Démons

« Parfois, il faut plus de courage pour rester que pour partir ». L’histoire de cette londonienne quittant brusquement mari et enfants pour s’offrir un bref instant de liberté et de vérité à Paris devait se conclure par cette morale. Le film avançant, il devenait en effet clair que, si certaines choses se peuvent fuir, l’« héroïne » du récit ne pourrait fuir son passé, ses propres choix, elle-même.

Il faut sûrement davantage de courage pour affronter la réalité, s’efforcer de la changer ou changer de regard sur elle, que pour la fuir. J’ai toujours été plus prompt à prêter ce courage à d’autres qu’à moi-même, tant des choix certes radicaux et non-conformistes ne suffisent pas, selon moi, à le caractériser. Tourner le dos à ses études et à une carrière déjà tracée pour embrasser la musique, contredire cette décision pour finalement quitter tout et partir courir d’autres cieux, autant de nouveaux départs ne réclamant pas tant d’héroïsme qu’ils ne répondaient à la nécessité – vitale – du moment. Et ne marquaient, aussi, un échec.

Cette manière de privilégier les chemins moins fréquentés et les « périls » de l’inconnu au motif d’une vérité intérieure que je continue pourtant de méconnaître me pousse toutefois à une autre identification : celle du martyr. Sur l’air de l’artiste maudit, de l’incompris, du « je vous l’avais bien dit », peut-être mon idée est-elle d’attirer la bienveillance d’un dieu quelconque, de m’offrir une place parmi ses anges ? « Arrête de faire ton marginal », me disait mon frère. Mon martyr, oui.

Tandis que d’autres n’hésitent pas à se parer eux-mêmes de courage et de mérite, je m’efforce vainement de bannir ces mots de mon vocabulaire. Mais aussi : risque et réussite, échec et succès et, le plus épineux d’entre tous, travail. Non qu’ils soient pourtant inutiles ou insignifiants, mais précisément du fait d’en avoir mutilé le signifié. Vicié.

Mettons les pieds dans le plat. Travailler n’était pas un problème… jusqu’à ce que le travail ne devienne ce critère de jugement universel, la mesure de l’appréciation sociale qui vous est adressée à l’âge adulte. Ainsi, votre occupation professionnelle témoigne-t-elle de votre contribution à la société – votre « utilité » – et, partant, de votre volonté d’y contribuer, sans quoi demeurerez-vous tacitement suspect de lâcheté, de paresse et de mépris pour le travail des autres.

Les classifications auxquelles je me prêtais volontiers enfant, n’y voyant sans doute qu’un jeu parmi d’autres, ont cédé place aux hiérarchies, inégalités, dominations et exclusions. Le travail conditionne votre prétention à la liberté et la dignité, votre appartenance-même à la société. Mais associer le travail à la liberté ou à la dignité, n’est-ce pas autoriser que l’on vous refuse les deux ? Et, sous le couperet permanent de l’exclusion et de la disqualification sociale, de quelle liberté se targuent ceux qui y échappent ?

Mon père fut considéré comme un lâche de n’avoir su remplir les critères d’une réalisation de soi bien achevée, et opté pour un travail soi-disant indigne de ses compétences. Avec bien peu de considération pour ses qualités humaines, mais aussi pour la maladie qui, finalement, l’emporta. Ma mère m’inculqua la recherche de l’excellence, me dota avec bienveillance d’armes de préservation et de compétition sociale et rêvait pour moi d’horizons professionnels sans cesse repoussés. Il est évident que cette ambivalence s’est imprégnée en moi et que je lutte encore pour tirer le meilleur de l’un comme de l’autre.

A cette sainte horreur du « travail » et de ses classifications s’ajoute, de façon plus préoccupante, une satanée peur de l’engagement et de l’action. Chose qui m’était étrangère et est désormais là. Trop méfiant quant aux mérites du modèle méritocratique et autres progrès permis par la concurrence, aux impérieux discours sur l’action, la valorisation constante des moyens au détriment des fins. Surtout, trop rétif à l’autorité, à me voir sans cesse jugé, évalué, catalogué. Je garde un souvenir médiocre de mes expériences en entreprise, où d’incroyables violences s’impriment sur vous dans une parfaite normalité, au nom d’objectifs qui ont parfois bien peu à voir avec vous. Je ne comprends rien au jeu de rôles auquel nous nous prêtons dans le cadre professionnel, et dont nous semblons perdre de vue le caractère artificiel. Les statuts ou statues, récompenses et reconnaissances que nous recevons dans ce cadre lui sont largement rattachés, et ce qu’elles disent de nous n’est que ce que nous voulons bien y voir. Des costumes et des masques, qui ne sont sans doute ni la fiction, ni la réalité, mais un mélange entre les deux.

