Le fil

Une page se tourne. Inévitablement.

Courir après le sud du monde, pour quoi au juste ? Qu’y a-t-il ici qui ne soit déjà le même, déjà parcouru, déjà vécu ? Le mystère auquel j’aspirais se heurte à une réalité des plus crues. La plus difficile à admettre peut-être pour moi : je ne suis pas seul.

Ce que j’imaginais être un encouragement, un réconfort, une promesse n’est-il pas ce que je redoute finalement le plus ? Ne pas être seul, ma tragédie ? Certainement, mon plus redoutable défi.

Sur l’Isla Navarino, toutes les nationalités se croisent. L’anglais, l’allemand et le français y sont davantage parlés que l’espagnol. L’auberge est ce foyer imaginaire pour voyageurs en quête d’une rencontre qu’ils ne feront probablement jamais : les gens d’ici, la vie d’ici. Mais que vivent les gens d’ici au juste ? Qu’ont-ils de si différent ?

Rien ?

Peut-être est-ce là la beauté de l’Histoire. Mais là réside aussi le confort qui m’aspire, celui qui me fait trop souvent préférer le connu à l’inconnu, le saisissable à l’inaccessible.

J’ai apprécié rencontrer des voyageurs, comme moi. Pourtant ces derniers, comme ces « locaux » fantasmés, entraperçus et trop vite abandonnés, me laissent avec ce terrible pressentiment : personne n’est un étranger.

Le romantisme du voyageur s’accommode mal du quotidien par trop décevant – car familier – de « ceux d’ici », qui s’échinent à vivre. Ses rêves de conquête se brisent sur les plans méticuleux d’autres comme lui, des guides touristiques, des expatriés qui connaissent les environs jusqu’au moindre bosquet. Tous les sentiers sont balisés. Tous les gens souffrent, aiment, veulent, refusent. Et leurs motivations se recroisent.

Après quelle révélation me suis-je lancé ?

De ces quelques mois de voyage, il me reste l’impression d’avoir couru. Qui ai-je vraiment rencontré ? Qu’ai-je vraiment compris ? Puis-je dire désormais que je connais tel endroit ou telle personne ?

Non, je n’ai couru qu’après mes démons. Après une certaine idée romantique du voyage. Surtout, après la solitude.

« Tu es ici pour chercher l’union » m’avait dit Martine, à la suite d’un tirage de tarots. Jusqu’à ce jour, j’ai le plus souvent cherché le contraire.

J’ai passé ma vie à tirer sur le fil de la solitude, jusqu’à la rupture. Le fil de la compassion, ou de l’apitoiement. Sur la menace tacite d’une chute, d’une fin. Que tu t’inquiètes pour moi, voilà ce que je voulais. Je voulais que tu me cries : « ne pars pas », que tu me retiennes de force s’il le fallait. Pour partir tout de même.

J’étais ce martyr, cet incompris. Je passais ma vie à chercher la solitude, l’unicité en moi, quelque chose d’irréductible, de beau, de pur. Me tenir face à l’immensité, enfin, seul.

Me voici, au bout d’un monde qui n’a aucun bout en soi. Aucun nord et aucun sud. J’ai mis entre toi et moi toute la distance que je pouvais. Pour mieux démontrer ma solitude, carte à l’appui.

Je cherchais la solitude. Et voici que la solitude n’existe pas.

Une poignée d’êtres humains s’exilent bien du monde, vivent au fond de forêts ou au sommet de montagnes, courent des étendues désertiques, défient la nature, leur nature. Mais reviennent, toujours, au monde. Et ne pourront jamais faire comme si rien n’existait.

De même, dans ce monde comme dans un autre, il me semble que je chercherai toujours un exil. Un exil que je suis pourtant incapable d’assumer.

Car tout ce que je fais vous est lié.

Pourquoi ce besoin de solitude ?

J’ai pris conscience d’un certain fait sur moi, qui m’empêche de gérer le conflit – voire la différence – avec sincérité et sérénité. Qui me fait naturellement préférer l’approbation, même avec ce qui ne me ressemble pas. Cette sensibilité, que j’invoque régulièrement. Mais aussi un certain manque de courage. Dès lors, la solitude n’est pas qu’une fantaisie égoïste et narcissique : elle est un refuge.

Là, lorsque je n’ai plus de comptes à rendre, plus à contenter les regards trop familiers, plus à nourrir l’image que je voudrais renvoyer, plus à accepter pour ensuite regretter, je me sens, un peu, vrai.

De là ma difficulté à être avec l’autre, quand bien-même je le voudrais. Combien de mes relations en ont pâti ? Prenant conscience que j’avais déformé à tel point ce que j’étais, faute de ne savoir gérer la différence en préservant la mienne. « Je ne me reconnais plus, je dois me retrouver ».

L’enfant en moi se croit encore seul au monde. L’adulte se sait sensible. Tous deux ont du chemin à parcourir.

Dans l’avion pour Puerto Williams, je terminais un livre débusqué dans la bibliothèque d’une auberge. Le « Voyage au centre de la Terre » de Jules Verne. A l’intérieur, quelqu’un avait laissé ce mot :

« J’espère que tu apprécieras la lecture, rappelle-toi que tu peux toujours compter sur moi. Je te demande pardon pour ces larmes que tu as versées par ma faute et peut-être pour ne pas t’offrir une relation normale. Souviens-toi que tu seras toujours dans mon cœur ».

Je continue moi-même de marcher sur cette ligne. De tirer sur le fil.

En attendant, je me prive d’une véritable rencontre. Et je déduis bien vite que rien ne saurait plus me surprendre. Que je n’aurais rien de plus à apprendre. Que rien n’est différent, car la différence m’encombre.

« Je vais prendre le temps » avais-je dit à Juliette. L’ai-je vraiment fait jusqu’ici ? Il est temps de le prendre, et d’arrêter de courir. D’arrêter de jouer les conquérants solitaires, car la vérité est que j’ai traversé la Bolivie et le Chili : mais je n’ai rien compris. J’ai foulé des sols et serré des mains, sans en connaître rien. J’ai couru jusqu’au point où je ne peux plus courir. Il est l’heure de rencontrer et d’apprendre, avant de parler.

Dans le fond, je me moque bien de parcourir l’Amérique du Sud de long en large. Autant traverser la rue, voir si l’on ne cherche pas de l’aide au restaurant, et tenter de coucher autre part que dans un hostal. Tâchons de faire les choses différemment.

