique à certains égards. Je nourris encore nombre d’a priori sur le monde qui m’entoure. Le geste même de mon voyage et l’honnêteté m’obligent à reconnaître mon caractère individualiste.

Mais une autre disposition m’invite à aller au-delà. Et, si je le souhaite, à ne pas m’en satisfaire.

« Tu es perméable au monde » m’avait dit Loïc.

Alors non, je ne crois pas m’intéresser autant aux autres qu’à moi-même. Mais les autres sont là. Souvent, leur différence me dérange. Ils enfreignent mes précautions, pataugent dans mon pré carré, font irruption dans mon imaginaire solitaire, bousculent les représentations trop faciles que je voudrais rendre de moi-même. Et si le fait que les autres vous dérangent ne fait certainement pas de vous quelqu’un de bien, sans doute est-ce une opportunité, une invitation à l’être. Tout dépend de ce que vous en faites.

Deux chemins s’offrent à vous.

 Je pourrais, de l’intrusion des autres, vouloir fuir. Me réfugier dans mes certitudes réconfortantes et ne plus refaire surface. Adopter l’attitude de l’égoïste décomplexé, et vous affirmer que la nature humaine ne peut être changée.

« Fais-en une force » ajouta-t-il.

L’autre option est d’accepter d’être atteint, d’être perméable et de saluer ce qui vous est apporté. Car ce que les autres atteignent en vous, ce que les autres dérangent en vous, ils le changent. La perméabilité, c’est également la capacité à percevoir les changements qu’opèrent les gens chez vous. Et être capable d’évoluer est, en soi, une force.

Mais il y a aussi ce pas supplémentaire, qui consiste à leur rendre la pareille, rendre ce qui vous est donné. Un premier pas, je le crois, vers la générosité. Et comme rares sont ceux qui vous l’inculquent, il en va souvent d’une seule chose : votre volonté. Etre là. Agir. Au final, l’acte est seul capable de signifier l’intérêt que vous portez aux gens.

Au tango, l’apprentissage de base consiste à maintenir entre vous et votre partenaire un espace constant. Lorsque l’un avance d’un pas, l’autre recule en conséquence. L’important n’est pas tant ces deux individualités qui se font face – davantage concernées par la position de leurs pieds, l’élégance de leur posture ou la moiteur de leur main – que cet espace entre elles à préserver, où se construit quelque chose.

Mendoza, avril 2019.

Aujourd’hui, mon combat est de m’aimer davantage
Aujourd’hui, mon cri est silence
Aujourd’hui, je te demande pardon si j’ai blessé ton cœur
Aujourd’hui, je n’aime pas ce qui me fait mal
L’obscurité du jeu
Aujourd’hui, il est temps de soigner les blessures du temps

Musique : Cuatro Pesos de Propina Mi Revolución