Je me prête à rêver d’une société où les qualités réelles de chaque individu seront reconnues à leur juste valeur. Je me retrouve en voyage des qualités que je croyais égarées, à commencer par la capacité d’être quelqu’un d’agréable. Je peux être la personne la plus agréable au monde. Mais être quelqu’un d’agréable est-il d’aucune valeur ? Convivialité, générosité, sensibilité, camaraderie, solidarité, fraternité… Est-ce d’une quelconque valeur ? Ou bien le mieux serait-il de bannir critères et jugements de valeur, pour que dignité et liberté deviennent réellement des principes et non juste des titres.

L’honnêteté me pousse à reconnaître que mes choix n’ont pas été simples, que m’appliquer à creuser mon besoin et mon désir, ma définition du bien et du mal, et ainsi devoir supporter l’opposition perpétuelle avec mon environnement et les valeurs souvent prônées par la société, n’est pas une mince affaire. Inévitablement, la question se pose – Thomas, entre autres, ne s’empêcha légitimement pas de me la poser – de savoir si vous n’aimez pas en réalité la confrontation pour elle-même et non tant ce qu’elle vous permettrait d’atteindre. L’épanouissement dans la marginalité, l’enfermement dans la lutte ou la souffrance rédemptrice sont les écueils que rencontrera malheureusement quiconque aspire d’abord à se rencontrer lui-même, hors du sentier de l’uniformité.

Dans la tradition bolivienne, la figure du diable est moins univoque que chez nous. Avant l’évangélisation chrétienne, le « Tío » n’était pas tant une divinité crainte que respectée. Les mineurs de la région de Potosi cherchent aujourd’hui encore à s’attirer la bienveillance et la protection du Tío Supay – dieu des montagnes, des morts et de l’inframonde – afin de parcourir sans heurts les galeries et accéder aux richesses souterraines. Fruit du syncrétisme religieux, cette image s’est vue assimilée à celle du diable que nous connaissons. Le Tío est aussi celui qui expose à la tentation et peut, en cas de manquements aux rituels, manifester toute sa fureur. Durant le carnaval d’Oruro, figures du Tío Supay et de la Vierge se répondent, tandis que costumes et masques représentant diables et démons inspirent autant la fascination et la sympathie, que la terreur.

Peut-être ai-je mal jugé mes démons. Peut-être veillent-ils sur moi, à la manière de dieux bienveillants mais capricieux. Je ne désespère pas de me réconcilier avec ma faculté de m’engager, d’agir sans arrière-pensées. Mais, après tout, peut-être y a-t-il aussi une paix à trouver avec ce démon du doute, qui me martyrise. Ce qu’il prélève de moi n’est-il pas la nécessaire offrande que nous concédons tous pour nos défauts ? Pour le droit d’atteindre à un bonheur éphémère, dans une vie qui ne saurait être simple pour quiconque ? Aussi terrifiant soit-il, peut-être veille-t-il à ce que, de ce tortueux chemin qui est le mien, je ne m’écarte pas.

Sucre, septembre 2018.

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Musique : Carpenter Brut – 347 Midnight Demons

À tes côtés

Une quête de sens commence sans doute par le sens des mots et il me semble que les mots que nous utilisons masquent de plus en plus ce que nous voulons dire. Tant de mots pour ne rien dire, évacuer le sens, de formules convenues et convenables, qui me paraissent taillées dans un seul dessein : nous débarrasser de l’émotion. De conversations écrites comme à l’avance, si prévisibles et sitôt oubliées.

–  Salut, ça va ?
–  Ça va. Tu fais quoi dans la vie ?
–  Avant, j’étais chargé de mission dans le marketing, mais je me suis lancé en auto-entrepreneur. J’écris des comptes-rendus de réunions pour différentes entreprises.
–  Ça doit être intéressant. C’est bien payé ?
–  J’ai des clients réguliers. Et toi ?
–  Je pars voyager un an en Amérique Latine.
–  C’est cool. Profite bien !