En attendant, rassure-toi. Sois sûr que je prends soin de moi. J’aimerais que mon besoin de solitude ne m’empêche pas d’être près de toi. Je t’imagine parfois à mes côtés, profitant avec moi d’un paysage éblouissant, je te donne un coup de coude et je te vois, sourire en coin. Certes, j’ai peur d’être condamné à être loin. Toujours loin. Mais je m’efforcerai de chercher l’union.

Je ne coupe pas le lien, je te retiens.

« Bout du monde », janvier 2019.

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Musique : Gustavo Santaolalla – Secreto en la montaña

Forward / Get inside / Back paddle

Faire halte à Puerto Cisnes ou pousser jusqu’à Coyhaique ? Visiter l’Ile Magdalena ou récupérer la Carretera Austral en stop ? Engager la conversation dès le petit-déjeuner ou attendre le soir pour lui proposer de boire un verre ? Ecrire un article avant ou après ma semaine de travail ? Camping ou auberge, bus ou ferry, rando ou repos, chemise ou t-shirt, empanada ou casuela ?

Aussi ténues soient-elles, le voyage a cet énorme avantage de me placer constamment face à des décisions nouvelles, et de me rappeler que j’en suis le principal affecté. Rester à un même endroit, avancer ou revenir sur mes pas ? Quelle importance, si ce n’est pour moi ? Trouver son rythme, savoir se fier à ses intuitions ou ses envies, mais aussi mesurer chaque jour les conséquences de ses choix, autant d’enseignements cruciaux – et de nœuds au cerveau – pour un indécis comme moi !

Dès le début, je compris qu’il y aurait là un sujet. Les backpackers que vous croisez ont toujours des plans en tête, qui vous feront pâlir de jalousie ou rougir de honte : « alors, dois-je les accompagner pour l’ascension du volcan Tartempion, ou assumer de lézarder en ville ? » Cependant, ne vous y trompez pas : les mêmes qui grimpent seront, demain, sur les rotules, tandis que ceux qui sirotent leur café auront des fourmis dans les jambes. Au bout du compte, chacun suit son rythme.

A Castro, une voyageuse en vadrouille depuis plus de quatre ans éclaira mon esprit d’une réflexion inédite : « si tu peux continuer à voyager sans limite de temps, ne t’empêche pas de le faire ». Elle ne se voyait certainement pas rentrer à la maison, ni rentrer dans aucun rythme. A ce propos, la plupart des voyageurs solitaires que je croise sont des voyageuses. Si l’envie te prend de partir en solo, je n’aurais qu’un conseil : ne t’empêche pas de le faire.

Le fait d’être confronté au rythme de l’autre – ou ce que j’imagine être son rythme – m’inspire encore injustement frustration, culpabilité ou jalousie. Et le problème dépasse de loin le seul cadre du voyage. Parvenir à trouver son propre rythme et ne pas en rougir, voilà bien une conquête à laquelle j’aspire.

– Eux : « On a visité Puerto Cisnes, en 2 heures c’était plié ».
– Moi : « Ok, je vais m’y installer pour la semaine ».

Esprit de contradiction, quand tu me tiens. Mais s’opposer, c’est encore réfléchir à travers l’autre, non à travers soi.

J’avance.

J’ai récemment enfreint deux règles. La première : faire du rafting. Je ne m’appesantirai pas ici sur les débats qui m’animèrent avant ou après cette expérience, proposée par une des innombrables agences de la région, au regard de pratiques du tourisme que je déplore par ailleurs. Ceux qui me lisent les connaissent ou les pressentent sans doute. Et du reste, ce n’était pas la première fois.

La seconde : faire du rafting. Et enfreindre cette règle-là était finalement le plus important à mes yeux : repousser mes limites. Avant d’embarquer dans le radeau, Freddy, notre moniteur, nous enseigna les trois conduites à appliquer durant la descente : « forward », « get inside », « back paddle » (« en avant », « à l’intérieur / à couvert » et « en arrière »). Muni de ma pagaie, j’y mis tout mon cœur. Dans un cadre absolument idyllique, rivière turquoise et volcan en arrière-plan, je savourai chaque instant avec un mélange d’appréhension et d’excitation, une sensation de liberté et de puissance uniques. Et beaucoup d’eau dans la gueule.

Mon rythme n’est-il pas celui d’un radeau en plein Río Petrohué ? Il faut, pour vous dégager du rivage, quelques coups de pagaie en arrière. Passé. La plupart du temps, vous n’avez presque aucun effort à fournir, le río se charge de vous porter. Vous êtes à l’intérieur, vous vous préservez d’une vague ou deux. Présent. Puis, vous plongez la pagaie profondément et poussez de toutes vos forces pour avancer. Futur.

De même, souvent accroché à la rive, à la station immobile et rassurante. De même, en rythme de croisière, le nez à l’air et l’œil sur le volcan, appréciant le voyage. De même, m’imposant aussi des coups d’accélération, parfois violents, rageux, désespérés. Mon propre visage se reflète dans ces eaux.

Je pense être quelqu’un qui aime son confort, qui évite autant que possible le conflit, majoritairement calme et appréciant le calme. Raison pour laquelle, je dois, quand les fourmis me montent aux jambes, partir. Enfreindre mes propres règles, pour ne pas m’enliser et m’assurer du bois dont je suis fait. Car il se peut toujours que je me trompe sur ce point.

Ces coups d’accélération restent désordonnés, imprécis. Bien perspicace celui qui pourra me dire où je vais. Quand la perspective de l’arrivée me fait peur, je repense à cette expression, lue sur quelque mur tagué : « caminar sin la necesidad de llegar ». Je relis également volontiers un passage de ce livre : « Partir n’a d’autre but que de se livrer à l’inconnu, à l’imprévu, à l’infinité des possibles, voire même à l’impossible. Partir consiste à perdre ses repères, la maîtrise, l’illusion de savoir et à creuser en soi une disposition hospitalière qui permet à l’exceptionnel de surgir. Le véritable voyageur reste sans bagage et sans but ».

Je me suis, malgré tout, construit une destination de fortune – le bout du monde – et je m’y rends maintenant. Je profite une dernière fois d’une cheminée réconfortante, de fruits de mer rehaussés d’herbes et de baies mystérieuses, d’un vin revigorant. Je dis à une dame que sa cuisine me fait penser à ce Noël en famille que je vais manquer. J’ai les yeux braqués sur des fjords verdoyants baignés par les nuages, des ponts de bois qui enjambent torrents et plantes majestueuses, des chevaux perdus dans les dunes, des barques qui vous disent « viens ».

Rien ne pourra plus m’en empêcher désormais.