L’angoisse de n’être pas heureux ou d’avoir à affronter la sensibilité de l’autre nous paralyse. Profiter, vite et bien, pour mieux retourner à une vie (la « vraie ») qui ne s’y prête pas ? Etre heureux – ici, maintenant, sans demander son reste – pour oublier, nier, taire ? Pour soi ou l’autre ? Une existence amputée de sa part d’ombre – de doute, de déception, de tristesse, de colère – peut-elle seulement être heureuse ?

Nous ne posons pas les bonnes questions et ne donnons pas les bonnes réponses. Une langue étrangère peut constituer une opportunité de recouvrer un sens pour exprimer l’inexprimable. Je redoute cependant que chaque langue soit aujourd’hui empreinte des mêmes raccourcis de pensée et des mêmes interdits, des mêmes mots pour un même indicible.

L’enthousiasme et le « vivons l’instant présent » ne sont pas, à mes yeux, des choses qui se puissent toujours commander, pour autant qu’elles soient toujours possibles et souhaitables. Et qu’une personne ne puisse s’y conformer signe peut-être moins son manque de volonté ou de courage, que sa réticence ou son impuissance à céder sa part de contraste, son affectivité – qui, réduite à l’invariable enthousiasme, n’en est plus une –, ou seulement sa capacité à prendre du recul. Son espace intérieur, où sur aucune porte ne devrait figurer « Défense d’entrer ». Les gens tristes sont chiants, mais dans un monde où le bonheur est aussi une norme, soyons sûrs qu’ils prennent déjà sur eux.

Accepter la tristesse ou la souffrance n’est pas mépriser le bonheur, mais peut-être l’autoriser plus tard à survenir. L’apprécier quand il se présente et, de nouveau, s’émerveiller. De ce premier mois en Bolivie, un moment mérite que je le décrive.

Cette rencontre, au pied du Parc Tunari de Cochabamba, avec de jeunes « Cochalos ». Ces quatre citadins venaient de lancer leur propre agence de voyages et passaient en revue le circuit qu’ils proposeraient quelques jours plus tard à des touristes boliviens. Je m’y étais aventuré sans franche conviction, à une heure de la matinée déjà avancée et sans idée du type de marche et de paysage qui m’attendaient. Me voyant seul, quelque peu déconcerté à l’entrée du sentier, ils m’invitèrent à monter en voiture pour accéder au lac Wara Wara (« l’étoile », en quechua), situé mille mètres plus haut.

De cette montée et des discussions qui s’engagèrent durant le trajet, une curiosité et une sympathie mutuelles commençaient à se dégager. Sandy plus que méritante au volant sur une route particulièrement escarpée, Abner et José prirent ensuite l’initiative aux abords du lac et nous envisageâmes une ascension du sommet environnant. Nous y renonçâmes finalement de bon cœur quelques dizaines de mètres plus haut, pour nous prêter au jeu des photographies. De retour à la voiture, luttant avec mon espagnol, je parvins toutefois progressivement à m’immiscer dans leurs conversations. La redescente ne fut qu’un franc moment de partage, José s’enquérant inlassablement des conditions de vie en France, Abner ne ratant pas une occasion de dériver vers une blague.

N’ayant pu découvrir proprement la nourriture locale – mais en revanche testé un restaurant mexicain, ce qui les fit bien rire et les indigna tout autant –, l’équipe se fit un devoir de m’emmener manger à Las Islas, cantine à ciel ouvert du nord de la ville, pour goûter – enfin – aux anticuchos, trancapechos et pique macho, le tout accompagné d’un mocochinchi. Devant l’insistance d’Abner, je n’en perdis pas une miette.

Assis avec mes quatre compagnons, la nuit largement tombée sur nos têtes, à croquer dans tout ce qui m’était présenté, j’ai ressenti cette plénitude qui ne trompe pas. Comme si toute la félicité du monde descendait sur vous, comme si vos yeux n’étaient pas assez grands pour voir. Ce sentiment, venu m’étreindre après avoir entrepris ce voyage en solitaire, à l’autre bout du globe, parmi des inconnus m’acceptant soudain si facilement. Loin de tout, mais retenu par de nouveaux fils. Avec cette sensation d’infinies possibilités. Comme à l’aurore d’une première nuit avec une femme, promesses à travers la fenêtre. Epuisé, apaisé, repu.