Je viens.

Puerto Cisnes, décembre 2018.

Je viens avec le monde, avec les oiseaux
Avec les fleurs, les arbres et leurs chants
Avec le ciel et ses constellations
Avec le monde et toutes ses saisons
Je viens reconnaissante au point de départ
Avec le bois, la montagne, la vie
Avec l’air, l’eau, la terre et le feu
Je viens regarder le monde à nouveau

Musique : Ana Tijoux – Vengo

Preciosa

Celui qui écrit ces lignes est un homme perdu. Plongé dans des pensées sans fin, questionnant mes sentiments et mes convictions où que mes pieds me mènent. Fières convictions, où êtes-vous ? Je n’ai certes jamais cessé de me chercher. Plus récemment, j’ai ressenti assez fortement l’absence de modèle, d’un mentor. Dès lors, je fais comme d’autres : j’essaie d’être à moi-même mon propre modèle. Mais si je vous ai donné l’impression de vouloir me poser en exemple, je m’en excuse.

Il n’en est rien, je suis perdu.

J’ai minimisé l’ampleur des chamboulements qui se sont produits en moi ces dernières années. Et présumé de la solidité de mes croyances. Or, deux de mes plus fermes piliers se sont effondrés. L’un, le militantisme, m’apparaît dorénavant comme un écran de fumée pour cacher mon insécurité. L’hyper-information, le profond désarroi qui m’a saisi lorsque je me mis à douter de tous mes combats, et la blessure narcissique, réalisant qu’à un certain point de mon engagement je m’en allais remettre en cause jusqu’à la moindre de mes caractéristiques, ne laissèrent que des traces. L’autre, la musique, a semble-t-il plié bagages, comme en atteste ma tentative d’y reprendre goût en voyage : la guitare achetée en Bolivie ne dut me servir que quatre ou cinq fois, avant de l’abandonner derrière moi, dans un gîte chilien.

Pourquoi raconter tout cela ? Il n’est pas dans mes habitudes d’être désinvolte avec l’intime et de livrer en pâture chaque secret que je protégeais jusqu’alors furieusement. Du reste, je n’aurai jamais terminé de tout livrer. Comme le fait que mon implication chez Attac a aussi pris fin des suites d’une déception amoureuse, venant parfaire le portrait d’un engagement de circonstance. Comme mon inénarrable peur de décevoir, et ma fuite devant les responsabilités. Comme mon refus de grandir, signe des temps, adulte-enfant incapable de se projeter dans l’avenir. Comme ce mot de Jonathan, qui m’avait heurté de plein fouet et hante encore mes nuits : « tu sais quel est le problème… ton inertie ». Comme le fait de me payer de mots.

Ai-je fait le tour ?

Mais le plan brillant qui me conduit à tout verbaliser est, inutile de le nier, voué à l’échec. Telle en est la trame : tout dire, pour ne rien garder et repartir de zéro. Rayer ma vie d’un trait de craie, seul salut à portée de vue. Comme j’aimerais parfois ne plus être cette personne et rebâtir un monde intérieur neuf, où croire, rêver, aimer me serait à nouveau possible. Pourrai-je alors enfin vivre avec moi-même ?

Je ne tire pas grand plaisir à m’exhiber ainsi, ni à m’imaginer que tu t’y reconnaisses. Mais si je laisse filer mon intimité, c’est aussi pour te dire combien j’y ai cru, combien je veux y croire de nouveau. Et combien il te faut chérir ton monde intérieur.

Il y a un mot qui s’utilise ici communément pour définir tant les lieux que les personnes. Ainsi de Maria-Isolda s’adressant à sa fille, ainsi de Sebastian parlant de sa ville natale.

« Preciosa ».

Je viens de parcourir une région qui porte le nom d’un arbre et j’eus beau essayer, je ne pus saisir le millième de ce qu’elle dégageait. Ici, nulle nature brute et sauvage, rien qui n’inspire la stupeur, mais seulement une douceur extrême du paysage et des gens. Ici, tout n’est que prés et forêts, lacs et rivières, montagnes et volcans. Fermes, chalets et bungalows améliorent la vue plus qu’ils ne la distraient. Le cadre verdoyant, les pâturages immenses abandonnés aux vaches, moutons, chevaux me firent inévitablement penser à notre campagne française. Celle d’un Vieil-Baugé, ou d’un Saint-Mihiel.

A Mélipeuco, mes hôtes ne furent qu’attention à mon égard. Durant trois jours de pluie continue, ma frustration de ne pouvoir visiter le parc Conguillio, tout proche, fut bien vite effacée par la sensation d’être chouchouté. Tout y passa : du feu de bois aux crêpes à la crème de marrons, de la visite des alentours aux discussions enjouées à la tombée de la nuit, le moindre service exaucé sans même en avoir esquissé la demande. Le tout, toujours, en me priant de ne pas me faire prier.

A Villarrica, Maria-Isolda m’entretint à loisir de psychopédagogie et du fonctionnement du cerveau, tandis qu’affluait chaque jour chez elle une nouvelle voisine ou un garçon travaillant au garage d’en face, venant prendre le déjeuner. De mon côté, mon penchant pour les âneries ne manqua pas de déconcerter – puis de faire éclater de rire – la petite Francisca, me voyant entrer dans le salon avec une feuille de salade sur la tête. Après une semaine où l’on finit par m’appeler « niño », j’étais, une fois encore, à la maison.

Assis dans la Chevrolet bleu ciel de Nicolas, me faisant visiter la région où son père s’installa avec sa famille, vous comprendrez sans peine d’où vient sa fierté. Dieu que cette région est précieuse, l’un des plus beaux endroits du Chili.

N’est pas seulement précieux ce qui a un prix, mais ce qui est rare, fragile, délicat. Il m’a fallu deux ans de thérapie pour en venir à une idée. En la formulant pour la première fois, je tremblai presque devant mon audace, et la vérité profonde qu’elle faisait résonner en moi :

– « Qu’est-ce que vous voudriez crier, Florian ? »
– « On a le droit d’être fragile ».

Il est une réalité que j’ai peu restituée, ici-même ou par ce que je photographie.

Saviez-vous que, tout près de Caldera, s’étendent de gigantesques dépotoirs à ciel ouvert ? Que la Bolivie connaît un colossal problème de déchets ? Qu’à La Paz, les trufis relâchent leurs gaz d’échappement à hauteur de visage ? Qu’à Viña del Mar ou La Serena, le front de mer est saturé de barres d’immeubles, de casinos et d’hôtels à moitié vides les trois quarts de l’année ? Que Coca-Cola et Nestlé sont partout, derrière chaque bouteille d’eau, chaque yaourt, chaque jus de fruit ? Que le lac Titicaca est cerné de bars à touristes pour lesquels sont donnés de faux spectacles folkloriques, venus louer un des innombrables pédalos à tête de canard ou faire de la bouée tractée ? Combien de « villes » ne sont plus que des parcs d’attraction, quand leurs abords sont laissés à la misère ? J’aurais pu, touriste parmi les touristes, en remplir mes albums photos.

Là où je me trouve, un jeune Mapuche – l’une des communautés indigènes les plus importantes et les plus anciennes du Chili, qui réclame régulièrement la reconnaissance de ses droits et la restitution de terres ancestrales – a été tué par la police, soulevant une vague d’indignation. La fragilité, c’est aussi cela.

Face à ce qui s’appelle la violence, il n’est qu’une seule attitude possible : protéger ce qui est précieux. Cela implique parfois de se battre, même si je préfèrerais qu’il n’en soit pas ainsi. Tant que certains ne baisseront pas les armes, il en faudra d’autres pour ne pas baisser la garde. Quittant l’Araucania, je retiens que la douceur aussi peut être une arme.

Quant à moi, ai-je rendu les armes ? Vais-je continuer à baisser les yeux ? J’ignore encore comment, avec quelles armes, mais je dois défendre ce qu’il reste de précieux en moi. Sans quoi je ne serai plus bon à rien.

« Il y a quelque chose de magique dans ce que tu fais », m’avait dit Théo. Cette phrase m’accompagne depuis comme un talisman. La magie n’est pas une chose à traiter à la légère. Elle nous entoure et nous emplit. Elle se défend farouchement et réapparait de plus belle quand elle est agressée.

Celui qui écrit ces lignes est perdu. Toutefois, si quelques-uns de mes mots t’atteignent, puissent-ils être ceux-là. Il n’est pas sûr que je la comprenne. Il y a même fort à parier que je ne la comprenne pas. Mais ne déserte aucune quête, aucun rêve, aucun combat qui soit important pour toi. Protège ton monde intérieur. Protège ce qui est précieux.

Villarrica – Valdivia, novembre 2018.

Plonge dans ta poche et sauve le soleil
Ne leur dis pas que t’as le soleil
Cours, je te couvre, voleur de soleil
Plonge dans ta poche et sauve le soleil

Musique : Chris – Voleur de soleil

Nouvelles erreurs

Valparaiso m’a laissé le goût d’un faux-pas dans ce voyage. Ayant opté pour un volontariat d’un mois consistant à rénover une grande propriété, je n’ai découvert la ville que tardivement et fait peu de rencontres. Un peu de ciment, de peinture, de planches de bois à découper et… beaucoup de ménage ! Le travail en solitaire et l’isolement du fait d’être perché dans les hauteurs, légèrement compensé par la belle vue que nous avons de la côte, ont semble-t-il ravivé un mode de vie par trop familier, et nombre de questionnements.

« Je suis parti pour me reconstruire », disais-je. Aider à reconstruire une maison me paraissait une idée pertinente. Je m’imaginais déjà vous rendre compte de mes exploits de bâtisseur ! « Flo, en Amérique latine, qui retape une maison ? ». Le portrait était trop inédit. Au final, cette maison me plongea dans mes interrogations sur ma capacité à faire et ce sentiment d’inutilité, déjà évoqué.

Je leur cède ce billet.

Je m’étonne parfois de ce qu’après avoir coché toutes les cases en termes d’études et de formation, dans des domaines variés et avec succès, je puisse tout de même me sentir à ce point inutile dans notre société. Hormis ce parcours, n’ai-je pas à tout le moins deux bras, deux jambes et une tête ? Comment peut-on donner à quelqu’un ce sentiment qu’il ne « sert à rien », malgré l’évidence de sa capacité à faire, si petite la chose soit-elle à accomplir, et si imparfaite ?

M’engageant dans ce volontariat, je fus estampillé dès le premier jour « mauvais travailleur » et, de ce fait, confiné à des tâches sporadiques et peu aiguillé dans un quelconque apprentissage. En vérité, j’admets sans discuter ne pas être un bon usager de mes mains. Et si une forme de compétence plus avancée était attendue, mieux vaut en effet la réserver à des spécialistes. S’agissant de bénévolat, j’imaginais a minima pouvoir me rendre utile.

Dans une société hyperspécialisée, où les notions de mérite, d’excellence et d’efficacité l’emportent sur toute autre considération, il n’est pas d’utilité pour ceux qui se satisferaient de prendre leur temps pour réaliser un but ou une œuvre, même imparfaite, mais à leur échelle. Si j’agis toujours avec application, il m’importe peu de « faire parfaitement ». En revanche, laissez-moi le temps, accordez-moi l’imperfection, acceptez qu’elle n’ait qu’un rez-de-chaussée, et je vous construis une maison.

N’est-ce pas ce qu’il nous faudrait croire ?

Maintenus dans l’illusion de notre incapacité, car trop dépendants de ce qui nous est proposé sur un plateau, nous mettons en doute jusqu’à notre corps ou notre habileté à penser. « Suis-je capable de me construire une étagère ? De faire pousser une tomate ? De peindre, écrire, chanter, danser ? » se demande l’homme moderne (si tant est qu’il se pose encore la question). Oubliant qu’il a souvent tous les outils pour le faire et qu’il restera, en dernière instance, seul juge d’un résultat probablement gratifiant au-delà de toute espérance.

Je ne réclame aucun passe-droit en raison de mes études, mais constate qu’elles ne vous allouent aucune utilité. Je me fais souvent la réflexion que savoir réparer un vélo ou cultiver un jardin serait le bagage minimum à fournir à chaque petit être humain. Nous en sommes loin. D’un autre côté, la scolarité ne devrait en aucun cas se réduire à l’apprentissage d’une compétence ou d’un métier. Entre réduire une personne à son utilité formelle ou la condamner à la dépendance, faut-il donc choisir… ou changer de regard sur l’utilité ? Ne devrait vous paraître utile que ce que l’expérience vous dicte comme tel. Et avec l’âge, la vie se charge de mettre l’éclairage au bon endroit.