Après l’inévitable glace dans un restaurant de la ville, nous échangeâmes contacts et promesses de se revoir. Il est peu de choses que je sais, mais Cochabamba, nous n’en resterons pas là.

Je crois qu’un ami n’est pas tant quelqu’un avec qui vous pouvez être vous-même, que quelqu’un avec qui vous pourriez être différent. Ce n’est pas tant le fait d’être accepté, mais la possibilité de l’être quoiqu’il arrive, qui transporte mon cœur et le rend sûr.

En parlant de mots, en voici certains trop rarement prononcés et qui font davantage pour me remettre sur les rails de la vie que bien d’autres censés vous motiver. Ils n’ont pourtant rien de compliqué : j’ai foi en toi, je serai là pour toi, tu n’es pas seul. A ceux qui se trouvent dans ce moment de solitude ou d’inquiétude quant au présent, au passé ou à l’avenir, j’aimerais leur dire qu’ils ne sont pas seuls. J’aimerais vous dire que vous n’êtes pas seuls. J’aimerais te dire que tu n’es pas seul.e. Que je suis à tes côtés et que nous allons traverser cette épreuve, comme nous avons déjà su le faire. Que les choix que tu fais sont le reflet de qui tu es, que cela est suffisant et que nul n’a à en juger. Que tu trouveras les réponses, en temps et en heure, et qu’il y aura toujours quelqu’un pour te rattraper, si tu demandes avec tes mots. Que ce que tu vis et ressens, d’autres le vivent et le ressentent en ce moment.

« ¿ Por qué siempre solo ? » me demandait cette fille dans le téléphérique à La Paz. Nous ne sommes pas seuls. Mais il nous manque probablement d’entendre davantage ce que Jonathan me laissa jadis à entendre : « si tu as besoin de moi, c’est simple, tu prends, tu te sers ». Une invitation que je ne sus saisir et je réalise à présent que, non content de le décevoir, je déclinai là l’une des offres les plus précieuses qu’un être puisse soumettre à un autre.

Laissons-nous l’opportunité de saisir ce que les autres veulent nous offrir, et d’offrir ce que nous savons pouvoir apporter. Et tout se passera bien.

Santa Cruz – Samaipata, août 2018.

Je remercie tes bras
De m’avoir atteint
Il a fallu que je m’éloigne
Pour arriver à tes côtés

Musique : Lhasa de Sela – Pa Llegar a tu Lado

 

Seconde naissance

Bien sûr, j’étais un enfant heureux. Toujours enclin à faire rire, des spectacles que je donnais dans la cour de récréation aux repas de famille, apprenant sketches par cœur et imitations pour les rejouer avec un goût de la scène dont je ne me suis jamais départi. Je continue encore à chercher – plus particulièrement dans les situations gênantes – l’angle me permettant de les désamorcer, souvent en portant le ridicule en pleine lumière. L’une de mes plus grandes satisfactions demeure de parvenir à décrocher le rire complice d’un ami par un bon mot.

Salpêtre.

Observateur et tout aussi sensible au regard de l’autre, je n’ai pas tout à fait perdu ce tempérament profondément facétieux et lunaire. La musique étant l’autre grande alliée de mes divagations, point de fuite de mon imaginaire. Dans le domaine du concret, je me suis longtemps borné à répondre aux attentes formulées à mon endroit, pour peu que le reste me soit accordé, mais aussi avec le sens de la récompense et du travail bien fait.

Le fait d’être si tributaire de l’autre, dans le réel comme dans la fantaisie, cette sensibilité et cet esprit vogueur, résultent en une vaste incertitude quant aux arbitrages de ma vie et une tendance à la remise en question incessante. Véritables plaies quand il s’agit de savoir qui vous êtes et de le mettre en pratique.

Une nécessaire introduction pour m’adresser ici à ceux qui seraient légitimement sceptiques ou agacés par la tournure de ce blog. Qu’ils se rassurent de nouveau : je les garde à l’esprit. En fait, il n’est aucune de ces lignes qui ne soupèse leur potentielle désapprobation. Je ne me contente pas, dans ma vie de tous les jours, de confronter le pour et le contre d’une décision. Je décortique chaque choix, chaque propos ou geste affectant ou m’ayant affecté d’une quelconque manière, dont je suis parfois l’auteur, et que je peux continuer d’analyser dix mois plus tard, tandis que mon interlocuteur du moment vaque à ses projets. Je convoque l’intégralité de mon passé et, avant tout, ces jugements désapprobateurs pour savoir si mon occupation présente est bien ce que j’ai de mieux à faire et si le sandwich thon-crudités ne fera pas redite avec la salade d’hier. De là à arbitrer des grandes décisions, comme celles concernant le travail ou ma vie sentimentale…