Pour ce qui est de la vie collective, se sentir utile dans une communauté me paraît chose plus aisée qu’à l’échelle d’une société, où les symboles l’emportent sur le vécu. Afin de reprendre contact avec le concret, je m’impliquai en France dans diverses associations. L’enseignement m’apporta quelques grandes satisfactions, en dépit de ma présumée incompétence. Et je n’apportai, je le crois, pas seulement une compétence. Je prêtai ensuite main forte à des initiatives visant à soutenir l’agriculture locale, lutter contre le gaspillage alimentaire, sensibiliser au changement climatique, à l’écologie, aux inégalités sociales et économiques…

Je me heurtai toutefois à un nouvel écueil : je ne le faisais pas comme il fallait. Le caractère militant de certaines actions et associations n’était pas du goût de tous, tandis que je commençais à percevoir moi-même un problème avec le militantisme.

Pourquoi certains proches se sont-ils ainsi escrimés à porter des jugements hâtifs sur mon engagement ? Quelle était ma faute ? Dresser un lien explicite entre ces problématiques et un système économique et politique les causant ou les creusant. J’ai pris part à diverses actions visant sans ambages le capitalisme, le productivisme, les inégalités de richesses, et les responsables politiques que je jugeais certes durement pour ne pas s’y attaquer. Des autres actions auxquelles je participai, on ne fit pas grand cas. De l’idée de sensibiliser à ces thématiques, on me notifia le caractère plutôt symbolique, voire l’inutilité. Sur la foi de représentations tronquées du militantisme, on me reprocha l’extrémisme aveugle et outrancier d’une minorité. On s’inquiéta pour moi.

J’en veux peut-être moins aujourd’hui à ces proches de m’avoir, au final, peu fait confiance. Pourquoi ? Les outrances dont certains se rendent capables dans le cadre du militantisme vous apparaissent plus clairement lorsque vous en êtes la cible. Et j’ai pu percevoir combien l’entre-soi du militantisme peut conduire aux généralisations abusives, à une certaine négation de la personne humaine, combien la nuance et le respect se perdent parfois dans les tréfonds de la « cause » militante.

Dès lors, que faut-il faire ? Je ne peux m’empêcher de penser qu’entre ceux qui vous reprochent votre radicalisme, plaident volontiers pour davantage de retenue et d’adaptation au réel, et ceux qui se radicalisent pour vous nier, comme ils voudraient que le monde se conforme sur l’heure à leurs désirs, nous allons tous dans le mur. Radicaux et modérés.

Le changement climatique est de longue date une problématique qui m’obsède. Mais à mes yeux, la réponse essentielle à lui apporter ne tient pas aux technologies et nouveaux modes de production à inventer. Elle se situe dans l’angle mort de notre société. Là où se cache aussi notre besoin de donner un sens à notre vie, notre angoisse de la mort. Ce besoin de s’agiter, de faire, qui nous empêche d’entendre la réponse : ne rien faire.

En réalité, nous connaissons parfaitement la solution, il n’y a pas à l’inventer : il faut moins consommer, moins produire. Changer de modèle économique et de comportements, ce qui implique à la fois le niveau global et individuel. Mais si chacun faisait les choses à son échelle et à son véritable rythme, je crois que personne ne se sentirait freiné dans son épanouissement et ses potentialités. Si chacun décidait d’explorer toutes les facettes de son être, il aurait déjà fort à expérimenter et s’y adonner sans crainte de l’imperfection lui fournirait sans doute bien des satisfactions.

Alors voilà : en effet, je ne « sers » à rien. Ce qui tombe bien, car je ne suis pas un outil. Je n’ai vocation à être utile qu’au bénéfice de ce et ceux qui m’importent, non à celui d’une culture et de ses tenants qui me rabâchent mon ignorance. J’ai bien davantage de compétences en tant qu’être humain que la seule à laquelle on voudrait me réduire. Ce qui tombe bien, car je suis curieux. Je reste révolté par nombre de choses et convaincu que les réponses à apporter sont parfois radicales, sans exclure pour autant le respect de l’individu. Mais qu’elles résident en grande partie dans une prise de conscience de nos capacités, de toute l’étendue de nos capacités, et que celles-ci sont aussi synonymes de liberté. Ce qui tombe bien.

Valparaiso, novembre 2018.

Musique : Moderat – A new error

Volando

Je ne veux pas m’enfermer dans l’écriture automatique. Pire, dans l’affabulation. La tentation de romancer le sentiment pour lui donner plus de consistance, de signification voire de réalisme qu’il n’en avait. Rien n’est plus fidèle à l’émotion que son ressenti.

Je me suis fait, autant qu’à vous, un vœu de sincérité. Je ne me/vous vendrai pas de fausse catharsis, je refuse de triturer le sens au prétexte de vouloir à tout prix aboutir à quelques révélations, ou prétendre avoir atteint au bonheur si facilement quand, en ce qui me concerne, rien n’est résolu.

Ou presque.

Je ne veux me contraindre à écrire pour écrire, quand bien des fois je n’ai simplement rien à dire. Et récemment, je me suis senti bien impuissant à exprimer quoi que ce soit. Tant j’étais occupé à vivre ? Grand bien m’en fasse.

Sur ces bases – ne pas travestir, ne pas pérorer, rester proche du sens même s’il est propriété privée –, il me faut toutefois vous dire quels beaux moments et belles pensées me sont passés au travers ces derniers temps.

Le premier d’entre eux fut mon arrivée près des côtes chiliennes, et mon premier regard sur l’océan. J’ai, tout d’abord, eu du mal à comprendre la sensation de bien-être et d’apaisement qui m’a saisi. Et cette pensée, s’imposant à moi : « tu es à la maison ».

Il me faut vous dire combien j’aime la mer, et combien cet instant m’aida à m’en souvenir. Cette grande déambulation dans l’inconnu qu’est devenue ma vie manquait d’un point de repère et l’air familier de l’océan a immédiatement placé un sourire sur mes lèvres. Je me rappelle qu’il fut ma source d’inspiration première. « La mer est la patrie de tous les rêveurs » peut-on lire sur une stèle, quelque part entre Valparaiso et Viña del Mar.

Néanmoins, la mer prit à ce moment-là une autre signification. « Tu es à la maison ». La signification, que je compris plus tard, était qu’elle me rapprochait en pensée de vous. Bien qu’à l’autre bout de l’océan, vous n’étiez plus si lointains, ma maison, ma famille n’était plus si lointaine. En songe, je faisais pour ainsi dire le trajet. Il me suffirait après tout de sauter dans un bateau et, avec un peu de patience, je serais près de vous !

Dans ces instants où tout me paraît étranger, où la solitude me taraude, où je ressens l’incertitude derrière mon voyage, la mer est ce lien palpable, immuable – et si cher à mon cœur – vers le connu.

L’autre de ces moments fut cette soirée sur la plage de Bahia Loreto, à quelques kilomètres de Caldera. Dans une échoppe plantée sur le bord de mer, avec sa décoration de bric et de broc, filets de pêche et portraits de requins, ses canapés déglingués, sa musique reggae en fond sonore, ses fruits de mer à déguster, un verre de vin blanc à la main et le soleil déclinant… je comprenais que vous me manquiez. Et que j’aurais donné cher pour que vous soyez avec moi.

Pas une personne en particulier. Tous. Famille, amis, même ceux à qui je n’adresse plus la parole, jusqu’à chacun de mes neveux et nièces, frère, sœur et demi-frères, cousins et cousines, mes ex, toi aussi Audrey (car tu comptes pour moi), Loïc à qui je pense souvent, Geoffrey qui fut ma plus belle rencontre de voyage à ce jour, Thew et Tom bien sûr, Julien et Pierre, Veronica et Raph, mes potes de théâtre, de fac, de musique, de voyage, ma mère, mon beau-père et mon père s’il pouvait être là. Ceux qui n’auraient sans doute rien à se dire, d’autres qui se découvriraient des atomes crochus, mais chacun apportant sa touche personnelle, sa façon d’être. On se ferait un putain de barbecue jusqu’au petit matin sur cette plage. Et la vie serait cette fête éternelle sur la plage de Bahia Loreto.

Partons d’un constat simple : je veux seulement vivre. Telle est la raison fondamentale de mon voyage. J’ai saisi la seule option, la seule issue qui me paraissait envisageable, à savoir partir. Depuis, j’expérimente, je vis. Et je me sens parfois comme sur un nuage. D’où vient cette sensation ?

De la mer,
De vous,
De quatre Cochabambinos,
Du sourire en coin de Limber dans le rétroviseur,
De la détermination dans le regard d’Aurélie,
Du Campos de Solana 2016 Tannat – Malbec – Petit Verdot,
De la voix mal assurée de Geoffrey lorsqu’il vous parle de convivialité,
De vos premiers pas sur le Salar,
De l’entrain contagieux de Giuseppe au pied d’un volcan,
Du calme malicieux et attentif de Lola,
Des vertus de l’eau de mer selon Julian,
Du risotto de quinoa aux champignons,
De la table de pique-nique dressée par Julia au bord d’un lac à flamants roses,
D’un musicien de rue qui vous met une claque,
De Francisco qui pleure de joie en sortant d’une piscine d’altitude,
D’une rivière qui coule la nuit près de votre tente,
De Sebastian qui vous réveille en chantant (faux),
D’un bon massage,
D’Eléonore qui n’en peut plus des présentations,
D’une descente à vélo qui vous fait crier « alleeeez »,
D’une grande bâtisse à retaper,
De Javier, Ruben, Audrey, Cami, Edy, Lay, Pablo, Vicente, Matteo, Giulia, Abner, José, Sandy, Grover… De Cocha, Tarija, Samaipata, Caldera, Valpo… De Tres Patas, le chien et de Mil Amores, le cheval,
De rire sans raison, souvent.

Je veux seulement vivre. Voyager n’est pas que l’unique décision que je pouvais prendre : elle est aussi la meilleure. Je suis parti pour me reconstruire. Pourtant, je me sens proche de vous, proche de tout. Et cette sensation de flotter dans l’air, je ne la cherche pas, elle vient me trouver quand j’ouvre. Je vais continuer ainsi.

Valparaiso, octobre 2018.

Je veux seulement vivre
En saisissant l’arbre au vol
En apprenant de toi
Et en dansant dans la rivière

Musique : Rodrigo Carazo – Oír e ir

 

Hit me

Je suis témoin de spectacles parmi les plus beaux du monde. Et enfin, quelque chose s’est réveillé en moi.

Je pourrais m’arrêter ici et ne plus rien en dire. En l’espace d’une semaine, j’ai vu davantage de merveilles qu’en plusieurs années. Je me suis pris à rire tout seul au milieu d’un désert de sel, à vouloir enlacer mes compagnons de route au pied d’un volcan, à engager la conversation avec n’importe qui – dans un refuge d’altitude, à dos de cheval, dans une source d’eau chaude, près d’une île couverte de cactus ou de geysers bouillonnants –, quel que soit mon interlocuteur, convaincu qu’il me comprendrait. Mais finalement, à me trouver à court de mots pour remercier, puis à pleurer dans la jeep de retour.

Tout est parti, en même temps, du monde et de moi. Tout s’est enflammé.

Le soir avant mon départ pour Tupiza, j’ai ressenti une première inflexion. J’ignore encore si ce stade dans lequel je me trouve marque un temporaire manque de discernement, une irrationalité béante, ou s’il y a ici une base suffisamment ferme pour m’y appuyer. Sans parler de réalité ou de vérité, voici le constat qui m’a animé ce soir-là, jusque tard : ce que j’estime être un défaut, à savoir mon incertitude, ma « conscience permanente de pouvoir être dans l’erreur », pourrait bien être une de mes plus grandes forces.

Trois raisons à cela :

  • Tout d’abord, cette incertitude relève principalement de mon propre regard, ce que j’interprète comme étant le jugement de l’autre – davantage que son véritable jugement, voire sa parfaite indifférence – et, dès lors, rien ne m’empêche d’en changer sinon moi ;
  • Surtout, le fait de m’approprier constamment le regard de l’autre – ou que j’interprète comme tel – fait de moi mon plus sévère juge et devrait, par là-même, m’aider à relativiser les dévaluations venant de l’extérieur ;
  • Enfin, mon incertitude ou mon ignorance quant à la vie est une magnifique opportunité pour aller à la rencontre de l’autre et de l’inconnu, en particulier lorsque je lui accorde le même « bénéfice du doute ».

Lâchons les mots : vous vous êtes trompés sur mon compte. Démons ou humains, vous vous trompez. Je ne crains pas d’être dans l’erreur, ou pris au dépourvu, car j’emprunte aussi votre regard. Les jugements les plus durs, que l’on me porte ou que je prête aux autres, je les fais miens. Dès lors, rien ne peut véritablement m’atteindre. Car rien ne peut me faire peur de ce que je suis, pense ou ressens.

Lâchons la bride : ni ma frustration de ressasser au lieu de m’accomplir, ni ma jalousie vis-à-vis de ceux qui réussissent, ni ma difficulté à vivre au présent, ni mon immaturité sentimentale, ni la complaisance dans la victimisation, le fait de m’aimer en prétendant me détester, ni l’angoisse ou l’excitation narcissique de recueillir l’approbation, ni l’égoïsme, ni la misère affective, ni les regrets, ni les échecs.