Je suis au fait du narcissisme de ce blog. De sa tonalité parfois dramatique et péremptoire. Mais, davantage, de l’obscénité que certains pourraient voir dans l’idée de se plaindre de déboires somme toute communs et d’une société plus que favorisée par rapport à un pays tel que celui où je me trouve. De l’obscénité qu’il y a dans la comparaison et de l’évidence de la pauvreté matérielle en Bolivie. Conscient de cela, j’ai préféré dissocier ce blog des photographies que je prends, où cette pauvreté pourra éventuellement transparaître, même si je ne me revendique nullement photojournaliste et n’ai nulle intention spécifique de la rapporter.

Je suis au fait que l’occidental cherchant du sens à l’autre bout du monde, dans un pays dont il ne sait quasiment rien et où son appareil photo vaut davantage que le salaire moyen, est un cliché qui s’applique désormais à moi. Seulement, la question n’est-elle pas aussi : comment des individus – notamment des jeunes, et j’en croise, loin de me paraître naïfs ou capricieux mais conscients de l’état du monde et soucieux d’y jouer un rôle utile, porteur de sens et conforme à leur nature –, comment donc des individus bénéficiant de privilèges que le monde leur envie (et qui, ironiquement, autorisent aussi leur mobilité) en viennent-ils, par le biais du stress, de l’anxiété, du sentiment d’inutilité ou d’impuissance qu’entretient leur société, à quitter travail, famille, amis pour aller voir si l’herbe est d’un autre vert ailleurs ? Et précisément, compte-tenu de ce qu’elle offre déjà, n’est-ce pas un véritable gâchis que de n’avoir su créer le cadre, à proprement parler politique, nécessaire à leur épanouissement, en particulier au déploiement de leur sociabilité, originalité et créativité ?

Lorsque le quotidien est trop étroit pour le désir, tous les exils deviennent désirables.

Cette conscience permanente de pouvoir être dans l’erreur et l’omniprésence du regard de l’autre ne sont pas sans lien avec ce qui m’a déjà été reproché : « tu es trop en colère, Flo » me disait Mathilde, ou « tu ne te rends pas compte à quel point tu es exigeant avec les autres, tout le monde n’est pas parfait ! » comme me disait Audrey, pointant aussi ma susceptibilité. Comment ne pas l’être ? Les remarques, même bienveillantes, me sont parfois difficiles à recevoir au vu de la quantité de contre-arguments qui m’emplissent déjà le crâne et des attendus que je ne parviens plus à satisfaire pour me sentir – encore – intégré. Je sais pouvoir être dur, souvent involontairement. Certaines saillies visent davantage, maladroitement, à mieux connaître mon interlocuteur, à le pousser à se dévoiler et ce faisant à mieux me comprendre moi-même.

Mais la colère systématique, l’auto-flagellation constante, la susceptibilité sourde à la bienveillance de l’autre pour conduire, au final, à l’intolérance, ce n’est pas moi. Il y a malheureusement toujours des raisons d’être en colère, où que l’on vive. Le reste est un voile que je mets sur mon caractère, fondamentalement joyeux, rêveur, volontiers mélancolique mais, oui, bon-vivant. De même, je refuse que ce journal tourne à la complainte récurrente. En exprimant tout ceci, je souhaite avant tout parvenir à exorciser deux ou trois démons et je ne doute pas non plus qu’il s’enrichira de mes découvertes.

Chérir la part d’enfance en moi, que je ne cèderai jamais, établir un rapport plus simple à moi-même et aux autres, cesser de faire les questions et les réponses, être plus consistant et persévérant dans mes engagements, mais ne pas me juger trop durement pour ne pas le faire subir aux autres, ma seconde naissance, c’est elle.

Copacabana – Cochabamba, août 2018.