Mais également : ni les réussites, ni la finesse d’analyse, ni la sensibilité, ni la tendresse, ni les talents artistiques, ni l’intégrité, ni l’indépendance, ni le sens de l’humour, ni les qualités d’écoute, d’amant, d’ami. Ni les morceaux de musique dont je suis fier, car ils sont encore ce que je pense avoir fait de mieux de ma vie.

J’emmerde la modestie et j’emmerde la prétention.

Je ne redoute, surtout pas, l’humiliation d’être dans l’erreur. Et l’erreur elle-même. Ne dit-on pas que l’erreur est l’incontournable chemin vers la réussite ? Je préfère vivre d’erreurs et mourir moins con. Je suis plus fort que tout cela.

J’en ai assez d’inventorier les réactions potentielles à mes propos, mes idées ou mes actes. Elles sont miennes, libre à moi de leur accorder du crédit et du temps. Ou de tout envoyer au feu.

« La liberté, c’est choisir ses contraintes » me disait Léo. En effet, outre les contraintes que nous ne choisissons pas, ou que nous méconnaissons, celles que nous choisissons définissent en pratique notre degré de liberté. Je connais, en partie, mes contraintes. Je ne nie pas que la liberté s’accompagne de contraintes, ni les droits de devoirs. Et qu’accepter certaines contraintes vous donne certainement accès à un autre niveau de liberté. Je ne me prétends pas plus libre qu’un autre – chacun est seul juge quant à l’être, et à quel point –, ni qu’acter certains compromis ne me permettrait pas de l’être davantage.

Je croyais avoir un problème avec les contraintes. Existentiel. La question se résumant ainsi : suis-je prêt à accepter les contraintes qui conditionnent mes désirs d’accomplissement ? Soyons honnête, en l’état actuel des choses, les contraintes associées à l’accomplissement de soi me repoussent davantage que ne m’attire cet accomplissement lui-même. Cependant, en y réfléchissant, la contrainte n’est pas le facteur dissuasif. Mais l’autorité.

L’autorité, c’est la contrainte avec un visage et un langage. Et bien souvent, ce langage est celui de la supériorité, de la condescendance et du paternalisme. L’autorité est cette manière de vider la relation humaine de son imprévisibilité et de son altérité, au prétexte de l’efficacité ou de l’apprentissage. Mais si vous pensez que la connaissance, la pratique, l’effort ou l’âge vous donne un quelconque droit à l’autorité, vous faites erreur. Ce n’est que votre choix. Si vous pratiquez l’autorité, sans la percevoir comme une contrainte, c’est que vous aimez cela.

Je n’ai pas de problème avec les contraintes. Je consacre la majeure partie de mon temps à mon travail et je m’astreins, comme dans tous mes actes, à la plus grande application possible. Comme j’ai consacré d’innombrables heures à la musique, en solitaire, à me triturer le cerveau pour produire un texte ou une ligne de chant. Je fais ma cuisine et mon ménage, lave ma vaisselle et mon linge. Je paye mon loyer, mes impôts. Le voyage, tel que je l’expérimente, comporte aussi ses contraintes, me met à l’épreuve.

Je ne suis ni un couard, ni un paresseux, ni un irresponsable, ni un faible. Je suis : sensible. Et cette sensibilité non seulement me caractérise, mais je la revendique. Et vous aurez beau faire, vous ne l’aurez pas.

Quant à rencontrer l’autre, la chose me semble effectivement plus aisée lorsque j’accepte d’être dans l’ignorance ou dans l’erreur. Alors, je redeviens quelqu’un d’agréable, car avant tout curieux. Mais je n’attends, ni ne demande rien de spécial. De l’autre, je n’attends aucune connaissance parfaite. Je ne suis plus avide de vérités ultimes sur l’existence, ou de sermons. Je vais à la rencontre d’un être imparfait, comme moi. J’en appelle à sa sincérité, sa fragilité, sa liberté aussi. De cette façon, je peux croire en lui, croire en notre humanité commune, croire en des sentiments de joie irrationnels et aussi croire en moi.

Je ne sais rien. Par conséquent, je peux tout croire.

Il y a beaucoup de solitude et de tristesse au fond de moi. Tout près de la racine. Mais je sens aussi une propension inextinguible à la joie. Un rougeoiement intact sous la cendre, hautement incendiaire, qui n’attend qu’un souffle pour tout emporter. Je m’en vais lui faire prendre l’air.

¿ Sabes qué ? Voici ce que nous allons faire, monde :

Frappe. Frappe fort. Et vise le cœur. Fais ce que tu sais faire le mieux. Je te choisis comme contrainte, toi, ta beauté comme ta violence, qui ne requiert aucune autorité. Tu me remets à ma place, témoin émerveillé, qui s’efforce de te penser.

J’entre au Chili et ma destination est ce bout de monde dont j’ignore encore tout, bien-nommé « Terre de Feu ». Pour y parvenir, je vais mettre une goutte de violence dans mon moteur. Je n’ai plus besoin de conseils, je n’ai plus besoin de certitudes. Je n’ai plus besoin de mots, et plus besoin d’actes. Il me faut : le feu.

Tupiza – Sud Lipez Salar d’Uyuni, septembre 2018.

Feu sur les collines
Lève tes pieds, allons-y
Nous avons fait notre travail, accélère, allons-y
Les arbres ne peuvent grandir sans faire face au soleil
Et nous ne pouvons vivre si nous avons trop peur de mourir

Musique : The Black Angels – Young Men Dead

Vin sacré

Je m’étais promis ce texte et ne sais plus si je le veux. Il n’y a pas deux mois que je voyage, mais les regards en arrière ne m’ont jamais paru si incongrus. Déjà, visages et voix s’estompent. Les douleurs perdent leur substance. Ville de vins, Tarija achève d’embuer mon esprit, de l’envelopper d’une douceur mystérieuse, tandis que demain réserve toutes les incertitudes. Je ne sais plus dans quel moment de ma vie je me trouve. Si la route derrière moi est plus longue que celle devant, si des réponses m’attendent un peu plus loin ou si je m’y trouverai, encore et toujours, identique. Si ce voyage rime à quelque chose. Que serai-je dans un an ? Deux ? Dix ?

« Quelque part mon vrai visage m’attend ».