Rester serait mourir un peu
Comme une sorte de désaveu
Mais partir
C’est recouvrer ses sens, c’est comme
Une seconde naissance

Musique : Tété – Me ressourcer

 

Déserteur

Nous sommes en guerre. Une guerre que nous menons les uns envers les autres, mais aussi au sein-même de nos consciences. Nous luttons contre nous-mêmes, obnubilés par une idée de la réussite qui nous pousse au mépris de soi et des autres. Nous nous tenons nous-mêmes en si faible estime et, pour compenser, nous nous observons de haut, toujours prêts à juger, disqualifier et nous sauter à la gorge. Nos vies sont faites de crainte, nous les passons à faire nos preuves pour obtenir grâce d’une société qui nous rejette dès que l’occasion lui en est donnée. Ne subsistent qu’ici et là quelques manifestations et moments fugaces d’intérêt, parfois si codifiés ou ténus qu’ils n’inspirent plus que le désintérêt concret. Ce que nous appelons « réalisation de soi » conduit, si nous n’y prenons garde, tout aussi efficacement à la déchéance de nos relations ou leur mutation en un théâtre d’ombres. Nous nous racontons l’histoire de notre humanité préservée, que nous sacrifions au nom d’une notion de la liberté toujours plus exclusive et réductrice. Car à ceux qui prennent leur liberté trop au sérieux et la revendiquent, nous déclarons la guerre. Et leur opposons ce fameux modèle, à nul autre égal. Il ne fait pas bon être différent.

De cette guerre, je fuis. Déserteur, mais avant tout déserté. Vidé. J’ai passé ces deux dernières années dans une incompréhension parfaite du monde, lassé des subterfuges, mais continuant à donner le change d’échanges desquels j’étais déjà absent. Je ne suis simplement plus là. Et je ressens si peu. Ma seule véritable passion a cédé sous le poids de l’incompréhension, l’adversité, la fatigue aussi. Chose étrange : j’ai compris qu’on pouvait vivre comme cela. Sans envie, reconduisant un quotidien certes confortable, mais réellement vide devant séries, blockbusters, porno, facebook et youtube. L’âme sèche, toute chose me paraissant égale à une autre. J’envisageais la mort avec un détachement rarement atteint.

C’est ce sentiment de vacuité que j’ai essayé d’exprimer à certaines personnes autour de moi. Pas à toutes, car mon intuition demeure que toutes n’étaient pas prêtes à l’entendre, comme il m’était difficile de leur faire comprendre que ma démarche ne relevait pas véritablement d’un projet dûment construit et positivement motivé. Adrien, à qui je faisais entendre le geste désespéré qu’il y avait derrière ce voyage et qu’il s’agissait évidemment d’un message, m’a fait cette réponse : « mais Flo, il n’y a pas de message, tu fais les choses pour toi ». Ce que j’ai commencé à accepter, comprenant moi aussi que je ne voulais pas en rester là. Et qu’il y avait là un choix à assumer.

Il doit y avoir une autre définition du bonheur. D’autres passages. La foi dans cette possibilité, telle est l’une des raisons de ce voyage. Qu’on se rassure : je me prépare à toute déception ou révélation contraire, me faisant soudain prendre conscience de la chance que nous avons, que le bonheur part de soi et que le monde que je m’évertue par ailleurs à déplorer pourrait bien être le seul, donc à prendre. Je m’appliquerai, comme dans ce qui précède, à montrer qu’il y avait bien d’autres raisons. Mais s’agissant du bonheur, je sais qu’une définition finira par vaincre et – aussi difficile soit-il pour moi de faire mes choix ou de les reconnaître comme tels – j’espère qu’elle sera mienne. Pour l’heure, je fais un pas vers toi, monde. Feras-tu un pas vers moi ?

Comme un gage que tu m’envoies, m’apprêtant à partir, j’ai pu revoir plusieurs d’entre vous et j’ai été touché par des marques d’affection parfois inattendues. Et j’espère vous avoir témoigné au mieux mes propres sentiments. Sans surprise, faut-il toujours devoir s’éloigner pour en venir aux émotions ? Vous, donc, je saurai que vous faites briller quelque part une petite lueur et vous me rappelez que j’ai une place dans cette histoire. Qu’il n’est personne qui n’apporte sa pierre à l’édifice. Vous êtes des merveilles de personnes et comme j’aimerais que ce monde nous donne davantage la parole.

Le reste est à écrire. Je me ferai un devoir d’être honnête envers vous – et envers moi – comme j’aspire à l’être.

La Paz, août 2018.

Bats, mon cœur
Confiance
Regard neuf, buena cara
Un pas après l’autre
Pardonne
Rêve

Musique : Grandbrothers – Rotor