Je me souviens d’avoir aimé. Loin d’être une chose naturelle, il me fallut tout d’abord apprendre à le faire. Je n’étais pas prêt à rencontrer, encore moins à aimer celle par qui cet apprentissage débuta. Avec le recul, je dus presque me faire violence, nourri d’une image du couple qui devait me poursuivre jusqu’aujourd’hui. S’agissait-il d’une erreur ou d’un passage obligé ? Sans moyen de le savoir, que faire sinon l’accepter ? Je crains néanmoins que l’affection n’ait pas été à la hauteur de la souffrance. Je te dois, je crois, des excuses.

Puis, Marine bouscula tout, pris mes préventions, mon orgueil, mes peurs et les envoya valdinguer d’un rire toujours vivace dans ma tête, et qui résonne probablement encore rue Claude Bernard. Eveil à la sensualité, à ma sexualité, mais à nouveau, je n’étais pas prêt. Prétendre qu’il n’y eut pas de larmes serait mentir, mais les bons moments surent dépasser les autres et je n’en regrette rien.

De la longue traversée qui s’ensuivit, et qui entrecoupe généralement chacune de mes relations, je n’invoquerai nul souvenir précis. De belles rencontres, au mauvais instant. De plus hasardeuses, vite écourtées. Toutefois, je n’ai que tendresse pour chacune d’elles. Je ne saurai dire ce qu’il serait advenu de certaines de ces histoires, dans d’autres circonstances.

Florie. Et tout de suite, une avalanche d’images et de mots heureux. J’étais prêt, pleinement moi et pleinement amoureux. Tu m’as façonné de tant de manières, m’as donné tant de force – que tu avais à revendre –, des rires à n’en plus finir. Ta spontanéité qui m’a toujours manqué, ta façon d’être chez toi partout, quitte à couvrir la voix de tout le monde – refuge pour la mienne –, ta fragilité aussi, m’offrant l’occasion de te réconforter. Comme on voudrait parfois faire comprendre à quelqu’un toute la beauté qu’il incarne à nos yeux, sans jamais trouver le mot qui frappera son imaginaire. J’espère t’avoir apporté un peu de cette confiance en soi dont tu me gratifias.

Nous nous sommes éloignés imperceptiblement, progressivement, enfermés je le crois dans nos propres angoisses et une méfiance croissante vis-à-vis de l’autre. Jusqu’à ce jour où la rupture devint mon évidence, que je pensais tienne. Si je continue de croire en cette évidence, je retiens que le temps fut généreux.

Ce à quoi je n’étais pas préparé est ce qui allait suivre. Pour être sincère, mon amitié avec Marie-Albane avait surtout consisté à fréquenter les mêmes personnes et les mêmes lieux depuis l’enfance. Mais nous savions nous apprécier et les petites provocations que nous nous lancions en faisaient toute la saveur. Malgré tout, cette pensée que quelque chose devait se passer un jour n’était pas seulement la mienne, elle l’avait formulée avant moi quelques années plus tôt. L’idée avait germé et, nous penchant pour la cueillir, notre amitié ne devait pas s’en remettre. Je ne devais pas m’en remettre. Comme une malédiction, je me surprends à sentir ton regard derrière mes actes les plus anodins, jusqu’à mes décisions les plus intimes. Je me suis comporté en parfait idiot à ton égard. Ce voyage est en partie le tien.

Depuis, quelque chose s’est brisé en moi. Est-ce d’avoir frôlé de trop près le gouffre de mon immaturité ? En effet, si j’ai appris l’amour, j’ai passé ma vie à fuir le rejet. Et ton refus, il m’a fallu aller le chercher, demander à l’entendre distinctement, par respect pour une amitié ancienne. Suis-je en train de payer le prix de mes renoncements amoureux ? Une chose est sûre : je ne me sens plus capable d’aimer. Cette maturité, cette lucidité, je la paye de mon temps, de mon sang. J’appelle mon enfance, mon innocence à corps et à cris. Sans réponse. Ton nom écorche encore mes lèvres. Tu ne mérites probablement pas cette chanson, mais c’est malheureusement la seule que je mérite.

Je n’ai donc d’alternative que d’accepter et d’espérer que cette nouvelle façon d’appréhender l’amour ne me privera pas d’autres émerveillements. S’agissant de la rencontre, il est clair que je n’ai pas pris les risques qu’il fallait, si ce n’était pour atteindre la personne elle-même, a minima pour m’octroyer quelques convictions. J’ai vu passer sans l’esquisse d’un geste tant de femmes qu’il m’aurait plu de connaître, ou à qui je ne parvins à formuler qu’une infime partie de l’affection que je leur vouais. Mais ne compte pas sur moi pour te faire passer ce message ici. Je ne m’en sortirai pas si facilement.

D’autres déceptions m’attendaient en voyage, et il n’y a plus à nier qu’elles sont mon œuvre. D’autres noms s’ajoutent, au compte-gouttes, dans cette carafe qui n’en finit plus de déborder de n’être bue. Et, me faufilant entre les gouttes, je ne hais rien tant que moi quand je fuis de vouloir. Mais aussi quand je rejoue les mêmes scènes du passé, croyant me défendre contre le présent.

« Tu es insaisissable » me disait Marie-Albane. « Tu ferais un père formidable » me disait Florie.

J’aimerais, si tu le permets, laisser un peu de tout cela derrière moi. Je dépose ce bagage un peu lourd et le reprendrai quand j’aurai le sentiment, si possible sans me trahir tout à fait, d’avoir grandi.

***

Mon sang est ce vin fier et nerveux qui, de Coimata et Marquiri, dévale en cascades vers San Lorenzo et jusqu’à la Place Luís de Fuentes, comme aspiré dans le siphon des villes. Là, il prête sa teinte uniforme au monde et m’empêche de distinguer. Il me trempe et je reste hagard quand une fille munie d’un violon ou de quelque charango emprunte le trottoir parallèle. D’abord, je marche à sa hauteur, mais mes pas sont trop gauches. Pour m’équilibrer, je presse le mien et la dépasse. Tandis qu’elle traverse dans mon dos et croise la Plazuela Sucre, ma tête tourne vers elle. A mesure qu’elle accélère son rythme, je recouvre une douloureuse sobriété. Je ne saurai jamais ses intentions. Elle évoluera toujours à contresens sur mon torrent. Je ne saurai jamais ce qu’elle voulait me dire. Si parler fut nécessaire. Ni le contenu de son étui.

Tarija, septembre 2018.

Tu es dans mon sang, tu es mon vin sacré
Ton goût est si amer et si doux
Oh je pourrais boire une caisse de toi, chérie
Et je serais encore sur mes pieds

Musique : James Blake – A Case of You